Évasion SLA

le syndrome de jéricho

Le Syndrome de Jéricho

   ( scènes de la vie quotidienne sous X)

1ère partie : Guido

Marc Chablas était convoqué dans le bureau du Président à 10heures en ce beau matin de Juin de l’an 2002, ponctuel, droit dans ses bottes, presque bien habillé, il n’y avait pas encore de taches sur son petit gilet noir qui peinait à contenir les résultats de trop de repas d’affaires, il se fit annoncé à 10 heures précises par l’hôtesse de l’étage de la présidence et fut immédiatement introduit dans le grand bureau de Mr Martin de la Rambière, le président du groupe d’Entreprise Générale T.W. s.a. ( Total Works)  Bonjour Marc, mes félicitations pour ton dernier job, les Sud-Af . ont bien été obligés de lâcher sur les réclamations après avoir reçus le dossier que tu avais préparé.  Oui mais ils sont très durs en affaires comme tu as pu le constater lorsque tu as négocié la dernière partie du contrat à Prétoria avec le président de De Beers.  Bon ! Passons au sujet du jour, comme tu le sais de gros investissements ont été décidés à Bruxelles par L’ U.E. dans le domaine du transport ferroviaire avec la création de corridors internationaux qui doivent être aménagés pour permettre des échanges rapides et sécurisés à travers toute l’Europe. Il y a beaucoup d’argent en jeu. T.W. doit être dans le coup, je veux que tu t’en occupes.  Bon, je commence quand ?  Tu as déjà commencé depuis ce matin 8 heures.  Bien. Ils se quittèrent sur ces bonnes paroles, le chef avait parlé, Hugh ! « Y avait plus qu’a » Les ordres étaient simples. De toute façon le président, Homopolytechnicus type, ne pouvait pas se tromper, il était dès sa naissance vacciné contre les erreurs de jugement et sa connaissance intime du savoir jouait en toutes circonstances. Marc le savait bien car lui aussi, malgré les apparences, faisait partie de cette race supérieure à laquelle nous devons en France, entre autres, quelques magnifiques fleurons de notre industrie, Le Concorde, le Rafale ou le char Leclerc en sont autant d’ exemples flagrants, invendables et inutilisés ou inutilisables. Tout de même ces élucubrations de petits génies de la belle mécanique et de théories tellement éthérées qu’elles ont du mal à atterrir dans le bas monde des vulgaires humains que nous sommes presque tous, ils nous avaient donné matière à être fier de notre génie Gaulois. Cocorico ! Aucune grande entreprise digne du nom qu’elle portait ne pouvait se passer de la lumière qui provenait de ces cerveaux éblouissants. Il était clair dans l’esprit de tous que cette nouvelle race d’hommes et de femmes devaient faire l’objet d’une étude particulière, en situation dans la vie de tous les jours, avant de savoir s’il fallait rajouter un troisième Sapiens pour caractériser cette branche supérieure de L’Homo Erectus sapiens, sapiens. Nous allons essayer d’apporter quelques éclaircissements à cette question lancinante qui hante les pauvres esprits de nos sociologues , humains… rien qu’humains. Marc porteur du message présidentiel, tel Moïse descendant du Mont Sinaï porteur des tables de la Loi, franchit les portes de l’immeuble de bureaux que la T.W. louait à la Défense, la Tour « Alpha », en conquérant du nouveau monde. Il avait enfin la chance de sa vie, on allait voir comment un « X » allait emporter la T.W. sur les rails du succès dans les nouveaux territoires à l’Est de l’Europe. Il lui fallait d’abord réunir son équipe, en fait ceux qui feraient le travail à sa place, sous ses ordres et qui lui permettraient de ramasser les lauriers …et les primes, au moment de la signature des contrats. Là, il y avait un petit problème et comme une contradiction car il lui fallait des collaborateurs serviles et efficaces ce qui n’allait pas ensemble, et même pas du tout. Installé derrière son bureau de directeur, il contemplait la ville étalée à ses pieds tel Napoléon observant le champ de manœuvres de ses troupes la veille de la bataille d’Austerlitz, il était petit et rondouillard comme l’Empereur mais la comparaison s’arrêtait là, il lui manquait le génie mais ça il ne le savait pas…pas encore, et il était persuadé qu’il en était doté à un point tel qu’aucune mission confiée par son cher président ne pouvait être hors de portée de son intelligence et de sa force de travail. Seulement Marc n’avait pas compris une chose (entre autre), c’est qu’en plus du travail, le métier de commerçant nécessitait un peu de talent, cela ne s’enseigne pas, c’est inné et ça, l’esprit cartésien de l’Homopolytechnicus ne pouvait l’admettre. Marc fit venir le premier de ses futurs serviteurs, un anglais obséquieux et fainéant mais intelligent si bien que sa flemmardise ne se voyait pas trop. Il s’appelait Ted Hutchinson.  Salut Ted, je sais qu’en ce moment tu « travailles » sur un projet pour l’Afrique du Sud comment vont les affaires ?  Couçi-Coucà ce sont de rudes interlocuteurs ces Sud-Af.  Oui ! Est-ce que ça te plairait de travailler pour moi ?  Bien sur Marc mais tu m’en dis un peu plus !  Plus tard j’ai seulement besoin de ton accord de principe et je peux t’assurer que tu ne le regretteras pas. La seule chose que je peux te dire c’est que tu auras entre autre à t’occuper de projets en Angleterre.  Formidable le retour à la Mère patrie et sous ta direction, le rêve quoi !  Bon on se reverra quand l’équipe sera formée. Marc était satisfait, la parfaite carpette ce Ted ! Celui-là il pourrait toujours lui servir à bien assimiler les subtilités de la langue de Shakespeare et à essayer de déjouer la fourberie latente de la perfide Albion ! Il avait comme cela des idées arrêtées sur tout et sur tous : Les Italiens étaient magouilleurs et vénaux Les Allemands étaient sérieux et travailleurs L es Espagnols et les Portugais étaient combinards Les Roumains et les Bulgares étaient sous-développés et corrompus Les Polonais…. Etc.Etc… Le sens critique n’était pas sa qualité première, il aurait fallut pour cela qu’il accepta de se critiquer lui –même, ce qui bien entendu n’était pas imaginable. Toutes ces qualités ou défauts, ainsi attribués à priori à nos voisins Européens, s’avérèrent, bien sur, complètement inappropriés à l’usage, mais si vous aviez le tort d’exposer une analyse de situation qui à priori ne respectait pas ces principes au départ, il vous traitait aussitôt d’incompétent du haut de ses talonnettes et vous renvoyait piteusement à vos chers dossiers. C’est cela, la puissance de la connaissance intime de la nature humaine, il était persuadé qu’il pouvait déjouer les rouages secrets des machinations ourdies par ses adversaires sur la base de ses simples principes. Ses collaborateurs apprirent vite à ne pas enfreindre cette première règle, il leur fallait à chaque fois biaiser, prendre un angle subtil, pour l’amener à envisager une solution qui ne venait pas directement de son cerveau qui soudain s’emballait vers des directions imprévisibles, il avait alors une activité protéiforme incontrôlable. Revenons aux collaborateurs ; il avait choisi de s’adjoindre les services d’un italien un peu particulier, un certain Guido Fratellini. Celui-ci n’avait pas de fonctions particulières mais il était malléable à souhait. Introduit dans les milieux de la finance, Marc pensait qu’il pourrait être utile, là où les circuits officiels ne pouvaient ou ne voulaient pas agir, c’est-à-dire, là où des émoluments discrets et privés devaient être proposés dans la discussion pour faire avancer les affaires. Ce que Marc ne savait pas c’est que le fameux Guido avait des liens particuliers avec un milieu peu recommandable : la mafia sicilienne ; il l’apprendra plus tard à ses dépens. Sur sa liste il comptait plusieurs autres spécialistes soit d’un pays spécifique, soit d’un métier que la T.W. voulait exporter en Europe. Vint pour lui le moment de proposer ou pas à un élément particulier de rejoindre son équipe : Jacques Peltier. Ingénieur atypique, doté d’une forte personnalité, remarquablement efficace, mais à l’esprit critique redoutable et totalement indépendant ; Marc savait qu’avec Jacques Peltier il ne pourrait contrôler à sa guise ni ses faits et gestes, ni ses écrits, ni ses déclarations mais il savait aussi qu’il s’assurait des résultats commerciaux remarquables. Dilemme !

En fait il n’y avait pas d’alternative car des éléments comme Jacques Peltier ne courraient pas les rues. Il décida de faire les manœuvres d’approche nécessaires pour séduire et s’accaparer cet élément brillant mais dangereux. Comme toutes les « Divas » du commerce international, Jacques avaient de l’appétit et il n’était jamais insensible aux propositions sonnantes et trébuchantes que l’on pouvait lui faire c’est ainsi que Marc s’attira les bonnes grâces du fameux Jacques Peltier. Il rejoignit l’équipe de Marc avec un salaire de Directeur et une certaine liberté d’action qui lui permettrait de s’épanouir dans ces nouveaux territoires. Ceux-ci n’étaient pas vraiment parfaitement définis mais en gros ils représentaient l’Europe du Nord et du centre à l’exception de l’Allemagne mais avec l’Italie, comme on le voit, Jacques avait de quoi s’occuper.

L’équipe de Marc représentait, avec les secrétaires, environ 15 personnes, il lui fallait prouver vite que cet investissement était rentable, faute de quoi d’autres petits Homopolytechnicus carnassiers, l’attendaient au tournant, certains s’en léchaient déjà les babines et s’aiguisaient les dents, en attendant les premiers échecs, prêts à ne pas respecter le fameux adage qui voulait que les loups ne se dévorent pas entre eux. Marc allait donc présenter son plan et les moyens mis en œuvres au comité de direction dont faisait parti de plein droit le Président, le D.G. et le D.R.H., ce dernier n’était curieusement pas de la même race que les autres, lui, il était plutôt du genre « politique », assez redoutable dans ses analyses de profils et maniant la critique avec précision et efficacité, il avait du génie pour trouver « le mot qui tue ». Le D.R.H., Jean Florentin, était H.E.C., dans certain milieu on le surnommait « Le Cardinal ». La réunion se passa bien et le plan de Marc fut approuvé, on était entre gens d’intelligence supérieure, la compréhension allait de soi, les explications trop détaillées, inutiles et ennuyeuses. Cependant à la sortie de cet échange sur le mode « je vous ai compris » Jean Florentin se senti un peu mal à l’aise, il avait eu la désagréable impression au cours de cette réunion que les discours tournaient parfois dans le vide comme un moteur en roue libre, comme une machine en auto-alimentation qui se nourrissait de ses propres rejets. Il y avait quelque chose qui rappelait le mouvement universel dans le flot d’aphorismes dont se nourrissait la prose verbeuse de Marc. Le contraire de la démarche dialectique qui devait alimenter normalement ce type de réunions où les éléments critiques aidaient à construire la bonne stratégie comme autant de pierres venant consolider la conviction que le plan présenté était assez solide pour résister aux attaques des concurrents. Ce sentiment troublait d’autant plus Jean Florentin qu’il avait la conviction qu’il était le seul dans cette docte assemblée à se rendre compte de la platitude du discours, les autres semblaient sous le charme comme si cette langue creuse leur parlait personnellement. Y avait-il un code uniquement accessible aux « X » ? En fait il n’y avait pas de code seulement une conviction qu’ils détenaient collégialement une évidente source de savoir qui ne saurait être partagée par des non-initiés. Un tel orgueil ne se partageait pas ! Pendant les six premiers mois l’équipe de Marc tourna à plein régime, ramenant de nombreux appels d’offres que les services techniques se virent d’en l’obligation d’étudier. Jacques, lui, ne ramena aucun dossier, il se contenta d’abord d’étudier le paysage des affaires potentielles et passa beaucoup de temps à essayer de comprendre quels rouages il fallait actionner pour que les appels d’offres soient en quelque sorte joués d’avance. Dans ses pérégrinations au pays de la Fogash( poisson du lac Balaton) et du Tokay ( la Hongrie), il lui arrivait parfois de croiser dans les couloirs de son hôtel, Guido Fratellini sans qu’il sache très bien ce qu’il magouillait sur ses terres ; il suivait parait-il un dossier de rénovation d’hôtel ! Budapest bruissait de bruits divers et la mafia russe y avait investi dans de nombreux casinos et autres affaires plus ou moins légales avant d’étendre son empire sur la totalité de l’Europe. Marc Chabas trépignait d’être présenté aux nombreux officiels, ministres ou directeurs de cabinets que Jacques fréquentait, en fait il voulait montrer que, du haut de ses 1m60 avec semelles compensées, c’était bien lui le patron et qu’il fallait passer par lui pour les choses importantes comme les contre-parties à valoir en cas de contrats, son adjoint n’était là que pour déblayer le terrain. Jacques n’était pas dupe et retardait ces entretiens dévastateurs. Un jour de Juin 2003, Marc Chabas convoqua Jacques Peltier et lui annonça qu’à la fin du mois, il irait à Budapest avec Guido et comptait sur la présence de Jacques pour lui organiser les rendez-vous tant réclamés. Jacques était coincé, il présenterait donc celui qu’il appelait en privé « Zébulon »en référence à une marionnette sautillante de la télévision, à quelques sous fifres qui seraient rehaussés du prestige de personnages liges des ministres et autres présidents de sociétés locales. Les rendez-vous furent promptement organisés et par un beau Lundi matin de l’été 2003, Marc Chabas débarqua de l’avion d’Air France sur l’aéroport de Budapest comme le Rastignac des temps modernes à la conquête de la Hongrie ! A tout seigneur tout honneur, le premier rendez-vous fut pour les services du Poste d’Expansion Economique près l’Ambassade de France. Marc Chabas monopolisa l’entretien, marquant ainsi sa défiance envers celui qui œuvrait discrètement mais efficacement auprès du représentant officiel français, Jacques Peltier. Le travail de sape commençait bien ! Merci Marc ! A la fin de l’entretien, le Diplomate voulut se renseigner sur le dossier suivi par Guido en posant des questions qui pour le moins parurent étranges à Jacques. Il mit en garde Marc Chabas sur la provenance des financements et sur l’utilisation de cet hôtel où les Russes semblaient vouloir loger leur famille venant passer leurs cures thermales en Hongrie, à l’abri des querelles meurtrières qui agitaient souvent les milieux brumeux de Moscou, bénéficiant ainsi des bienfaits réparateurs de ces sources chaudes, connues depuis les Romains. Mr Chabas avec suffisance et mépris affirma que la situation était sous contrôle. Puis vint quelques réunions arrangées donc sans effet négatif sur la notoriété de Jacques ; curieusement Marc Chabas exigea la présence de Guido lors de toutes ces entrevues. Cela étonna Jacques et le contraria quelque peu car cela pouvait signifier qu’un contrôle discret serait demandé à l’italien sur les contacts de Jacques, ce dernier ne laissa rien paraitre de sa désapprobation mais se promis d’être encore plus prudent à l’avenir. Ils dînèrent à l’hôtel d’une Goulasch et d’un veau Strogonoff échangeant des plaisanteries parfois douteuses et pas toujours très discrètes sur la façon dont la grande T.W. allait montrer à ces sous développés comment tirer de l’argent de ces naïfs fonctionnaires qui siégeaient à Bruxelles. Marc étala comme à son habitude sa science et ses certitudes avec autant d’application que la sauce de son veau Strogonoff sur sa cravate, ses interlocuteurs reçurent en prime quantité de postillons témoignant par leur nombre, de la force de ses convictions si ce n’est de ses arguments. Sa parole haute et démonstrative lui tenait lieu des bonnes manières qu’il sied d’avoir en public, mais Mr Chabas faisait partie d’une caste supérieure et il voulait que cela se sache. A la fin du dîner, Guido s’excusa prétextant un rendez-vous avec de riches investisseurs russes dans un bar Topless du centre, laissant Jacques seul, aux prises avec les élucubrations abracadabrantesques de Marc Chabas un peu embrumé par les nombreux verres de Vodka ingurgités « à la russe », pour faire passer un repas un peu lourd.

Ce fut la dernière fois que Marc et Jacques virent Guido … vivant.

Ils ne s’aperçurent de l’absence de l’italien que le lendemain après midi alors qu’ils devaient se rendre ensemble au Ministère des Transports, mais cette absence n’inquiéta pas tout de suite Marc Chabas, il connaissait d’expérience, l’esprit indépendant de Guido. Il lui semblait quand même un peu étrange qu’il n’eut point donné signe de vie par un moyen quelconque. A la fin de la journée il fut évident qu’un évènement s’était produit, assez grave pour empêcher Guido de prendre contact. Ils furent informés tard dans la soirée, par l’Ambassade, que la police avait retrouvé le corps de Guido, avec ses papiers, échoué sur les bords du Danube un peu en aval de Budapest. Sans argent et sans sa Rolex. Marc Chabas rentra immédiatement à Paris laissant à Jacques Peltier le soin de régler tous les problèmes administratifs relatifs au rapatriement du corps et à l’enquête de police prétextant d’une réunion urgente organisée par le Président Martin de la Rambière. Cette précipitation ne plut pas beaucoup à Jacques, qui y voyait à juste titre la marque d’un courage très particulier de la part de son soit-disant mentor, mais le chef décide ! Les rapports de police indiquaient clairement qu’on avait quelque peu aidé Guido à faire le grand plongeon, quant à savoir qui ? Les policiers étaient discrets sur le sujet, mais il semblait à Jacques que cette affaire avait quelque chose de sulfureux. Il décida d’enquêter personnellement mais discrètement sur cette fin tragique. Le Conseiller économique près l’Ambassade de France lui fournit une première piste en lui indiquant l’adresse d’un studio que Guido louait à Buda sur la rive droite du Danube, dans la vieille ville. Le courrier qui transitait parfois par la « valise Diplomatique »lui était adressé là. Son hôtel étant à Petsch sur la rive gauche du fleuve, il décida de prendre un taxi pour s’y rendre immédiatement espérant que la police ne l’avait pas encore localisé. Au moment ou il monta dans la Skoda jaune de la compagnie de taxi, il nota qu’une Mercédès noire, vitres teintées, décollait du trottoir, juste derrière le taxi pour se placer à sa suite comme si on voulait bien lui montrer que ses faits et gestes étaient sous surveillance. Cela sentait le soufre ! La police n’était pas encore passée mais quelqu’un d’autre, oui, qui avait laissé la porte ouverte ; les assassins sans doute ou leur complice. Tout était retourné sans ménagement, il n’y avait sans doute plus rien d’intéressant à découvrir, Jacques Peltier resta assis sur l’unique chaise du studio le regard dans le vide réfléchissant à la situation qui avait pu conduire à un tel désastre. La police arriverait d’un moment à l’autre, il ne pouvait se permettre d’être repéré par elle ; au moment de partir son regard tomba sur un papier à en tête de la T.W. qui dépassait d’une notice publicitaire sans importance, il le ramassa par réflexe. C’était une liste d’entreprises du second œuvre toutes d’origine russe, une note signée Marc Chabas y était attachée, elle donnait son accord pour inclure des sociétés référencées dans une autre note, dans le contrat de base pour la rénovation de l’hôtel Pouchkine, il y était également fait mention de pourcentages qui pouvaient indiqués des versements illégaux ou…tout autre chose. Les visiteurs précédents avaient probablement été dérangés car ce papier portait la signature de l’origine du crime mais ce n’était pas cela qu’il cherchait car il l’aurait surement récupéré, à moins qu’il n’ait été déposé intentionnellement pour détourner l’attention vers une autre direction . Cela sentait le blanchiment d’argent sale à plein nez !

Ou alors c’était un simple cambriolage qui avait mal tourné. Mais comment expliquez le sac de l’appartement après le bain forcé de Guido ? Il fallait partir avant l’arrivée de la police, Jacques emporta les deux notes et quitta l’immeuble. Il était convoqué à 14 heures par les policiers chargés de l’enquête, il se dirigea vers le centre, pour prendre un déjeuner moins lourd que le dîner qu’il avait tenté de prendre seul, hier soir, dans un restaurant typique. La cuisine traditionnelle hongroise n’était pas des plus légère et cette habitude qu’ils avaient de « panés » tous les mets…ou presque, ne rendait pas la digestion facile.

L’enquête de la police s’avéra très formelle, leur conclusion se dirigeait vers un simple Hold-Up commis par quelque malfrat attiré par les beaux habits que portait Guido ce soir là, Jacques pourrait surement procéder au rapatriement dès la semaine suivante. Les policiers semblaient pressés de vouloir conclure comme si c’était leur intérêt…personnel. En quittant les locaux de la police Jacques aperçu de nouveau la Mercédès noire qui l’avait suivie le matin, ils ne se cachaient pas… ils contrôlaient. Il était libre de ses mouvements et décida de quitter le pays, il reviendrait la semaine suivante pour suivre les procédures liées au rapatriement. Il rentra à son hôtel « Le Holiday Inn » avec toujours ses anges gardiens sur les talons. Arrivé dans sa chambre il sut tout de suite que celle-ci avait été visitée, discrètement mais pas assez pour qu’il ne s’en aperçu point. Etait-ce un signe supplémentaire qu’il était sous surveillance ou cherchaient- ils vraiment quelque chose ? Il était plus que temps pour lui de quitter ce pays, mais avant de se présenter à l’aéroport il devait cacher les deux notes portant la signature de M. Chabas, car il se doutait que ses puissants anges gardiens allaient donner quelques instructions au personnel de sécurité de l’aviation civile. Il dissimula les notes dans des notices publicitaires de la T.W. espérant que les fonctionnaires ne seraient pas trop regardants. Comme prévu, la fouille fut exécutée avec beaucoup de zèle mais à sa grande surprise, les fonctionnaires le laissèrent passer sans demander d’explication. Comme si leur rôle consistait à simplement vérifier qu’il avait bien sur lui tout ce qu’il « devait avoir ». La Mercédès noire l’avait accompagné jusqu’à l’aéroport puis elle avait disparue ! Arrivé à Roissy Charles De Gaulle dans la nuit, il poussa un grand soupir de soulagement en foulant à nouveau le sol français . Lorsqu’il franchit les portes de la Tour Alpha le lendemain matin il se demandait toujours qu’elle stratégie il devait employer pour ne pas se faire brûler la peau avec ses informations. « Zébulon » était redoutable dans son domaine. Il devait être très prudent. A peine installé dans son bureau il fut convoqué par Marc Chabas pour un rapport détaillé sur ce qui s’était passé après son départ. Jacques décida de jouer cartes sur tables mais aussi d’écrire un rapport qu’il diffuserait à bon escient. De quelque manière que ce soit , il devait se couvrir.  Alors Jacques comment s’est passée la suite des évènements ? J’ai eu l’Ambassade ce matin qui m’a confirmé ce que je pensais, c’est qu’il s’agit d’un crime crapuleux.  Mouais !... Moi, je n’en suis pas si sûr, J’ai été suivi pendant toutes mes démarches et j’ai trouvé un document un peu étrange portant ta signature dans les affaires de Guido. Marc Chabas réagit intérieurement en apprenant que Jacques avait découvert que Guido avait un pied à terre discret à Budapest, mais il n’en laissa rien paraître sauf que Jacques avait noté le brusque changement d’attitude de Marc Chabas. Il lui donna le détail de ses découvertes et lui montra ses notes.  Mais ce papier est un faux !  C’est bien ta signature en bas cette note, ce n’est pas un faux, je la connais assez pour savoir distinguer une imitation, d’une vrai.  Bien sûr, mais cette liste d’entreprises russes n’a jamais existé nous avons traité avec des Hongrois, rien qu’avec des Hongrois. Tu penses bien que l’on ne va pas faire venir un peintre, même de talent, de Russie ; c’est grotesque !  Donc tu admets avoir donné ton accord pour des magouilles douteuses.  Cela, c’est toi qui le dis. Il n’y a pas de preuves qu’il y ait un lien quelconque entre cette note de service et cette liste qui par ailleurs est un faux notoire. De toute façon il n’y a plus d’affaire Hôtel Pouchkine ; je viens d’annoncer à nos partenaires hongrois que nous nous retirons de ce montage. Oublie tout cela et passe sur un dossier sérieux comme cette affaire de Métro à Prague.  O.K. Mais je trouve que tu passes vite aux oubliettes un projet qui pouvait s’avérer intéressant.  Quoi ! Tu ne trouves pas qu’il y a eu assez d’ « accident » comme cela. En disant cela Marc venait de se trahir car il admettait implicitement qu’il y avait un lien entre l’affaire de l’hôtel et la mort de Guido. Estimant que l’entretien prenait une tournure dangereuse pour lui, Jacques se retira en approuvant les conclusions de son chef. L’affaire était close…. Mais beaucoup de questions restaient sans réponse. Jacques rédigea une note de synthèse sur les derniers évènements en n’omettant pas de mentionner les documents trouvés dans le studio mais en les présentant sous un jour qui ne mettait nullement en cause une quelconque manœuvre délictueuse de Marc Chabas et qui en minimisait l’importance. Il était couvert au cas où… Dès le lendemain il fut convié à déjeuner par « le Cardinal », Jean Florentin, le D.R.H..Ce Florentin avait bien l’allure d’un malicieux « Homme d’Eglise » qui aurait remplacé la lecture de la Bible par la lecture du Prince de Machiavel. Onctueux, manipulateur, d’apparence très doux, c’était un félin qui ne sautait sur sa proie qu’au dernier moment, alors, elle n’avait plus aucune chance de lui échapper. Ils allèrent déjeuner à la porte Maillot Chez George loin des regards et des oreilles indiscrètes.  Que diriez-vous d’un Gevrey Chambertin avec ce coq au vin.  C’est une bonne idée mais je ne serais pas très productif cet après midi.  Vous l’avez été au début de cette semaine avec cette triste histoire qui est arrivée à Guido, bien triste fin pour cet épicurien et ce Casanova. Toutes les femmes en étaient folles. J’ai lu votre rapport, il m’intrigue, vous ne dites pas tout n’est ce pas ?  Si, l’essentiel en tout cas.  Mais dites-moi Marc Chabas était il au courant pour le studio ?  Je crois oui.  Mais encore ; n’y avait-il pas d’autres implications…. Moins avouables dirions-nous.  Je ne vois pas ce à quoi vous faites allusion mais je vais y réfléchir et je vous tiendrais au courant. Ils continuèrent sur le même ton, jouant au chat et à la souris pendant le reste du repas, Jacques était de plus en plus mal à l’aise et il vit arriver avec soulagement le café et l’addition. Mission accomplie sans trop de dégâts se dit-il. En fait, sans qu’il s’en rende compte il était entré dans la nasse, et Jean Florentin ne l’en libèrerait que lorsqu’il sera devenu inutile à l’accomplissement de son dessein. Avachi dans son fauteuil directorial, fumant un Havane Partagas No 2 , Jean Florentin réfléchissait. Ces Homopolytechnicus l’emmerdaient, ils poussaient comme du Chien-Dent, à tous les postes clés du groupe T.W.. Vous en nommez un quelque part et il appelle ses copains arguant du fait que ses coreligionnaires étaient les seuls ingénieurs en lesquels il pouvait avoir confiance, cet envahissement semblait inexorable, il y en avait déjà plus de soixante à la T.W. trop c’est trop, il avait l’impression d’être pris dans les tentacules d’une pieuvre. Il ne devait son maintien en place qu’à son amitié indéfectible avec Martin de la Rambière, qui était devenu le beau père de son fils après que celui-ci eut épousé la belle Françoise de la Rambière, sa fille. Mais tout de même il se sentait encerclé et il n’aimait pas cela du tout. Il devait se donner un peu d’air… et pour ce faire, il allait contre attaquer. Jean Florentin sentait que le maillon faible de cette muraille d’ « X » était sans doute Marc Chabas, non pas que son caractère était fragile ou que son travail laissait à désirer ou qu’il manquait de charisme ; non il avait toutes ces caractéristiques à revendre ; mais il était pétri d’orgueil et voulait à tout prix prendre sa revanche sur un père qui méprisait son diplôme. Il pendrait donc beaucoup de risques pour se faire valoir aux yeux du pater familias, et le premier objectif de ce frustré de reconnaissance filiale était d’asseoir sa position sociale avec l’épaisseur de son compte en banque et le nombre de m2 de sa maison. Le défaut de la cuirasse était logé dans ses origines et ses relations familiales. Jean Florentin savait que Marc Chabas allait commettre des erreurs et lui, serait là pour enfoncer le poignard de la mise à mort. Mais d’abord il fallait l’affaiblir lui faire couler un peu de sang comme le Picador dans l’arène affaiblit le taureau avant le travail du Matador. Il mit en place une stratégie qu’il appela lui-même Le syndrome de Jéricho. Les juifs firent tomber les murailles de la forteresse après avoir entamer une longue procession d’encerclement, et battant tambours et chantant les louanges du Seigneur. Il allait faire de même mais ce ne seront que surlignages de défauts et médisances appuyées qu’il chantera à l’oreille de ses interlocuteurs, une attaque frontale du personnage ne servirait à rien, bien au contraire elle renforcerait ses défenses, il lui semblait plus efficace qu’il est de multiples ennemis, de multiples causes à sa chute, même si aucune en elle-même n’avait la force suffisante pour l’abattre. Il commença immédiatement par téléphoner à un homme qu’il savait particulièrement écouté de son Président, c’était un camarade de promotion d’H.E.C. actuellement Président de la banque du Crédit à l’exportation.  Bonjour Président comment vas-tu en ces temps agités ?  Arrête de m’appeler comme cela je vais me croire plus important que je ne le suis, nous sommes tous de pauvres mortels tu le sais bien. Les affaires vont bien grâce aux performances de la T.W.  Oui c’est vrai nous nous défendons assez bien, sauf peut-être en Europe où les orientations prises ne donnent pas pour l’instant les résultats attendus, et puis cette histoire de Budapest ne va pas arranger les choses. Je pense d’ailleurs que notre manager Europe n’a pas assuré sur ce coup.  Tu veux dire que nos engagements avec la T.W. sont en danger ?  Non pas du tout ! Le gestionnaire des affaires, Jacques Peltier est un homme très fiable. Non, je parle de son directeur, Marc Chabas, il a eu une attitude assez surprenante dans cette affaire, il a quitté la Hongrie comme un voleur au début de la tourmente, laissant Jacques représenter les intérêts de la T.W.sur place alors que son rôle en tant que responsable était de rester sur place.  Oui, je vois mais ce sont vos salades internes.  Je ne te parle de cela que parce que nous sommes amis depuis longtemps, garde bien sur ces infos pour toi .  Bien sûr, bien sûr. Voila le vers est dans le fruit se dit Jean Florentin. Il y aura d’autres cibles qui recevront le même message et d’autres informations toujours vraies, mais pas forcément relatives à des attitudes professionnelles. Par exemple il l’exclurait de sa table au club des entrepreneurs, faisant savoir à ses autres interlocuteurs que son attitude grossière n’était pas admissible entre gens de bonne éducation etc. etc. Cela prendra du temps et nécessitera de la pugnacité, Jean Florentin n’était pas pressé. Pendant ce temps Marc Chabas reçut un mail qui l’inquiéta singulièrement. Les Hongrois avaient retrouvé sa trace, et même s’il se sentait plus en sécurité à l’abri des lois françaises qu’en Hongrie, il connaissait les méthodes radicales de la mafia hongroise. Le rendez-vous était fixé au lundi matin 9 heures au bar du Sofitel de Vienne. Il n’avait pas beaucoup de temps pour se retourner et vérifier que l’argent était toujours disponible. Cette fois il ne pouvait pas envoyer quelqu’un d’autre à sa place, dommage, il aurait bien mouillé ce prétentieux de Jacques Peltier, mais les Hongrois exigeaient sa présence. Il demanda un rendez vous urgent avec le Président. Celui-ci au courant de la transaction ne fut pas particulièrement satisfait de voir comment les évènements tournaient et surtout comment Marc Chabas semblait ne pas maîtriser la situation. Toutefois il donna son accord mais informa Marc qu’il ne le couvrait pas en cas de problèmes… espérant bien sûr qu’il n’y en n’eut point. En résumé les hongrois réclamaient les sommes versées à titre d’avance sur les surfacturations des marchés d’études, passées dans le cadre de la rénovation de l’hôtel Pouchkine puisque la T.W. se retirait du projet. Cela représentait quelques 10 Millions de dollars, une goutte d’eau pour la T.W. mais un manque à gagner important pour le « transitaire ». Prétextant la présence d’un intermédiaire, il s’était arrangé avec Guido pour être l’intermédiaire et donc empocher quelques 500 000 dollars qu’ils devaient partagés. Heureusement il avait aussi accès au compte numéroté qu’ils avaient ouvert pour cette opération, pas trop loin de Vienne , au Lichtenstein. Il passerait à Vaduz après son entrevue et aviserait pour la suite des opérations. Heureusement pour Marc Chabas, tout se passa presque bien, Il dut abandonner sa commission et compris que Guido avait probablement dû opposer quelques résistances à la méthode Hongroise de blanchiment des résultats de leurs trafics en tout genre… ce qui avait entraîné le châtiment immédiat et violent. Ceci expliquait le sac de l’appartement, ils cherchaient les numéros des comptes, car leurs instincts brutaux de tueurs, les avaient mis dans le pétrin sans accès autre que Marc aux dollars de la transaction, le reste n’était que mise en scène pour l’impressionner, ils avaient réussi. L’affaire Guido fut donc soldée en perte pour tout le monde. Guido perdit la vie Marc un peu de crédibilité et d’image auprès de son président Jacques du temps et quelques nuits sans sommeil et un peu de respect vis-à-vis de Marc.







2ième partie : Jacques

Jacques Peltier revenait de Prague lorsqu’il reçut un mail de Marc lui demandant de passer dès son retour à son bureau. Celui-ci l’attendait de fort bonne humeur :  Bonjour Jacques les affaires vont bien et Bravo ! pour ce contrat sur la centrale nucléaire de Temelin. J’ai justement une petite prime à te remettre.  Merci, cela sera une affaire très juteuse si les services techniques savent travailler avec les italiens je me suis arrangé dans le libellé des limites de fournitures pour que ce soit eux qui prennent le maximum de risques. Le responsable des centrales nucléaires près le Ministre de l’énergie vient à Paris la semaine prochaine est ce que tu veux le voir. Il a rang de secrétaire d’état.  Mais comment ! bien sûr, et si c’est possible je l’inviterais à dîner à la maison. Aie ! Aie ! se dit jacques, « Zébulon » allait se pavaner sur ses terres, ce serait une soirée à hauts risques. Gare à la casse ! Jacques revenait de Prague avec toujours un peu de nostalgie, il adorait cette ville, son coté suranné, son atmosphère romantique, ses gens comme sorti du siècle dernier, déambulant dans les rues étroites de Mala Strana, la vieille ville, la lumière filtrant au travers de la brume enveloppant le Pont Charles,… avec le temps, il était tombé sous le charme de Prague et de ses habitants. Jacques avait beaucoup d’amis dans les brasseries de la ville, au Tigra où planait encore le sourire malicieux et épicurien de Bohumil Hrabal, à U Flechu où la bière brune était si forte qu’après deux ou trois pintes il avait l’impression de parler Tchèque couramment, et bien d’autres endroits encore où il prenait en pleine face la chaleur des rires et de l’humeur malicieuse de ces tchèques toujours entre deux blagues, toujours entre deux histoires à rire d’eux-mêmes, l’anti héros Tchèque était bien vivant. Jacques était tombé amoureux de cette ville. Au retour de ses voyages dans la capitale Tchèque, il se sentait toujours dans un état second à la fois heureux d’être revenu dans son univers parisien et triste d’avoir à quitter un état de rêve où il se sentait bien. Marc Chabas s’était chargé de le réveiller aux basses contingences de ses obligations professionnelles. Les relations entre eux s’étaient quelque peu distendues depuis l’affaire de l’Hôtel Pouchkine, il le sentait maintenant plus tendu et moins enclin à étaler ses états d’âme comme il en avait l’habitude en fin de journée quand il le convoquait autour d’un verre de Pur Malt. Ce que Jacques ignorait c’est que le lent travail de sape mené par Jean Florentin, avait commencé à faire de l’effet sur les relations que Marc Chabas entretenaient avec ses pairs. On commençait à trouver le personnage déplacé dans les cercles intimes des hauts lieux de la stratégie industrielle, il n’était plus aussi souvent invité au restaurant du T.C.F.( Le Touring Club) place de la Concorde, ni ne participait plus régulièrement à certaines réunions privées du Racing où les « affaires » étaient « évoquées » entre gens de connaissance ; il sentait bien cette distance que certains de ses anciens collègues mettaient entre eux et lui mais , incapable de se mettre en cause, il n’en attribuait les raisons qu’à l’ignorance qu’avait les « autres » de son incommensurable talent. Le dîner se tint donc chez Marc Chabas, un pavillon de bonne facture dans la banlieue Ouest mais totalement dépourvu de caractère. La décoration était à l’image du personnage, des milliers de livres orgueilleusement étalés sur un mur, avec un escabeau de bibliothèque pour pouvoir attraper ou ranger les derniers opus à la mode. Des séries reliées cuirs des œuvres complètes de St Simon, probablement jamais lues mais belles à regarder, et puis quelques ouvrages très à l’image de ce qui se lit dans les salons parisiens signés : Beigbeder, le très élitiste Georges Pérec, Pancol, N’Daye etc.etc. Evidemment devant un Ministre Tchèque il ne pouvait évoquer que ses références modernes comme Kundera ou le plus célèbre, le Président Vaclav Havel, dont il avait vu la dernière pièce au théâtre de l’Athénée. Mme Chabas timidement, approuvait ou essayait d’entamer une conversation en anglais avec Mme La ministre mais celle-ci le parlait fort mal. Mme Chabas semblait sous cloche quoique cette frèle et insignifiante femme d’un si envahissant mari se révéla d’une énergie insoupçonnée lors de la conversation à bâtons rompus qui se déroula lors de l’apéritif, elle raconta qu’elle avait appris les rudiments du Karaté pour se défendre dans les villes exotiques, que la profession de son mari l’avait obligée de fréquenter et quelquefois cela l’avait sortie de situations embarrassantes, elle s’entraînait toujours au club de St Germain où ils habitaient. Chabas Junior donnait dans l’approbation systématique et pédante des théories étalés par son Polytechnicien de père, seule Melle Chabas semblait doté d’un cerveau indépendant et quelque peu rebelle, elle apportait une brise fraîche et légère dans ce monde annihilé sous la férule intransigeante et dictatoriale du Maître de maison. Tout ce beau monde, l’interprète, Jacques Peltier, le sus nommé Ministre et les Chabas and Co. passèrent à table tout en ayant l’attention attirée par les commentaires du maître de maison à propos d’une affiche représentant un diplôme des compagnons du tour de France, décerné à l’entreprise familiale pour un ouvrage métallique réalisé de façon remarquable, d’après le texte inscrit en exergue, par l’entreprise du « Papa »… toujours ce besoin incontrôlable de reconnaissance du père ! Seul Jacques décrypta le message, mais pour un Ministre qui construisait des centrales nucléaires …la belle affaire . Le repas fut banal. Le vin d’origine local était à la limite buvable mais venait d’une toute petite région vinicole du Sud de la Loire qui avait eu l’insigne honneur d’être visitée par la famille Chabas au grand complet lors de ses pérégrinations éducatives à travers le terroir français. La vaisselle très originale mais d’un style enfantin et grossier avec des couleurs plutôt criardes, dans l’esprit de ce vin de pays au caractère si acide qu’il devait faire des trous dans les chaussettes quand par malheur on laissait tomber quelques gouttes de l’urinoir ! Les mets, sans faute de goût car sans goût, on aurait pu dîner d’un Hamburger de chez Mac Do, cela aurait eut le mérite de l’originalité. Afin de rompre avec cette banalité tristounette, Jacques qui connaissait par ailleurs l’érudition du Ministre Brabeck et sa passion pour les armes anciennes sauva l’ambiance morose qui commençait à devenir assez pesante, en lui offrant au moment du dessert une magnifique « Jambia » ramenée du Yémen, cette arme honorifique lui avait été offerte par un chef de village lors d’un séjour professionnel dans ce pays aux mœurs tribales et quelque peu guerrières. Tout de suite l’atmosphère changea, le Ministre Brabeck fut transformé et enfin il participa à la soirée. Marc ne laissa pas filtrer sa jalousie mais Jacques venait de se faire un ennemi qui pourrait s’avérer très dangereux dans le futur. Afin de regagner de l’attention, Marc Chabas montra au ministre son « antre », reproduction exacte de son bureau, où s’élaboraient, avec son D.G. dans la tranquillité du Dimanche matin, les décisions de la semaine ; édifiant ! Il n’y avait aucune marque d’une quelconque recherche de style, aucun tableau original dénotant un goût recherché vers un style ou vers un artiste particulier, tout avait été récupéré à la boutique IKEA du centre commercial le plus proche, le ministre devait être surpris de ce manque évident de raffinement, lui qui avait décoré les murs de son bureau d’œuvres originales de maîtres Tchèques et qui l’avait meublé avec goût de beaux secrétaires et d’une bibliothèque magnifique réalisés par les meilleurs artisans ébénistes de la grande époque des années 30. Il ne laissa rien paraître de son mépris pour ce « petit fonctionnaire » selon ses propres termes lorsqu’il s’en ouvrit plus tard dans l’intimité de sa datcha sur les bords de la Valtava, lors d’un dîner privé avec Jacques. Jean Florentin au courant de ce dîner, convoqua Jacques dès le lendemain pour avoir un compte rendu détaillé de la soirée. Il ne fut pas déçu. Il savait que certaines décisions s’élaboraient entre confrères Homopolytechnicus mais il fut quand même contrarié d’en avoir une confirmation aussi directe, ainsi donc il devrait aussi se méfier de son D.G., Paul Henri Mathieu de Saint Renan. Pourtant celui-ci était un homme raffiné et discret qui n’avait rien à voir avec les manières de petit goret de Chabas. Etrange association ! Ils devaient partager un intérêt commun, un but secret, cela ne pouvait s’expliquer autrement tant la différence de style était flagrante. Il était de la plus haute importance qu’il découvre ce que ces deux là mijotaient dans leurs réflexions dominicales. « Le Cardinal » continuait son travail de sape façon Jéricho mais il était désormais relayé par les membres du C.C.E. qui se posaient beaucoup de questions sur le décès de Guido. Il les avait reçu discrètement dans son bureau et avait émis quelques doutes « of record » sur l’efficacité des méthodes employées par Marc Chabas, laissant même germer l’idée que Guido en avait été directement victime et que si …etc…Le travail était fait par d’autres que lui maintenant. Il y aurait quelques questions embarrassantes pour le Président De la Rambière lors du prochain C.C.E. Jacques retourna à Prague dès la semaine suivante et prépara les termes d’un autre contrat intéressant pour la T.W. dans le domaine du Transport Ferroviaire. Il fit le voyage à coté d’une journaliste de la presse économique tchèque, Tatiana Kourilinka. Ils discutèrent tout au long du voyage et se découvrirent une approche de la vie sur des bases communes. Ils appréciaient tous les deux les écrits érotiques et gourmands de Hrabal, partageaient le même enthousiasme pour les vieilles stations Thermales de Karlsbad( Karlovy Vary) et surtout de Marienbad, Marianské Lazné en tchèque. Tatiana avait un petit chalet au dessus de cette station, elle invita Jacques à venir partager un déjeuner avec elle et quelques amis le Dimanche suivant. Ce qu’il accepta sans trop réfléchir. La semaine fut fertile en rebondissements pour Jacques car le contrat qu’il croyait prêt à être signé, dut être réécrit à la demande exprès de son chef, Marc Chabas exigeait que la T.W. partage les risques avec une autre société Autrichienne, la société de Génie Civil : Dillinger, plus au fait des conditions de travail en République Tchèque que la T.W. Il fallut donc réécrire le contrat pour faire de la place à ces nouveaux venus. Ce que jacques ignorait, c’est qu’à nouveau le compte privé de Vaduz allait être utilisé pour d’occultes transactions ne figurant bien sûr nulle part. Paul Henri Mathieu de Saint Renan, ami personnel de la famille Dillinger depuis fort longtemps, se chargea de cette partie du contrat avec toute la discrétion nécessaire. La séance de signature fut reportée d’une semaine ce qui permit à Jacques Peltier d’honorer l’invitation qui lui avait été faite de venir passer quelques heures en agréable compagnie dans la Datcha de Melle Kourilinka. Jacques Peltier était ce que d’aucun aurait pu appeler dans un autre siècle, un Gentleman. Célibataire par vocation, trop indépendant et amoureux de sa liberté, il avait quelques relations féminines qui ne refusaient pas de l’accompagner dans quelques mondanités qu’il se devait parfois d’accepter, mais ces relations occasionnelles, si elles lui permettaient de satisfaire sa libido, n’en restaient pas moins sur le pas de la porte de son jardin intime. Il jouait au golf, faisait un peu de voile en Corse avec des amis aussi indépendants que lui, montait à Chantilly, mais jamais ne sacrifiait sa liberté sur l’hôtel d’une exigence féminine ni d’une règle qu’il n’aurait pas fixée lui-même ; il aurait pu faire sienne la Devise de Lyautey : « Ne pas subir ». Cette attitude posait quelques problèmes à sa hiérarchie mais celle-ci s’en accommodait car il était dans son métier ; un Maître. Grand, 1m87, bel homme au teint éternellement hâlé, la démarche assurée, il ne pouvait pas plaire à Marc Chabas mais celui-ci avait besoin de ses succès commerciaux pour asseoir sa main-mise sur la Direction des Exportations de la T.W. but ultime de sa campagne Européenne. C’était un gros morceau qui représentait 40 % du chiffre d’affaires et 50 % du bénéfice de la T.W. Jacques Peltier n’était pas dupe de l’utilisation que Marc faisait de ses propres résultats mais il n’en avait cure du moment que ce dernier le payait bien et qu’il respectait son indépendance. En ce Week-end de printemps Jacques était de fort bonne humeur lorsqu’il gravit la pente caillouteuse du chemin forestier qui menait à la petite maison de Tatiana. La Datcha apparue au bord d’un petit lac, au fond d’une clairière, entourée de fleurs aux couleurs chatoyantes. Quelques voitures étaient stationnées sur le coté, Jacques rangea la sienne et se dirigea vers un groupe de gens qui semblaient apprécier le vin de Moravie distribué à même le tonneau qui trônait au milieu d’une table de ferme. Tatiana se précipita au devant de jacques l’accueillant bras ouverts, avant de le présenter à la bande de joyeux lurons qui entonnaient déjà les chansons « à boire » locales. Jacques se mit dans l’ambiance avec ce brin de retenue inhérent à sa façon de se comporter dans une assemblée où il ne connaissait personne. Il lui était difficile de partager la subtilité de l’humour Tchèque surtout au travers une traduction approximative en anglais. Voyant sa gène, Tatiana se leva et l’entraîna dans une promenade champêtre autour du lac. L’atmosphère devint soudain plus léger, il se sentit plus détendu, Tatiana lui prit la main pour le guider sur le chemin étroit et coupé de grosses racines qui auraient pu le faire tomber, ils parlèrent de choses et d’autres sans importance et pourtant ils se sentirent en communion, une amitié qui ne demandait qu’à se développer était en train de naître entre ces deux grands indépendants, épris de leur propre liberté. Ils débouchèrent sur une clairière au bord du lac en face de la Datcha de Tatiana, ils firent une pose en s’asseyant sur une souche et contemplèrent l’eau en silence. Le calme et la sérénité de l’endroit imposait le silence, les oiseaux avaient réduit leur babillage et seul le bruissement d’un petit ruisseau troublait le silence. Tatiana ne dit rien, ne fit rien, elle buvait la nature par tous les pores de sa peau. Il se laissa pénétrer par toutes les senteurs de la forêt. En d’autre temps ils auraient pu faire une sieste réparatrice. Soudain Tatiana se leva, déposa un petit baiser rapide sur les lèvres surprises de Jacques et dit qu’il était temps de rejoindre les amis. Jacques prit congé de l’assemblée et retourna à sa voiture accompagné par Tatiana, un autre baiser rapide, une promesse de se revoir et la route de Prague avec les affaires à venir absorbèrent à nouveau les pensées de Jacques. Paul Henri Mathieu de St Renan désirait donner quelque solennité à la séance de signature, il demanda au Ministre et à ses partenaires autrichiens s’ils ne voyaient pas d’inconvénients à ce que celle-ci se déroule dans les salons de l’Hôtel Intercontinental, en présence de quelques journalistes de la presse économique et financière. C’est ainsi que Jacques rencontra Tatiana pour la deuxième fois de la semaine. Elle fit une interview très professionnel de Jacques et de Paul Henri Mathieu de St Renan, fit prendre quelques photos par son accompagnateur du journal et lança discrètement une invitation à Jacques pour le lendemain soir. Tout le monde était ravi, le D.G. de la T.W. était semblait-il aux anges d’avoir été l’objet de l’attention de tous les journalistes et demanda à Jacques de lui présenter cette belle femme aux questions si pertinentes qui avaient eu l’intelligence de le mettre en avant sous les flashes de ses collègues. La fête se termina tard dans la soirée, le D.G. reprenait l’avion de Paris tôt le lendemain matin et Jacques devait finaliser quelques accords de sous- traitance avant de rejoindre la capitale… et le rendez-vous avec Tatiana. A Paris en découvrant la presse du matin Marc Chabas ne décolèrait pas. Il voyait son factotum se mettre en avant, la presse française et internationale reprenant l’article de Tatiana soulignait le rôle majeur de Jacques Peltier dans le développement des relations économiques entre les trois pays, précisant la création d’une nouvelle alliance entre la T.W. et le groupe Dillinger pour offrir des services complets pour la modernisation des pays de l’Est. La déclaration de Paul Henri Mathieu de St Renan était pratiquement reprise dans son intégralité, ce qui comblait ce dernier d’aise et lui fit rajouter quelques commentaires élogieux sur Jacques Peltier au compte rendu qu’il fit en Comité de Direction devant le Président de la Rambière. Marc Chabas se sentait floué. Il n’en récupéra pas moins la prime associée à l’obtention de cette affaire arguant du fait que Jacques Peltier, sous ses ordres, n’avait agit que sur ses directives, sans aucune initiative qui aurait pu lui être attribuée. Non seulement Marc Chabas était jaloux et rancunier en plus il était mesquin et perfide. Pendant ce temps de querelles inutiles et vaines Jacques partageait dans l’intimité d’un restaurant de Mala Strana ( la vieille ville) la douceur de vivre de cette étrange cité ,à peine sortie du 19ème siècle, avec la douce Tatiana Kourilinka. On était bien loin de ces escalades oratoires enflammées dont Marc Chabas assénaient ces interlocuteurs. Là, dans ce restaurant du vieux Prague, la beauté avait accompagné la grâce et l’intelligence, Jacques était sous le charme. La soirée se passa comme s’ils étaient hors du temps, hors des contingences matérielles qui entouraient leurs vies de tous les jours, ils parlèrent littérature, théâtre, cinéma, vacances, toute chose qui font partie de l’essentiel, ils se retrouvèrent sur le chemin délicat de leurs choix personnels, ils se laissèrent embarquer sur le terrain glissant et magique des douces nuit de l’été où tout semble possible, où tout semble à porter de mains, à porter de lèvres, au bout d’un baiser. Ce ne fut pas le baiser rapide des premières fois, ce ne fut pas un baiser comme un « au revoir », il vint doucement se poser sur les lèvres de l’autre, il vint doucement boire les derniers mots, les premiers soupirs, les premiers silences, il s’arrêta dans les frissons du vent de la nuit à l’extrémité du Pont Charles où, seuls, dans les bras l’un de l’autre, ils se retrouvèrent en route vers une intimité plus grande encore. Tatiana le guida dans les rues tortueuses de la ville basse vers l’immeuble où elle avait aménagée son deux pièces. Jacques ne vit rien des élégantes sculptures qui ornait la façade du bâtiment, il était tout à l’instant présent ne voulant pas se distraire du sentiment délicat qui l’habitait. Ils se déshabillèrent en silence et plongèrent dans une communion qu’ils savaient tous les deux, unique et fragile. La surprise de s’être trouvé, l’accord de leurs réactions, de leurs aspirations, le sentiment étrange de s’être toujours connus, vinrent en bribe, meubler les silences de la nuit dans les rares moments que la fougue de leurs ébats laissait à la confidence chuchotée sur l’oreiller. Jacques rentra dès le lendemain à Paris habité par un sentiment, étrange chez lui, d’être au début d’une histoire dont il ne maîtrisait pas les tenants et les aboutissants. En d’autre temps il en aurait éprouvé une certaine répulsion et aurait mis fin rapidement à cette histoire, maintenant il en éprouvait une certaine jouissance. La prochaine rencontre était prévue, sauf incident, le week-end suivant à Prague. Marc Chabas le rencontra dans la matinée de son retour pour le féliciter mais aussi pour lui demander malicieusement depuis quand avait il changé de job pour être aussi chargé de la stratégie en Europe Centrale, allusion faite à l’article des Echos qui reproduisait celui de Tatiana, mettant en avant son rôle dans le rapprochement avec la société Dillinger ? Cela sentait la préparation d’un coup bas ! Jacques s’en ouvrit à Jean Florentin qui lui annonça que des manœuvres internes étaient en cours pour le transférer vers une branche moribonde de la T.W. qui parait-il avait besoin d’un service commercial musclé pour se sortir de l’ornière, mais Jean Florentin veillait et cela ne se fera pas dans l’immédiat. Il ne fallait pas faire de l’ombre à Zébulon, il ne supportait ni la concurrence ni que l’un de ses subordonnés lui vole la vedette auprès de qui que ce soit. Jean Florentin réfléchissait, l’idée lui prit soudain de vérifier discrètement auprès de ses services, les billets d’avions pris par la direction générale, en particulier par Paul Henri Mathieu de St Renan et par Marc Chabas. Il découvrit non sans peine car les billets avaient été modifiés à la dernière minute, que les deux compères avaient plusieurs fois faits des arrêts discrets dans la capitale du Lichtenstein, Vaduz. Il y avait là matière à réflexion ! Il vérifierait tout maintenant qu’il était sûr que des manœuvres secrètes étaient engagées (temps de parcours, séjours à l’hôtel, locations de voitures , kilométrages…) Mais le Président était-il au courant ? Couvrait-il cette opération ? La question était d’importance et la prudence s’imposait. Comment aborder la question avec « Dieu le père » ? Car des petits enfants en commun n’avait pas fait entrer Jean Florentin dans le club des confidents pour ce qui relevait de la stratégie commerciale du groupe ; il n’était pas Homopolytechnicus mais il était teigneux et disposait de moyens d’enquête discrets qu’il utilisait parfois lorsqu’il devait recruter un cadre de haut niveau. Mr. De St Renan venait justement de prendre une réservation sur le vol Paris- Budapest du lendemain matin, il était urgent de mettre en place ces moyens auxquels il pensait depuis un certain temps déjà. Toujours dans ses réflexions, il cherchait une méthode pour aborder le sujet en interne sans trop se dévoiler. Il eut alors l’idée de consulter un de ses pairs, un Homopolytechnicus Vénérabilis, un vieux directeur qui en mal d’activité hantait toujours les couloirs de la T.W. après qu’il eut été mis en retraite d’office à 65 ans. Victor Mathéus ne pouvait, ni se passer de son bureau, ni de prodiguer ses conseils, ni de téléphoner toute la journée aux quelques anciens qui comme lui étaient toujours plus ou moins au fait des affaires. La T.W. lui avait laissé l’usage de son bureau et le consultait parfois car il représentait l’histoire vivante du groupe des 30 dernières années. Jean Florentin lui avait toujours témoigné du respect et avait insisté pour qu’il garde un statut spécial au sein de la Direction. C’était l’occasion de vérifier que ces bonnes attentions avaient été appréciées. Il sollicita un rendez-vous pour la fin de la semaine, après qu’il eut reçu les premiers éléments sur le voyage du D.G., auprès du vénérable Victor Mathéus. Le Vendredi matin suivant il fut immédiatement introduit dans le domaine de Mr Mathéus, toujours très austère, sans décoration personnelle, bien dans le style de ce personnage qui se prenait toujours pour le Deus ex machina de la T.W. Jean Florentin s’enquit d’abord poliment de sa santé et :  J’ai besoin de votre avis sur un problème assez délicat relatif aux comportements de deux de nos éminents Directeurs.  Vous m’étonnez Florentin se pourrait-il que deux membres de la famille se soient fourvoyés dans un sens interdit ?  Je ne sais pas encore, mais force est de constater qu’il y a matière à réflexions dans les relations un peu particulières que semblent entretenir MMrs Chabas et De St Renan avec la banque Jetstream de Vaduz au Lichtenstein.  Avez-vous des preuves de ce que vous sous-entendez ?  Pas vraiment sur la nature réelle des opérations mais j’ai des preuves qu’ils se sont bien rendus tous les deux dans cet établissement.  Ecoutez Florentin, ce sont là des suppositions sans fondements réels. Cela m’étonnerait fort qu’un membre de notre Direction Générale dont j’ai assuré moi-même le recrutement ce soit fourvoyé dans une opération délictueuse quelle qu’elle soit. Je vous prie de cesser de vous tourmenter pour ce qui doit être une opération d’ordre strictement privée.  Mais quand même il s’agit de la banque qui avait été utilisée par ce malheureux Mr Fratellini et Mr Chabas lors de cette opération très contestable en Hongrie  Justement, il serait trop dangereux d’utiliser les mêmes canaux, non croyez moi ceci est d’ordre privé n’y voyez pas autre chose. L’entretien était bel et bien terminé. Si Jean Florentin avait besoin d’une preuve que les loups ne se mangent pas entre eux cette discussion lui en fournissait un exemple flagrant. Il n’allait surement pas en rester là, mais le terrain était maintenant miné par son intervention auprès de Mr Victor Mathéus, cette initiative, qu’il croyait intelligente, s’était en fait retournée contre lui, il devait continuer sa propre enquête dans la discrétion la plus totale. Mais ce que Jean ignorait c’est que le Vénérable était devenu très soucieux à propos des faits rapportés par ce dernier. Il allait s’informer de son coté, à sa manière, dans l’entourage professionnel et relationnel de ces deux membres du club et si matière à délit il y avait, ils règleraient cela en famille comme d’habitude sans qu’un trublion qui n’avait qu’un diplôme d’H.E.C. en poche, fut il de la maison, vienne y semer son grain de sable. Il ne supportait pas les critiques sur un autre Homopolytechnicus, qui pouvaient être émises par un membre extérieur à la famille, il ne pouvait pas accéder aux mêmes subtilités des manifestations du savoir ni du bien fondé des actions qui, pour le commun des mortels, semblaient répréhensibles, en résumé il ne pouvait pas y avoir de langage commun avec un non-membre, seulement dans le domaine des échanges conventionnels. A cause de sa suffisance congénitale il allait lui aussi sans le savoir contribuer à l’efficacité du « syndrome de Jéricho » Pendant que les prémices d’une fracture au sein de la T.W. commençaient à se faire sentir dans les milieux proches de l’entreprise, jacques Peltier vivait une histoire étrange pour lui mais qui pour d’autres semblaient somme toute assez classique : il était tombé amoureux de la belle Tatiana. La distance n’était pour lui qu’une façon supplémentaire de ne pas admettre l’évidence, sa fameuse indépendance y trouvait son compte… pour l’instant. Cependant, au lieu de partir à Prague pour le Week-End, il invita Tatiana à Rome où ses affaires l’appelaient pour la semaine suivante… il lui semblait de plus en plus difficile de ne pas vivre pleinement cette relation si prometteuse ! Les milieux d’affaires italiens les accueillirent avec un plaisir certain, eux qui savaient si bien faire l’alliance de la culture, du savoir vivre raffiné, de la beauté et… des affaires lucratives. Heureusement Marc Chabas ne s’était pas annoncé et ils purent pleinement profiter du charme particulier de la Capitale italienne, tout en nouant des relations qui dépassaient le stricte cadre des affaires avec quelques grands capitaines d’industrie. Ils avaient acquis un degré de confiance réciproque qui leur permettrait par la suite de monter des opérations sur un simple échange téléphonique. Tatiana avait sa part de responsabilité dans ce succès car sa délicatesse et son raffinement avaient été très appréciés par ses vieux routiers de la finance internationale. Une fois rentré à leur hôtel sur la Via Veneto , il se produisit un évènement qui laissa Jacques très perplexe. L’un des invités de la réception qu’ils venaient de quitter téléphona en s’excusant de les déranger si tard :  Bonsoir Mr Peltier, vous pourriez m’accorder quelques minutes d’attention mais j’ai quelque chose d’important à vous demander. Vous savez que ma société Ital Works avaient été consulté pour des travaux de sous traitance pour votre contrat en Hongrie.  Oui c’est moi qui ait demandé aux services techniques de vous consulter.  Nous avions remis une offre et nous savons que nos prix étaient inférieurs de 20% à ceux de la société Dillinger. Nous savons que ce marché était assorti de conditions particulières. Nous avions rencontré votre D.G. à ce sujet et pourtant nous n’avons pas eu la possibilité de discuter sérieusement ni avec Mr De St Renan ni avec Mr Chabas. C’est vraiment dommage. Je ne voudrais pas que nos rapports soient entachés d’un tel manque de confiance pour d’éventuels contacts à venir. Vous me comprenez bien !  Oui, bien sûr ! Je vais me renseigner pour voir si une possibilité pourrait s’offrir pour vous sur ce marché.  Sachez que nous sommes très souples, et qu’en Hongrie nous avons des possibilités d’intervention très importantes… dans tous les domaines ! Pour preuve de mes assertions je vous fais parvenir dès ce soir, sous plis cacheté, un exemplaire de notre offre transmise à votre Directeur Mr Chabas. Jacques raccrocha en se demandant ce qu’il devait faire de cette information ; en attendant, il se retourna vers la belle Tatiana qui avait profité de l’interruption de leur solitude intime pour lui montrer un aspect très érotique de sa personnalité qui eut le don d’enflammer sa libido à un point tel que la bouche pulpeuse de sa belle ne put à elle seule le calmer. Nuit d’ivresse ! Au retour sur Paris, Jacques demanda à voir Jean Florentin de toute urgence. Celui-ci étant absent il dut attendre le lundi suivant pour lui faire part de ses informations. Entre temps le vénérable Victor Mathéus avait récupéré quelques informations sur son collègue et néanmoins ami P.H.M.de St Renan et ce n’était pas joli, joli ; il est vrai qu’on pouvait lui donner le bénéfice de circonstances atténuantes si on connaissait Mme de St Renan. Celle –ci avait de quoi repousser un régiment de légionnaires au retour d’une année complète au milieu du Sahara. Elle était grande, sèche et cassante au point que l’on croyait entendre ses os craqués dès qu’elle se déplaçait, éternellement habillée de gris, portant tailleur stricte ou pantalon large on remarquait surtout son air revêche caché derrière d’épaisses lunettes d’écailles. Mme de St Renan prétendait protéger ses pauvres en leur fournissant des kgs de pâtes achetés à vil prix au Lidl du quartier, agrémentés parfois de fruits ou de légumes que son épicier lui refilait lorsqu’il ne pouvait plus les écouler. Bien entendu elle passait des heures avec ses amies, anciennes élèves de la Légion d’Honneur, comme elle, à critiquer tous et toutes et notamment la gougeaterie masculine et les mauvaises manières qui envahissaient son quotidien. Madame de St Renan était une chieuse ! Et en plus elle était moche ! Pauvre PHM se dit Victor Mathéus en pensant combien les soirées en tête à tête avec ce « tue l’amour » devait être tristes, longues et dénuées d’intérêt. Mais quand même, aller jouer au Poker et surtout y perdre des sommes considérables, au lieu de rester au chaud dans cette belle demeure bourgeoise du quartier du Marais…. Quelle irresponsabilité flagrante ! Quelle stupidité ! Là où ses informateurs semblaient surpris c’est que Paul Henri Mathieu de St Renan avait la réputation d’être une valeur sure n’engageant jamais plus d’argent qu’il n’en avait à sa disposition ! Et, il en avait semble t-il beaucoup. Il y avait donc de la classe chez ce débauché et de la prudence. Ce n’était pas la passion du jeu qui le faisait sortir de chez lui mais son épouvantail à moineaux qui lui tenait lieu de compagne ; on ne divorçait pas chez les de St Renan ! Le rapport de ses informateurs s’arrêtait là pour ce qui concernait St Renan, mais, cerise sur le gâteau, on lui signalait l’achat d’un magnifique terrain surplombant une baie magnifique de la mer des Antilles, aux Saintes, par son ancien collaborateur , Marc Chabas ! Victor Mathéus devait-il en parler au Président ? Devait-il garder cette information pour lui, jusqu’à…. ? Pour l’instant, l’absence de dettes de jeu du D.G. ne mettait pas son intégrité en péril, il pouvait y avoir un problème dans le futur proche si… il dépassait ses limites. Quant au terrain de Marc Chabas, chacun était libre de faire ce qu’il voulait avec son fric. A moins que le fric ne vienne de quelque transaction douteuse ! Mais il n’avait pas de preuve … pour l’instant. L’occasion se présenta lors d’un cocktail organisé par le club des Anciens Homopolytechnicus des Ponts et Chaussée. Un bel agrégat de suffisance congénitale et d’auto satisfaction acquises à force de mimétisme dans les cercles de la pensée unique. Trônant fièrement au milieu des jeunes rapaces de la dernière couvée, le Vénérable Victor Mathéus diffusait une véritable ondée d’aphorismes comme autant de paroles messianiques, sur les apôtres, de la nouvelle cohorte de dirigeants éclairés, porteurs du message sur la bonne façon de diriger le pays… Ou Le Monde. Il en était à sa cinquième coupe de Champagne, et il avait de plus en plus soif ! Apercevant Martin de la Rambière, il se dirigea d’un pas mal assuré vers lui :  Dites moi cher président cette réunion est fort sympathique ne trouvez-vous pas ?  Oui bien sûr, mais il me semble que vous y avez surtout apprécié les à cotés gustatifs…et liquides.  Oh Vous savez à mon âge ce sont les plaisirs sains de la bonne chère et du bien boire qui me restent. Ce n’est pas comme ce pauvre P.H.M. qui me semble glisser sur la pente savonneuse du Poker !  Comment êtes vous informé de sa drogue je lui avais recommandé la plus grande discrétion ?  Oui mais il se trouve que je le sais et cela me semble très dangereux pour la T.W.  J’en conviens quoiqu’il m’ait certifié n’avoir aucune dette.  Oui justement ne trouvez vous pas étrange que compte tenu des sommes engagées et de la fortune personnelle des St Renan, principalement de Mme devrais je dire, il ne soit pas endetté ? Où trouve t’il les ressources nécessaires pour couvrir les besoins de son …passe temps ?  J’avoue que cela m’a quelque peu intrigué mais je surveille et croyez moi au moindre doute je le vire ! D’ailleurs j’attends un rapport pour les prochains jours. Pour Victor Le Vénérable, la soirée se termina dans les brumes alcoolisées et les discours éructés d’une voix pratiquement inintelligible, il se retrouva, passé minuit, dans le confort de son appartement rue du Bac sans savoir à quelle bonne âme il avait dû son viatique. Lundi matin après les réunions du début de semaine, d’usage, à tous les niveaux décisionnels de la T.W. Jacques Peltier se retrouva dans le bureau du D.R.H. Jean Florentin. Il lui remit les documents reçus de son correspondant Italien en lui expliquant dans quelles circonstances il les avait obtenus et le contexte de l’affaire en objet. Enfin se dit Jean Florentin, le début d’une preuve, il prit les documents les compulsa rapidement en émettant des petits gloussements de satisfaction et l’assura qu’il en ferait bon usage quand le moment sera venu. Il donnait à Jacques le sentiment d’être comme une souris avec laquelle le gros chat de D.R.H. jouait en le manipulant dans tous les sens. En fait dès cet instant, Jacques se désintéressa du combat des chefs, il ressentit un profond écœurement de constater que ces grands directeurs n’étaient en réalité attirés que par leur position et par le fric, qu’ils se bouffent entre eux, il avait mieux à faire ! Désormais il se retirerait de ces luttes byzantines pour uniquement se consacrer à ses préoccupations amoureuses du moment, la vie est si courte, il faut savoir saisir sa chance par les cheveux lorsqu’elle passe devant vous, après c’est trop tard, vous n’avez plus que le reste de votre vie pour vous lamenter sur votre sort. Jacques n’avait pas du tout l’intention de faire partie du cortège des pleureuses ni du concert des envieux de tout poil qui passe leur temps à dire « Si j’avais su ».

3ième Partie : Jean, Marc, Paul Henri Mathieu, et les autres.

C’était exactement le jeu que jouait en ce moment même, le vieux Victor Mathéus « Le Vénérabilis » qui avait compris que par le biais de cette histoire, il pouvait revenir au devant de la scène, être à nouveau, le faiseur de rois, le conseiller suprême, le sage qui dirige dans l’ombre ! Ce sentiment lui procura un immense plaisir, une dernière jouissance avant la vraie retraite. Marc Chabas reçu avec étonnement le petit mot de Victor Mathéus lui demandant de passer le voir dès que son emploi du temps le lui permettrait. Qu’est ce que ce vieux hibou avait bien à lui dire ? Un de ses nombreux conseils sans doute ! Il attendrait que l’occasion se présente, il avait autre chose de plus urgent à faire. L’entrepreneur de La Guadeloupe attendait son feu vert et le transfert des fonds pour commencer les travaux de la magnifique villa avec piscine à débordement qu’il se faisait construire sur les hauteurs de l’archipel Des Saintes , son jardin secret. Il devait opérer quelques manipulations pour transférer les fonds du Lichtenstein via un compte off shore aux îles Caïmans, sur le compte, lui aussi off shore, de l’entrepreneur Guadeloupéen. Ni vu, ni connu, au moins le croyait-il. Dans 6 mois il irait lui-même constater l’avancement des travaux et dans un peu plus d’un an, il prendrait son premier bain avec un Ti punch glacé qui l’attendrait sur le petit bar aménagé au milieu du bassin, en contemplant pour son plaisir égoïste la beauté de la mer des Caraïbes. Le paradis semblait à portée d’une aile d’avion. Il sorti brusquement de sa rêverie lorsque son téléphone sonna . C’était un appel privé de son banquier à Paris. L’homme de la B.N.P. l’informait qu’une enquête était en cours sur ses comptes, diligentée par la brigade financière des services fiscaux, rien de bien inquiétant, tout était en ordre mais quand même un peu étrange que cela soit lancé au moment où il transférait ses fonds du Lichtenstein vers les îles Caïmans. Il n’y avait pas de danger car le Lichtenstein avait une pratique qui assurait une totale protection pour tous les fraudeurs de la planète. Dans son bureau il avait les plans et le logiciel en 3 D de son petit palais des Antilles, c’était bon de rêver et de s’imaginer s’y prélasser avec le vert turquoise de la mer devant les yeux, une jolie et douce antillaise à son service, quelques amis joyeux fêtards venant partager la pêche du jour, une magnifique Dorade Coryphène. Oui ! Des amis… il ne pouvait partager son secret avec personne ici, il devrait tout reconstruire sur place, ce ne serait pas si facile. Mais c’était bon quand même d’y penser, peut-être pourrait-il prendre sa retraite dès que les travaux seront terminés ; il avait mis assez d’argent de coté pour cela et ses besoins, une fois la villa construite, seraient, somme toute, limités ? Marc Chabas referma son dossier personnel et se dirigea vers le bureau de Victor Mathéus.  Comment allez vous cher ami ? C’est gentil de passer voir la vieille croûte que je suis devenu maintenant.  Vous m’avez intrigué avec ce mot. Qu’avez-vous donc de si urgent à me dire ?  Oh ! ce n’est pas si urgent mais je me demandais comment marche cette nouvelle équipe que vous avez mis en place il y a un an pour attaquer les marchés à l’Est ?  Cela marche très bien, au-delà de nos prévisions.  Et P.H.M. ? Je crois qu’il vous aide avec les contacts que les St Renan ont depuis longtemps avec les Autrichiens de la famille Dillinger.  Oui bien sûr, mais ce sont des appuis occasionnels, le gros du travail est réalisé par mon équipe.  Jacques Peltier ? Qu’en pensez-vous ?  Justement il est très efficace mais sa liberté de parole peut mettre en porte à faux la T.W. cela peut être dangereux.  Ah ! Oui vraiment ! Il me semble au contraire qu’il emploie le ton juste lorsque par chance ses déclarations passent dans la presse internationale. Cela nous fait une bonne Pub gratuite.  Oui mais il est incontrôlable, je vais étudier une possibilité de le transférer.  Oh ! attendez plutôt qu’il se fourvoie car si vous opérer un transfert maintenant, beaucoup de gens ne comprendront pas pourquoi ? Les vacances approchent ce n’est pas le bon moment. A propos de vacances j’espère que vous m’inviterez à passer vous voir aux Antilles quand votre maison sera construite, j’adore Les Saintes. Marc Chabas accusa le coup, sans broncher… c’était donc cela le message important , il savait… comment ? Jusqu’où ? D’où venait la fuite ? Quel Vieux Renard ! Ils se séparèrent sur les banalités d’usage et Victor avec un petit sourire carnassier coincé au bord des lèvres mit à exécution la deuxième partie de son plan, il téléphona à Paul Henri Mathieu de St Renan. Si Jean Florentin avait pu l’apercevoir en ce moment il aurait été envahi par une onde de satisfaction chaleureuse, la technique du Syndrome de Jéricho fonctionnait à merveille. Victor Mathéus invita le D.G. de la T.W. pour parler de divers sujets d’ordre commercial ! Ils se retrouvèrent chez Sébillon Lieu qu’affectait particulièrement Victor toujours amateur de bonnes tables à l’ancienne. Il avait toujours été très méfiant par rapport aux nouvelles tendances culinaires et préférait ces valeurs sures comme « Le gigot d’Agneau » à la Sébillon. Paul Henri Mathieu arriva tout pimpant comme à son habitude lorsqu’il se sentait honoré par ses pairs :  Comment allez vous Mr Mathéus ? Cela fait une éternité que je n’ai pas eu le plaisir de vous voir. Les affaires sont si prenantes.  Oui je sais bien, en particulier en Europe centrale n’est ce pas ? Vous avez traité il n’y a pas si longtemps avec vos amis de Dillinger je crois.  Ah Oui ce sont des valeurs sures dans la région. P.H.M. se demanda lui aussi, comment ce vieux grigou était au courant et jusqu’ou allaient les informations qu’il semblait posséder. Le repas continua sur le même ton, Victor lâchant de ci, de là des informations qui mettaient de plus en plus mal à l’aise P.H.M. à la fin, la dernière goutte de café avalée, Victor fit une demande qui semblait très anodine :  Dites moi, cher ami, vous fréquentez toujours le club de la rue de Rivoli ? Vous savez que je suis aussi un amateur de Poker, j’aurais grand plaisir à ce que vous m’invitiez un de ces soirs. Pour le coup P.H.M. changea de couleurs, Jusqu’ou Victor avait il pu remonter dans les méandres compliqués de sa vie en parallèle de l’allure de grand bourgeois qu’il se donnait dans l’exercice de sa fonction. ? Il y avait-il danger immédiat ? Quel lièvre avait-il levé ? Toutes questions qui nécessitaient que P.H.M. s’entretienne au plus vite avec son compère L’Homopolytechnicus Vulgaris Marc Chabas. Il essaya de le joindre et lui laissa un message qui frôlait la panique, sur son téléphone mobile. C’était vraiment le moment le plus mal choisi, il avait anticipé ses rentrées d’argent et devait une somme conséquente à ses partenaires de Poker. Pendant ce temps, ignorant les manoeuvres indépendantes de Victor Mathéus, Jean Florentin fourbissait ses armes en vue de l’estocade. Il avait pris l’initiative de demander aux services fiscaux d’enquêter sur les mouvements de fonds autour Marc Chabas et de la famille De St Renan. Dangereuse initiative il est vrai mais au cas où les mouvements de fonds s’avéreraient délictueux, il devait absolument se couvrir vis-à-vis de l’entreprise et bien sûr des lois françaises. Les informations tardaient à venir et cela n’arrangeait pas ses affaires car il lui fallait monter un dossier sans faille, si, il voulait avoir une chance d’éliminer son premier Homopolytechnicus. Ils ne se faisaient pas de cadeaux entre eux mais il suffisait que l’un d’eux se fasse attaquer par un élément extérieur à la famille aussitôt la troupe se ressaisissait et faisait front face à l’intrus. Sans les informations qu’il attendait, il n’avait pas assez de munitions pour lancer son attaque ; encore eut il fallut qu’il fut certain que ces informations soient de nature à faire tomber l’Homopolytechnicus visé. Jean Florentin, « Le Cardinal », avait la patience des grands fauves à l’affut et la pugnacité des grand inquisiteurs ! Marc Chabas et Paul Henri Mathieu de St Renan convinrent de dîner ensemble dans un restaurant discret de la Place Dauphine au bout de l’île de la cité. Tout de suite Marc Chabas senti la nervosité de P.H.M. celui-ci suait la peur car il redoutait plus que tout que l’on put porter atteinte à sa réputation et par ricochet à celle de sa femme…si riche et si soucieuse de paraître au-dessus de tout soupçon. Marc plus serein avait bien protégé ses arrières, il ne pensait pas que l’on puisse facilement remonter jusqu’à lui ; leur deux comptes étaient séparés, il passait toujours par un compte écran pour toutes ses transactions, personne n’était au courant de ses investissements immobiliers… sauf l’entrepreneur qui par ailleurs était sous contrôle car dans la combine et ce chien de Victor ! Les virements étaient effectués sous le nom d’une société qui avait son siège aux îles caïmans, aussi opaque que les comptes qu’elle utilisait. Il se sentait parfaitement à l’aise dans ses bottes. Ce n’était pas le cas de P.H.M. Pas du tout son cas !!! Le magret de canard à l’orange passait mal malgré le Côte Rôtie qu’ils avaient choisi pour accompagner cette viande onctueuse et savoureuse, les fromages qui suivirent : St Nectaire fermier, Camembert A.O.C.et petit crottin de chèvre bien sec furent aussi copieusement arrosés avant le fameux Baba au Rhum maison dégoulinant de sucre et de vieux Rhum qui n’était pas sans rappeler à Marc les saveurs et les odeurs de son petit paradis secret. P.H.M. se leva de table faussement rassuré et tout guilleret, cette affaire ne semblait pas si grave après tout, à travers le prisme déformant d’une bonne soirée entre complices. Le réveil du lendemain fut beaucoup plus difficile d’autant que la sonnerie stridente du téléphone lui résonna dans le crane comme une dizaine de marteaux piqueurs qui auraient démarré en même temps sous ses fenêtres. Un inspecteur de la brigade financière souhaitait qu’il passe le voir… le plus vite possible ! A 10 heures il était dans le bureau du juge Le Garrec, spécialiste des malversations financières, qui lui demandait moult informations sur… Marc Chabas. Ouf ! se dit il. Mais ce qu’il ignorait c’est qu’à 14heures ce même juge Le Garrec, devait auditionner Marc Chabas sur Pierre Henri Mathieu de St Renan !. Ce petit jeu dura 2 jours, et suprême humiliation ; dûment muni de la mission rogatoire correspondante la brigade financière vida de tous papiers personnels et commerciaux divers, les bureaux et domicile de Paul ,Henri, Mathieu de St Renan et de Marc Chabas. Marc Chabas gardait une sérénité remarquable, il semblait sûr de son système de protection et ne paraissait pas affecté par les vicissitudes de l’enquête policière qui était pour le moins fort intrusive et perturbante. Pour la T.W. il subissait simplement les aléas risqués de la fonction et n’en méritait que plus de respect, il jouissait d’un véritable halo de déférence obséquieuse de la part de ses collègues et néanmoins ennemis. Jean Florentin bouillait d’impatience en constatant l’effet positif produit sur ses confrères du Comité de Direction, par l’acharnement policier à l’encontre de Marc Chabas , il attendait la réunion du prochain Comité pour jeter son pavé dans la marre aux canards. Jean Florentin ne reçut aucune information de la part de la brigade financière, ces Messieurs les inspecteurs opposaient toujours un « L’enquête suit son cours » à ses demandes, il en fut fort déçu et décida qu’il était temps pour lui d’agir. Par précaution il informa le vieux Victor Mathéus de ses intentions, lui demandant par là même son avis sur la façon de présenter la chose, le Comité était un endroit particulièrement miné, il valait mieux s’assurer du résultat avant de lancer une telle opération. Le Cardinal n’avait pas assez d’alliés au sein de la docte assemblée qui n’était qu’à de rares exceptions près , peuplée que de vénérables Homopolytechnicus . La partie sera difficile, même avec des preuves aussi tangibles que celles que détenait Jean Florentin. Victor Mathéus se proposa d’approcher certains de ses anciens collègues et de les amener à un vote favorable à la cause du grand nettoyage que le D.R.H. s’apprêtait à lancer. Victor jouissait secrètement de ce rôle de l’ombre que les circonstances lui avaient servis sur un plateau. Il retrouvait son oxygène de « Deus ex machinus » de couloirs et d’antichambres. On reconnaissait enfin son vrai pouvoir ! Jean Florentin n’eut pas le loisir de présenter son réquisitoire, il fut retrouvé mort, la tête fracturée, dans son appartement de célibataire qu’il occupait seul après le décès de sa femme 5 ans auparavant, par sa femme de ménage le matin du jour où devait se réunir le Comité de direction où il devait présenter son fameux réquisitoire. Le Conseil fut informé en pleine séance. L’enquête fut confiée au commissaire Yves Le Huédé. 4ième Partie : Maïté.

A première vue Jean Florentin était mort suite à une chute sur le coin de sa table basse en verre épais qui trônait au milieu du salon. Pas de traces de lutte, pas de verres indiquant la présence d’une tierce personne, et pourtant on ne tombe pas comme cela si lourdement que l’on en a le crâne fracassé sans l’aide d’une main agressive ou d’un geste violent vous repoussant brusquement en arrière. Bizarre, Bizarre ! Le Commissaire Yves Le Huédé s’aperçut assez vite qu’il y avait une ambiance un peu particulière autour de la vie professionnelle de feu Jean Florentin, on était dans un champ de bataille un peu spécial où tous les coups étaient permis du moment que la famille des grands ingénieurs ne perdait pas sa réputation.

C’est ainsi qu’il apprit rapidement qu’une enquête sur les revenus de deux membres de cette assemblée de faux-culs avait été diligentée sur demande expresse de Mr Florentin lui-même. Bon début pour son enquête criminelle.

C’est ainsi qu’il apprit que le matin où le pauvre corps meurtri du « Cardinal » fut découvert, celui-ci devait faire une communication très importante au Comité de Direction. D’ailleurs le dossier objet de cette communication avait été récupéré sur son bureau, bien en vue, sans pièces manquantes. Bizarre ! C’est ainsi qu’il s’aperçut assez vite que le Vénérable Victor Mathéus jouait un jeu de taupe dans cette jungle où on aimait les effets de manches comme les grands maîtres du barreau que le Commissaire fréquentait souvent dans l’exercice de sa fonction. Il apprit beaucoup de choses sur le monde des grandes entreprises mais rien qui puisse faire avancer ses réflexions sur ce qui apparaissait de plus en plus comme étant un fâcheux accident. Pourtant il était convaincu que cette histoire n’était pas aussi claire qu’elle semblait l’être, à priori. Il y avait trop de coïncidences étranges. Qui avait intérêt à ce que « Le Cardinal » se taise ? La réponse était évidente, Trop évidente. Qui manipulait qui ? Deux suspects trop nets, un monde où l’Omerta poli était la règle de conduite non écrite, une vie trop courte et trop lisse pour qu’il ne s’y soit rien passée. Rien dans les papiers du mort qui ne soit pas tout simplement évident, un morceau de glace pure, sans tâches, sans petites faiblesses comme il les aimait tant. Yves Le Huédé en était là de ses réflexions lorsqu’il fit le point avec le Juge d’instruction récemment nommé pour diriger cette enquête, Le juge Marcel Le Tilleux. Le Commissaire lui dressa un tableau lisse et sans tâche ; il était au point mort ! Alors dans ces moments là, il n’y avait que la routine policière qui lui permettait de sortir de cette situation. La procédure, rien que la procédure, mais toute la procédure. Enquête de voisinage, interrogatoire des proches, examen minutieux des affaires personnelles (comptes bancaires, courrier, mémoire de l’ordinateur, numéros de téléphone appelés etc..etc.) Les policiers sous la conduite du Lieutenant Erwan Le Port, le fidèle et indispensable adjoint du commissaire, se mirent au travail avec la force et le poids d’un rouleau compresseur. Le Commissaire s’était réservé la partie qui concernait l’enquête financière en cours et le contact avec le pointilleux Juge Le Garrec. Heureusement pour lui, les deux Juges, Le Tilleux et Le Garrec avaient fait l’Ecole supérieure de la Magistrature à Bordeaux dans la même promotion, ils se fréquentaient en dehors du Palais et partageaient parfois en famille, les maigres loisirs que leur laissaient l’exercice harassant de leur fonction. Le système mis en place par Marc Chabas semblait hermétique, et même si ce n’était ce dossier que s’apprêtait à dévoiler Jean Florentin, on avait aucune preuve qu’il fut mouillé dans une affaire de commissions occultes. Mr Chabas pouvait fort bien réfuter toutes les accusations de favoritisme en faveur du Groupe Dillinger, en donnant des arguments techniques pour expliquer son choix, personne ne serait assez téméraire pour contredire « le Grand Ingénieur » dans ses œuvres, surtout pas maintenant. Le seul élément sur lequel le Juge Le Garrec pouvait espérer faire éclater la vérité était ce plan de maison, qu’ils avaient saisi dans les affaires personnelles de Marc Chabas, il semblait avoir beaucoup d’intérêt pour lui. Ils avaient une adresse, une perspective ludique de la construction !!! Mais il faudrait au juge un peu de temps supplémentaire pour en savoir plus sur cet aspect du problème. De son coté Marc Chabas sentant que le moment était mal choisi pour se lancer dans ces travaux de construction, avait fait arrêter le chantier et avait obtenu de son entrepreneur local qu’il disparaisse du paysage des Saintes jusqu’à nouvel ordre. Prudence ! Prudence ! La partie était à peine commencée, il fallait jouer serré ! Du coté de Mr Paul Henri Mathieu de St Renan, les choses semblaient beaucoup plus avancées, on se dirigeait à grand pas vers une interpellation, il manquait juste une preuve supplémentaire qui devait arriver d’un moment à l’autre et son dossier serait bouclé. Le D.G., tout à sa passion du jeu, avait négligé certaines règles élémentaires de prudence et les limiers du Juge Le Garrec n’avaient pas tardés à découvrir l’origine, très suspecte, des fonds qu’il utilisait. Ses allers et retours dans la capitale du Lichtenstein avaient fait l’objet d’une surveillance assidue ainsi que ses soirées au club de Poker, les confidences de Marc Chabas sur son « ami » et quelques indiscrétions de sa part dûment enregistrées, plusieurs dépôts en liquide qui ressemblaient fort à un transfert de fonds ; tout cela constituait un ensemble de fortes présomptions de preuves suffisantes pour le faire tomber de sa condition de grand bourgeois au-dessus de tout soupçon et le mettre un peu à l’ombre pour soigner son addiction. Le Juge attendait seulement un P.V. de l’entretien qu’avait eu son homologue autrichien avec le Président du groupe Dillinger … qui promettait d’être, selon ses propres termes, très intéressant et surprenant. Yves Le Huédé attendrait. Les interrogatoires diverses n’avaient rien donné, tout le monde avait un alibi, les deux suspects principaux, Marc Chabas et P.H.M. avaient été vus avec d’autres personnes dignes de foi, au moment supposé de l’ « accident ». Personne dans le voisinage n’avait noté un bruit de bagarre quelconque ni une visite d’une personne étrangère à l’immeuble. Rien, il n’avait rien. C’était trop parfait, trop incroyable pour être vrai ! Yves Le Huédé réfléchissait. Que connaissait-on de ce Jean Florentin ? Qui étaient ses fréquentations ? Qui étaient sa famille ? En fait on ne connaissait pas grand-chose de ce personnage secret. Délaissant la T.W. et sa fange grouillante de petits ingénieurs qui se prenaient tous pour le nombril de l’univers, Yves Le Huédé retourna à ses dossiers et à son ordinateur et commença à remplir les cases vides du portrait de la victime. Yves Le Huédé adorait ce travail de fourmis solitaire. La pêche ne s’avéra pas fructueuse tout de suite, mais les pièces du puzzle commencèrent à s’emboiter les unes dans les autres pour former un ensemble cohérent, et l’expérience accumulé durant toutes ces années de flic, rompu à toutes les ficelles du métier, lui servit pour compléter les quelques cases vides qu’il ne put remplir. La nuit était passée d’une traite, il ne sentait pas sa fatigue. Yves Le Huédé fouillait le passé avec une certaine délectation. Jean Florentin était né quelque cinquante deux ans plus tôt dans un modeste foyer de la banlieue de Lille, d’un père Gendarme et d’une mère Institutrice. Il eut une enfance sans histoire notable, mais ses capacités intellectuelles brillantes, mises en exergue par son institutrice de mère, furent la fierté de cette humble famille de gens simples. On se saigna les quatre veines, il bénéficia d’une bourse et le petit Jean parti « Aux Ecoles » dans la grande ville pour suivre le cursus qui allait l’amener à tenter le concours d’entrée à H.E.C. A ce moment on peut facilement suivre la carrière étudiante du petit Jean en lisant les rapports de police. D’abord ce fut une rafle dans un café bruyant du quartier latin « La Méthode », en face de l’Ecole Polytechnique, curieuse coïncidence déjà, puis quelques mois plus tard alors qu’il était en fin de première année à H.E.C. un passage au commissariat du cinquième pour une soirée où le cannabis circulait de bouche en bouche, on ne put rien prouver mais il passa la nuit au frais avec les autres fêtards. Plus tard beaucoup plus tard, en fin de troisième année, il fut interpellé sur dénonciation, à la frontière franco espagnole en compagnie d’une certaine Marie Thérèse Perruchot, pour transport de cannabis, toujours le chanvre indien ! Les policiers ne trouvèrent rien… il s’en était surement débarrassé avant, mystérieusement prévenu par un complice bien informé. En fait Jean Florentin finançait ses études en dealant de l’herbe, il compensait ainsi les disparités sociales dont il devait souffrir dans ce milieu qui était plutôt fréquenté par les fils des grands bourgeois que par les fils de gendarme. Habile à échapper aux limiers de la brigade des stups, il ne fit plus parler de lui jusqu’à l’obtention de son diplôme. Marie Thérèse Perruchot ? Ce nom, Yves Le Huédé l’avait déjà vu dans le dossier mais il ne l’avait pas noté, cela allait lui revenir après une des nombreuses poses café qui avaient ponctué sa nuit d’investigation. Marie Thérèse Perruchot était le nom de jeune fille de celle qui était maintenant devenue Maïté Chabas. La boucle commence à se serrer autour d’un suspect ou d’une suspecte, mais il avait besoin de preuves tangibles et pour l’instant il n’avait que des coïncidences. Il n’avait toujours pas de mobile, seulement une question sans réponse de plus. La nuit de farfouilles du Commissaire avait été longue et fatigante, Yves Le Huédé avait besoin de prendre un peu de repos et une bonne douche avant de repartir sur la piste, satisfait de son travail il appela son chauffeur pour rentrer chez lui où sa femme lui servirait un bon déjeuner avec toute la tendresse et la compréhension qu’elle savait manifester dans ces moments intenses d’une enquête. Il passait par la rue du Marché juste devant l’immeuble où habitait Jean Florentin, le Commissaire ressentit le besoin de se ré-imprégner de l’atmosphère de cet immeuble bourgeois autrefois si paisible et de vérifier une intuition. Il fit arrêter la voiture et se dirigea vers le hall, ses pas résonnaient sous le porche majestueux qui eut jadis l’insigne honneur de recevoir les calèches de ces Messieurs les propriétaires au début de l’époque que l’on qualifiait de « belle », les boites aux lettres de l’immeuble étaient alignées à côté de la porte qui menait aux étages supérieurs par un ascenseur moderne ou par un bel escalier doté d’une rampe en fer forgé dans le plus pur style « Art nouveau ». Incidemment Il lut les noms affichés en lettres noires sur les boites respectives, marquées de l’étage et du Numéro de chaque appartement, c’est ainsi qu’il découvrit qu’une certaine Mme Perruchot habitait un studio au 5ème et dernier étage, juste au dessus de l’appartement de Jean Florentin. Le Commissaire prit son courage à deux mains et gravit les cinq étages, il aurait pu prendre l’ascenseur, mais son besoin de « voir » était le plus fort. Arrivé devant la belle porte en chêne clair du studio, il appuya sur la sonnette, en vain, il redescendit un étage et refit le chemin qu’il ou elle avait dû faire, discrètement … bien sûr, sans que personne ne le remarque.

Trop fatigué pour rentrer au bureau et pour exploiter sa découverte, il remit à l’après midi la convocation de Mme Chabas, qu’il demanda au Lieutenant Erwan Le Port d’aller lui-même porter à son domicile. Une matinée de repos ne serait pas un luxe !

Le Juge Le Garrec des affaires financières, reçut dans la matinée le rapport de son homologue autrichien. Il convoqua immédiatement les deux Directeurs de la T.W. qui en arrivant dans son bureau avaient toujours cette allure méprisante qu’ils réservaient au commun des mortels qui n’avait pas eu l’honneur de naître avec un Q.I. supérieur à 120. Ils s’aperçurent très vite que le Q.I. n’était pas une échelle universelle de reconnaissance et que devant un Juge, cette soit-disant supériorité ne leur serait d’aucun secours. Hans Dillinger le Président du groupe éponyme, avait déclaré dans un rapport circonstancié comment il avait été convaincu par Paul Henri Mathieu de St Renan, que sa famille tenait en haute estime depuis fort longtemps, qu’il fallait verser 1,5 Millions de dollars sur deux comptes séparés à Vaduz, au nom de Marc Chabas et de Mr de St Renan qui se chargeraient de la transaction vers le Ministre des Transports Tchèque, en vue d’obtenir conjointement avec la T.W. cet énorme marché de la réfection du couloir ferroviaire No 4 Nuremberg- Sofia, financé par l’U.E. Le Président Dillinger se sentait trahi, et ne décolérait pas devant la manipulation dont il se disait la victime, c’était à n’en pas douter une position de replis bien hypocrite qui devrait être examinée plus en détails plus tard. Le Juge avait les dates, les No du compte, le nom de la banque etc… Les preuves étaient accablantes à l’encontre des deux compères qui brutalement perdirent un peu de leur superbe… et leur liberté, ils se retrouvèrent immédiatement en cellule de garde à vue sans avoir pu prévenir qui que ce soit. Adieu la villa, la piscine à débordement, adieu la réputation, adieu la dignité… Ils revivaient dans une version moderne les affres de la bergère de la fable de La Fontaine « Perrette et le Pot au Lait ». Malheureusement pour lui, Jean Florentin n’était pas là pour assister à la déchéance de deux Homopolytechnicus d’un seul coup, lui qui avait tant voulu se donner un peu d’air, il en souriait surement d’une grimace quelque peu sardonique, six pieds sous terre au milieu du Père Lachaise. Le Juge Le Garrec fit prévenir, au début de l’après midi, son collègue le juge Le Tilleux et le Commissaire Yves Le Huédé, des deux interpellations de ses deux suspects dans l’affaire dite « Jean Florentin » Le Commissaire en pris note mais pour l’heure il s’intéressait davantage à Mme Chabas assise devant lui dans son petit bureau du Quai des Orfèvres. Il avait le sentiment que cette trop effacée Mme Chabas allait tout de suite lui révéler la clé de l’histoire. Ce ne fut pas aussi simple qu’il pouvait le penser à priori. Elle ne savait pas encore que Marc avait été interpellé aussi restait-elle sur une réserve prudente comme elle avait appris à le faire au bout de tant d’années auprès de son étouffant mari. Maïté n’était pas bavarde et son mari qui avait pris l’habitude de toujours répondre tout sur tout et à la place de tous, n’était pas là. Son inquiétude grandissait devant les questions de plus en plus précises du Commissaire, elle sentit très vite qu’elle avait besoin de l’aide d’un avocat. Il se faisait tard et Marc ne donnait pas signe de vie ! Dans ces locaux peu avenants de la P.J. elle se sentait perdue et pourtant, elle ne disait rien, s’enfermant dans un mutisme qui pour l’instant lui donnait le sentiment de la protéger. Yves Le Huédé comprit que pour débloquer la situation il lui fallait lui procurer une aide psychologique que jusqu’à présent seul son mari lui prodiguait. Il fit chercher l’avocat de la famille Chabas, malheureusement celui-ci avait été mandé d’urgence par Marc, il ne fut pas disponible avant le lendemain matin, en conséquence, Maïté fut placée en garde à vue. Elle fit donc l’amère expérience de passer sa première nuit en cellule. Où était passé Marc ? Pourquoi la laissait-il seule face à ce Commissaire soupçonneux ? L’inquiétude grandissant, elle passa la nuit à imaginer le pire des scénari. Après une nuit blanche, le petit matin humide et froid la trouva épuisée et prête à avouer n’importe quel crime dont on l’aurait accusée en échange d’un bain moussant chaud dans sa baignoire jacusi.

 Son avocat, arrivé dès huit heures, avec le Commissaire, lui apprit que son mari avait de son coté aussi, connu les affres de la garde à vue ce qui bien évidemment ne calma pas son inquiétude. Après un premier entretien en privé,  Maïté et l’avocat convinrent qu’il n’y avait pas d’autre stratégie possible que d’expliquer ce qui s’était réellement passé dans l’appartement de Jean Florentin au cours de cette fatale soirée, en fait elle avait passée une partie de la nuit à mettre au point sa propre version des évènements.
Elle admit tout avec un naturel désarmant ; qu’elle avait bien connu Jean Florentin autrefois, qu’elle avait utilisé son nom de jeune fille pour acheter un studio pour sa fille dans l’immeuble de Jean dès qu’elle sut qu’il y en avait un à vendre, qu’elle l’avait revu une fois ou deux mais que leurs relations étaient restées au niveau qu’il sied entre une femme mariée et une vieille connaissance du temps où ils étaient étudiants et insouciants. En bref, tout était normal dans leur situation si ce n’était ce pauvre Jean qui avait fait une bien mauvaise chute !

Maïté Chabas n’avait pas remarqué l’étonnement du Commissaire lorsque celle-ci avait parlé d’une chute ! Comment savait-elle ce qui n’était mentionné dans aucun document public que celui-ci avait pu être victime d’une chute ? Délaissant le ton bon enfant qui avait présidé aux échanges précédents, le Commissaire décida de bousculer son témoin… lui rappelant son passé pas aussi calme qu’elle le prétendait, sa liaison probable avec Jean Florentin et l’étrange coïncidence qui l’avait amené à acheter un studio pour sa fille dans l’immeuble habité par son ancien amant, de là à supposer que celui-ci n’était peut-être pas si ancien que cela, et que le soir de cette fameuse chute elle n’était peut-être pas si loin qu’elle l’avait prétendue lors du premier interrogatoire mené par le Lieutenant Erwan Le Port… il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi par le Commissaire. Devant le feu roulant des questions, l’énigmatique Maïté Chabas s’effondra et raconta dans le détail, l’histoire vraie de cette rencontre, en se gardant comme on le lui avait appris un rôle de bonne mère, éprise contre sa volonté d’un encore séduisant amour de jeunesse, alors que son mari… la laissait se morfondre dans son appartement devenu soudain trop grand, il avait toujours été complètement absorbé par l’appât du gain et les obligations de sa carrière. Sa version des faits se résumait ainsi : Maïté n’accompagnait pour ainsi dire jamais Marc dans les soirées que donnait parfois la T.W. pour fêter tel ou tel contrat ou un évènement comme la publication du bilan ou les fêtes de fin d’année. Cependant, il y a de cela deux ans, elle avait cédé sur l’insistance pressante de son mari et l’avait accompagné au cocktail offert pour les vœux du Président. C’est alors qu’elle revit pour la première fois depuis l’époque de ses études, Jean Florentin. Elle comprit immédiatement que sa passion pour lui était toujours intacte. Prétextant le besoin qu’aurait bientôt leur fille d’avoir un studio pour prendre une certaine indépendance par rapport au giron familial, elle sauta sur l’occasion qui se présentait d’en acheter un, justement dans l’immeuble ou habitait Jean. Ils se revirent plusieurs fois par semaine en toute discrétion.

Mais le jour même de cette soirée qui devait si mal se terminer,  Marc avait été alerté par une « bonne âme », un ancien cadre de la T.W. un certain Victor Mathéus, que Jean Florentin, s’apprêtait à faire un scandale en Comité de Direction, au sujet d’un marché passé dans des conditions douteuses avec une société autrichienne. Marc semblait très perturbé par cette histoire. Maïté se sentit très mal à l’aise car elle soupçonnait que Jean avait des intentions inavouables de faire du tord à Marc. Sous prétexte de prendre des mesures pour un futur aménagement du studio, elle passa dans la soirée, voir son amant pour lui demander de mettre fin à ce qu’elle considérait comme un règlement de compte personnel dont elle était l’objet, plus qu’une histoire d’honneur bafoué de la T.W.

La discussion dégénéra très vite, des noms d’oiseaux furent échangés, ils en vinrent aux mains. C’est alors que l’ancienne championne de karaté lança par réflexe un coup au plexus qui non seulement coupa le souffle de son amant mais le précipita violemment sur le coin de la table de verre du salon. Il s’effondra brutalement avec une horrible plaie à la tête. Maïté sut tout de suite qu’il était mort. Fin de l’histoire ! Maïté Chabas quitta précipitamment l’appartement de son amant en effaçant les traces de son passage et joua parfaitement son rôle de femme de l’ombre… jusqu’à ce qu’un Commissaire pugnace ne remarque dans les archives poussiéreuses de la police une vieille histoire oublié de tous. Yves Le Huédé avait fait du bon travail, il informa le Juge d’Instruction, Le Tilleux, des conclusions de l’affaire « Jean Florentin » referma son dossier et sorti sur les quais pour prendre un peu d’air. En cette fin de journée du mois de juillet, il y avait toujours beaucoup de touristes à regarder passer les bateaux mouches mais il savait trouver le calme à la terrasse du Caveau du Palais à l’ombre des platanes de la Place Dauphine. Yves commanda un verre de Muscadet et rechercha dans « L’Equipe » les résultats des matchs de foot du Stade Rennais et des Merlus de Lorient. Puis tranquillement il marcha jusqu’au bout de l’île de la cité et là il se laissa pénétrer par le calme de la Seine qui s’écoulait lentement sous les ponts de Paris, le soleil couchant peignait d’or tout le gris des murs de la ville, il était ailleurs. Yves respira à grande goulée le vent d’ouest, en rêvant à une longère perdue au milieu des Landes de Lanvaux, là-bas au pays, en Bretagne. A quelque temps de là sur les bords du lac Balaton, regardant les eaux tranquilles sur lesquelles se promenaient toute une famille de cygnes noirs, Jacques Peltier et Tatiana prenaient un peu de repos allongés sur un « transat ». Il avait abandonné les affaires de la T.W. pour s’orienter vers le commerce international d’exportation des produits caractéristiques de la région : • Les cristaux de Bohème • Les porcelaines bleues • Le Tokay • Etc… La liste ne demandait qu’à s’allonger au gré de ses trouvailles ! Il s’était beaucoup dépensé pour lancer son entreprise et s’accordait un moment de calme avec la douce Tatiana qui de son coté avait beaucoup réduit ses activités de Journaliste pour rester au coté de celui avec qui elle partageait tout, maintenant, pour le meilleur… et pour cette vie future dont ils parlaient de temps en temps. Jacques venait de lire la presse française qui relatait les derniers évènements autour de la T.W. Les deux Directeurs, Marc Chabas et Paul Henri Mathieu de St Renan avait été condamnés à deux ans de détention dont un avec sursis et à une forte amende, quand à la pauvre Maïté, elle avait seulement eut à subir les affres d’un procès d’assise et une condamnation à un an de prison avec sursis. Triste fin pour un rêve avorté et une ambition mal contrôlée. Cela sembla à Jacques, très loin, c’était pour lui la chronique d’une autre planète. Ils se levèrent, Tatiana passa tendrement le bras autour de la taille de Jacques et ils firent leur promenade quotidienne autour du lac réveillant de çi de là quelques poules d’eaux qui s’envolèrent sur leur passage pour se reposer quelques mètres plus loin.




                                                           Larmor Baden le 12 Avril 2010

au dela de tous soupcons

Au –dessus de tous soupçons

Chapitre 1 - Une famille bien sous tout rapport

Il est des villes qui sont marquées par leur passé comme des tranches de vies cachées dont les secrets ressortent au grand jour au cours d’un évènement fortuit, dans toute la violence d’une explosion. Il est des villes où tout était imprimé à l’avance, où l’appartenance à un clan était décidé le jour de votre naissance selon que vous étiez issus d’une famille du coté droit de la rue ou du coté gauche. C’était fréquent en Haute-Bretagne où les clivages entre les libertaires et les liberticides, entre les socialo-communistes et les royalo-gaullistes, entre les catholiques pratiquants et les athées, entre les élèves et parents d’élèves de l’école du diable et ceux de l’école du bon Dieu, marquaient pour toujours les rapports sociaux au sein de ces communautés figées dans une appréciation des valeurs morales écrites à l’encre rouge du démon ou à l’encre bleue du ciel. Mais bon gré mal gré les choses avaient quand même un peu évolué ; les jeunes n’aiment pas qu’on leur dicte des lois qui viennent de pratiques qu’ils ne comprennent plus, auxquelles ils n’ont jamais complètement adhéré et qui servent des intérêts étrangers à leur soif de vie. Les alliances s’entrecroisent avec la force des sentiments, l’amour ne se nourrit pas des querelles ancestrales et les filles et les garçons s’en vont gambader ensemble par delà les haies du pré de la cure ou derrière les buissons de l’école publique. Le drame des amants de Vérone n’est pas pour eux, ils ne se sentent pas responsables de l’héritage de leurs parents. Ainsi va le monde cahin-caha et c’est tant mieux, puisque l’amour a toujours raison, puisqu’il y aura toujours un fils pour aller cultiver le terrain d’en face et une fille pour l’y retrouver et réaliser les rêves secrètement enfouis dans l’inconscient de sa mère. Il en était ainsi dans la bonne ville de Chateaubourg, la belle endormie, au milieu de la campagne du centre de la Bretagne entre Pontivy et Landivisiau.

Il est des villes comme cela et des familles comme cela et des gens comme cela, mais il faut se méfier de l’eau qui dort !!! Tout allait pour le mieux chez les Le Douarin, on allait bientôt marier la petite dernière , la rebelle, avec le fils Guéhénnec qu’était employé municipal, chargé des sports et des festivités de la ville. La veille au soir, le Dimanche il y avait eu grand dîner chez les Le Douarin, on avait invité la famille Guéhénnec pour officialiser une liaison qui n’avait que trop durée dans une fausse clandestinité. Ce fut ripailles et gros rouge républicain pour sceller cet accord et convenir de quelques détails pour les agapes à organiser pour la fête officielle. Annick et Yvan formeraient un beau couple et feraient surement de beaux enfants pour la plus grande joie des futurs grands parents des deux bords qui, dans un élan d’irénisme fort à la mode en ces temps d’ouverture prônée par toutes les « chapelles », organiseraient les rituels rendez-vous bachiques appelés « fêtes de famille » comme autant d’odes à l’ère nouvelle d’un œcuménisme de bon aloi. Les parents Le Douarin en était presque à pousser un gros Ouf de soulagement, tant la petite, leur avait causé du souci. Ils allaient enfin pouvoir pouponner en toute quiétude, reprenant une tradition issue du fond des âges par laquelle on déléguait à la mamie les devoirs d’éducation du bien et du mal que ne pouvait enseigner l’école du diable à laquelle les enfants iraient forcément car c’était les idées des Guéhénnec. Foin de querelles d’autrefois, il fallait vivre avec son temps ! On referait à la maison l’éducation inachevée dispensée dans l’école de la République, la Laïque ! Annick avait un frère qui était parti très tôt à la ville, à Brest, sans qu’elle su très bien quelles circonstances subites avaient entraîné une telle décision. Yannick Le Douarin vivait on ne savait pas de quoi, il poursuivait des études de droit et, quand Annick avait demandé sa nouvelle adresse pour l’inviter, la famille avait évacué le sujet dans un silence lourd et gêné. Peu importe se dit elle, car sa meilleure amie, Marielle, avait toujours des relations avec lui, elle n’aurait aucun mal à le contacter. Sa mère, Anne Marie, était complètement noyée dans un tourbillon de babillages avec ses amies et dans un flot de suggestions émanant toutes, des bonnes dames patronnesses de la ville, sur la façon d’organiser le bal, le repas, sur les tissus à acheter pour habiller les petits enfants du cortège, sur les amis à rajouter sur les listes, etc, etc…Tendances Tendances ! Même au fond de la Bretagne, la contagion du paraître prenait le pas sur le simple bon goût.

Mais il n’était jamais question de Yannick !
Quant au père, Jean Paul Le Douarin, il vaquait à ses œuvres et à ses « hobbies », ne s’occupant guère du quotidien. C’était un ensemble de mondes juxtaposés qui n’avait que la Messe du Dimanche pour se rencontrer et que le sermon du curé pour deviser d’un sujet commun. Ils vivaient sous le même toit mais semblaient être ailleurs en permanence, chacun de son coté ; Mme virevoltait dans le tourbillon des potins quotidiens et des falbalas très « Mode » de sa bande de petites bourgeoises évaporées, Mr s’enfermait dans ses créations plus ou moins poétiques et ses études ésotériques. Anciens enseignants de l’école privée, tous les deux, ils avaient pourtant partagé la même passion sur les choses importantes du savoir à transmettre à des générations de petits cerveaux Bretons. Ils partageaient cette idée orgueilleuse s’il en est, que l’enseignement « catholique » était le seul métier qui mérita quelque intérêt, le seul qui put procurer à l’esprit une satisfaction du devoir accompli, les autres n’ayant que des objectifs mercantiles et égoïstes ne méritaient pas que l’on en parle, si ce n’est qu’avec mépris.
Les Le Douarin avaient du faire un gros effort pour accepter de faire bonne figure devant les futurs beaux parents de leur fille qui n’étaient « à Dieu ne plaise » que de vulgaires commerçants en appareils électroménager…en gros et beaucoup plus riches qu’eux. Il fallait bien admettre que le Gaétan Guéhénnec, « G.G. pour les intimes » et sa femme Morgane, n’étaient pas avares de leurs heures, on les savait à leurs entrepôts tous les matins dès 7 heures et il n’était pas rare qu’ils y soient encore le soir passé 8 heures. G.G. et sa M.G. comme il se disait « chez Manu » le café-Brasserie de la zone industrielle du Loch où ils prenaient leurs poses tous les jours, n’étaient pas pour autant des gens austères, ils étaient les premiers à faire la fête et à payer la tournée générale pour tout évènement de bien qui pouvait leur arriver. C’est ainsi que ce midi là, lundi 12 du mois de Septembre 20.., G.G. et sa M.G. entrèrent chez Manu en annonçant :

 Tournée générale, le gars va se marier avec la fille Le Douarin, les bancs seront publiés dès le mois prochain. Voila qui annonce une année pleine de promesses ! Il songeait bien sur aux futurs marmots qu’ils seraient fiers d’exhiber à tous leurs amis, quant aux promesses comme on va le voir par la suite… ils furent servis en abondance ! Tous prodiguèrent les félicitations d’usage et si d’aucuns songeaient à certaines rumeurs qui traînaient autour de Jean Paul Le Douarin, ils ne firent aucun commentaire désobligeant qui aurait pu ternir ce jour de gloire pour G.G. Ils éclusèrent ainsi plusieurs bouteilles de Muscadet qui les mirent bien en appétit pour la suite du repas composé aujourd’hui de tripes à la mode de Caen assez épicées pour réclamer à leurs palais échaudés, une extinction des feux allumés par ce diable d’aubergiste, à coup répétés de ce Muscadet venant directement de la région de Monnières, de chez un ami de Manu. L’après midi ne fut pas très productive mais qu’importe ! C’était jour de liesse ! Chez les Le Douarin aussi on sortit la vieille bouteille de Porto que l’on versa parcimonieusement dans les petits verres en cristal à peine assez grands pour y tremper le bout des lèvres et réciter, juste après, son « bénédicité » ; ce n’était quand même pas tous les jours que l’on pouvait fêter un tel évènement dans la demeure fière et un peu austère des Le Douarin.

C’était une grande maison bourgeoise héritée du père Le Douarin commerçant prospère en fruits et légumes et léguée à son fils valeureux mais impécunieux. Le travail de l’éducation des cerveaux n’était pas aussi rentable quoique moins fatiguant que le commerce tout court mais avec un grand C. Mr Le Douarin, Père, mourut jeune à peine en retraite, à l’âge de 67 ans, laissant profiter son fils des biens acquis par une vie de rudes labeurs dans ce métier si méprisable pour son pédant de fils. La grande bâtisse composée de 12 pièces avait bien l’allure de ce qu’elle abritait vraiment c'est-à-dire une famille de gens qui savaient se tenir bien en toutes occasions dont le linge sale ne se lavaient que derrière les hauts murs de la propriété et qui ne laissait rien paraître qui ne soit pas conforme en toute circonstance à l’image de bonne bourgeoise que la maîtresse de maison avait mis tant de temps à établir. Anne Marie Le Douarin portait haut les couleurs de la maisonnée, elle avait son cercle de supporters comme si elle dirigeait une équipe de foot locale, avait ses entrées particulières à la cure et auprès de Mr Le Maire dont elle faisait parfois son confident, elle avait son cercle de familles soutenues grâce à ses bonnes œuvres, à elle toute seule elle était l’un des monuments les plus importants de la ville de Chateaubourg. Jean Paul Le Douarin était, lui, insignifiant ; comment pouvait-il faire autrement aux côtés d’une femme aussi asphyxiante que Anne Marie ? Après avoir été un professeur reconnu et respecté, il avait complètement disparu de la vie publique comme s’il avait volontairement voulu se faire oublier, consacrant maintenant son temps à des plaisirs intellectuels comme la confection de poèmes courts du genre de ceux que les japonais appellent Haïku ou bien à de longues et obscures études sur les anciens moyens de locomotion et de transport de pierres à l’époque néolithique ! On le rencontrait souvent errant sur la grève affublé d’une houppelande de velours noire surmontée d’un chapeau à large bord tel un Chateaubriand contemplant sa destinée du haut des remparts de St Malo.

Ce Lundi midi, le facteur lui amena la première lettre du Corbeau !

Annick, leur fille, était d’une autre trempe, indépendante et sur d’elle, elle avait compris très jeune qu’elle ne pouvait compter que sur elle-même. A 12 ans, l’un de ses bons voisins assidus aux offices du Dimanche et aux services divers réclamés par la cure lorsque la pratique des processions solennelles réclamait l’aide de larges épaules, lui montrait régulièrement, derrière les vitres de sa chambre au premier étage de sa maison, lorsqu’elle jouait seule dans son jardin, une partie de son anatomie qu’elle ne soupçonnait pas devenir si grosse entre de si vilaines mains. Bien sûr, elle en informa sa duègne de mère, qui s’en offusqua mais émis quelques doutes sur les assertions de sa fille dont elle soupçonnait un besoin naturel de se rendre intéressante et un peu provocatrice, montrant par là une connaissance profonde des replis sombres de la nature humaine et un manque de confiance qui fut interprété par Annick comme étant un premier signe de devoir régler ses affaires elle –même à l’avenir . Annick fut priée d’aller jouer ailleurs. Durant cette même semaine la petite Annick, adepte des sorties en vélo les mercredis après midi avec ses amies s’en allait régulièrement les rejoindre sur le coup de 3 heures. Ce jour là comme elle sortait du domaine familial elle remarqua que le gros Jean, son voisin, faisait de même et lui envoyait des œillades l’invitant à le rejoindre. Profitant de l’occasion pour lui faire payer l’addition, Annick accepta l’invitation et lui proposa de parcourir ensemble un bout de route vers le centre en passant par un chemin isolé qui bordait un petit étang lequel servait autrefois de fosse à lisier. Il en exhalait durant les grandes chaleurs une odeur qui sentait l’horreur de la campagne profonde ! Venant à sa hauteur le gros Jean, se mit à sortir de sa bouche édentée quelques remarques salaces qui sonnaient bien avec l’atmosphère puant des lieux. N’y tenant plus et profitant de l’aubaine, Annick vint à sa hauteur et le poussa inexorablement vers l’étang dans lequel il plongea de tout son long.  Va rejoindre les cochons de ton espèce et ne viens plus jamais m’emmerder ! Le Gros Jean se le tint pour dit et ne vint plus jamais montrer son anatomie replète et repoussante à la fenêtre de sa chambre. C’était il y avait maintenant douze ans de cela. Le frère d’Annick, était, comme sa sœur le qualifiait parfois, un joyeux luron, du moins jusqu’à ce jour de Mai 20.. où, brusquement, il prit rapidement son sac et parti en claquant la porte promettant de ne jamais revenir dans cette maison de fous et de faux culs. Il tint sa promesse, depuis plus d’ un an maintenant. Il ne donna aucun signe de vie. Mais Annick devait absolument le revoir, il lui devait au moins une explication. Yannick semblait la fuir, elle aussi. Son seul lien était Marielle sa bonne amie, qui était restée en contact avec lui ; ils avaient tant de fois roulés dans les foins l’un sur l’autre et parfois l’un dans l’autre qu’il s’était développé une tendre complicité entre eux. Marielle regrettait ce temps de folle insouciance, ce temps de douce liberté, ils mordaient à pleine dents, à pleins éclats de rire dans leur jeunesse comme dans un fruit mûr. Oui, ils étaient heureux en ces temps là et ils ne le savaient pas, Marielle et Yannick, ni Marielle, ni Yannick ! Quand reviendra-t-il le temps des cerises ? Quel évènement avait poussé Yannick à partir ? Pourquoi ? Dans la grande maison, Jean Paul lisait son courrier avec une certaine anxiété. Le Corbeau lui rappelait en termes très crus, un épisode de sa vie passée ou Jean Paul avait été d’une grande lâcheté, la conséquence avait été dramatique. Il reçut la nouvelle comme un coup de poignard en plein cœur. Il se replia encore plus sur lui-même mais personne ne le remarqua tant il était devenu sombre, il se cachait derrière son ombre dans les plis de son grand manteau de cuir marron, qui le protégeait de toute agression. Une phrase du Corbeau l’intrigua plus que le reste de la lettre car il n’en découvrit pas le sens immédiatement : J’ai été désigné pour accomplir l’œuvre purificatrice qui vous permettra à tous de poursuivre votre chemin vers la paix et de calmer la douleur des miens ! Que voulait-il dire par là ? Il y avait-il danger pour lui ? Qui étaient « les miens » ? Toutes questions et problèmes qu’il lui faudra résoudre plus tard. Pendant ce temps, Mme Le Douarin, telle la cigale de la fable qui chantait à tous les vents, était toute à son affaire en préparant le mariage de sa fille ; celle-ci voyant que « Son mariage » lui échappait, lui préparait une surprise avec l’aide de son amie Marielle…. Et pourquoi pas de Yannick. On en reparlera plus tard ! Un de ces beaux matins de printemps Mme Mère sorti comme à son habitude sur les 10 Heures et revint en courant, horrifiée, hurlant, criant, vociférant contre les incroyants et tous les voyous qui envahissaient son univers, un malotru avait « taggé » le beau mur blanc de sa clôture avec un énorme S. S’en était trop, elle irait se plaindre à la gendarmerie ! Mme Mère en avait le souffle coupé ! Mais pas la voix ! Annick s’en foutait quant à Jean Paul Le Douarin, il ne sortit même pas pour contempler cette calligraphie moderne et donner ses commentaires avisés sur le délié de la courbe inférieure du S, ce qu’il fit cependant au cours du repas du soir. Mme était outrée devant tant d’indifférence si ce n’était de la part de son mari, une nuance d’humour qu’elle ne lui avait pas vue depuis longtemps mais qui lui semblait fort déplacée. Après un nettoyage au jet sous haute pression qui fit d’ailleurs quelques dégâts sur le vieux mur blanc cassé, chacun repris ses occupations journalières. Annick devait partir avec son amie à Brest pour essayer de convaincre son frère de venir à son mariage et d’organiser sa petite vengeance vis-à-vis de la mainmise totale de sa mère sur la fête. Jean Paul Le Douarin s’enferma comme tous les jours dans son bureau pour y trafiquer quelques élucubrations hautement poétiques. Quant à Mme Le Douarin elle parti d’un pas conquérant en centre ville suivie d’un popotin qu’elle avait assez proéminent et précédée d’une poitrine avantageuse qui lui permettait de se rééquilibrer à chaque pas, défiant ainsi les lois élémentaires de la pesanteur. Jean Paul Le Douarin reçut la deuxième lettre du Corbeau le lendemain lors de la distribution de 11heures. Il sut tout de suite que c’était l’œuvre d’un malade dangereux, il en fut agité de tremblements incontrôlables durant un bon quart d’heure. Pourquoi maintenant ? Que savait ce Corbeau ? Une aussi vieille histoire ! Il devait protéger sa famille de ce fou mais comment ? La police ne le croirait pas c’était il y a si longtemps ! Retournant dans sa petite tête toute fripée le problème dans tous les sens il marcha au hasard sur les bords de la rivière qui serpentait au bas de la pente devant la propriété, fumant une cigarette, la première depuis 15ans qu’il avait arrêté sur les injonctions pressantes et répétées de sa douce femme ! Il se rappelait ce temps ou il était simple surveillant dans le Collège du St Esprit pour continuer ses études et préparer le concours du CAPES. Il était enthousiasmé par son futur métier se voyant déjà sortir des profondeurs de la campagne Bretonne les générations du renouveau, les futurs cadres qui prendraient la relève des Alexis Gourvennec et autres Pléven , il serait un des acteurs de cette révolution, il rêvait de langage rénovateur, tel un Xavier Grall il pourrait reprendre le discours des celtes anciens, il sentait monter en lui les aspirations éthérées que lui amenaient les grands vents porteurs des chants de tous les bardes des temps anciens. Jean Paul avait des images de terres nouvelles et des idées transcendantales pleins la tête. En ces temps là, la ville de Chateaubourg n’était qu’une grosse bourgade agricole qui lentement se tournait vers les industries de transformations dans l’agro-alimentaire, elle ronronnait doucement et lui, il brûlait d’un feu intérieur qui l’emmènerait sur les rives exaltantes de la reconquête d’un espace vitale breton, un monde à la mesure de ses rêves. Le collège était agité de mouvements divers, les anciens traditionnalistes et les modernes ! Même les Frères dont la congrégation dirigeait le collège, étaient divisés en deux groupes. Ce n’était pas une question d’âge c’était plutôt lié à leur histoire personnelle ou à leur ouverture d’esprit, ou bien, pour certains, à leur expérience des choses de la vie. Comme eux Jean Paul avait soif de nouveautés, il voulait se brûler « un peu » les ailes pour se sentir dans le mouvement. Ce n’était pas dans le sein de sa famille qu’il pourrait faire partager ses rêves. Trop enracinée dans ses croyances qui frisaient parfois la simple superstition, sa famille n’avait de regards que sur le passé, n’avaient de croyances que celles chevillées au corps de ses bons curés en soutanes, n’avaient de pratiques que celles dictées par les processions du « Tro Breiz » et autres oriflammes que l’on dépoussiéraient en toute occasion pour demander au ciel d’intervenir pour la sécheresse ou la pluie trop abondante. Jean Paul se réfugiait au collège et plus particulièrement auprès du Frère Amédée qui semblait partager son attirance vers les idées nouvelles qui avaient déferlées sur le monde en général et sur celui de l’éducation en particulier, après Mai 68. Il lui arrivait de rester tard le soir pour partager la tristesse de la contemplation d’un monde figé et … la douce torpeur procurée par un joint… on suivait alors les nuages vers des rives inconnues… « silence, calme et volupté » ; dans un recoin secret du grenier du collège. Frère Amédée était alors son ami, son seul véritable ami ! Les vielles rides du visage fatigué de Jean Paul virent couler une larme à l’évocation de ces temps d’illusions et de rêves inaccessibles. Et puis un jour de Juin tout vola en éclat, l’amitié, les rêves d’un monde égalitaire, moral et juste, la pureté des sentiments… l’idéal qu’ils partageaient… la confiance. Amédée n’était qu’un jouisseur frustré qui se cachait derrière ses proclamations de liberté et d’indépendance pour attirer dans son repaire du grenier de jeunes pensionnaires du collège en mal d’affection familiale. Ils étaient là, tous plus ou moins dévêtus, embués par la fumée du Haschich, vautrés les uns sur les autres, enivrés surement, manipulés par la perversité calculée d’Amédée qui prenait les photos qui lui permettraient de jouir dans le silence de son alcôve. Pourquoi était il monté cet après midi de Samedi à la recherche de son ami ? Pourquoi ? Pourquoi n’avait- il rien dit ? Pourquoi avait il fuit ? Il n’avait jamais témoigné lorsque des parents s’étaient plaints après avoir entendu, horrifiés, leurs enfants. Ils avaient cherché l’appui sans succès de la direction diocésaine de l’enseignement catholique. L’affaire fut étouffée et le Frère Amédée déplacé vers un autre établissement … vers une autre perversion… L’histoire en fut plus tard rapportée par les journaux !

Après un intermède désagréable du à la perspicacité d’un policier plus fin que les autres, Jean Paul retourna sagement à ses chères études pensant ne plus avoir à se préoccuper de  sa lâcheté. Il devint le plus traditionnaliste des traditionnalistes comme si ses errements de jeunesse lui pesaient à un point tel qu’il  sentait continuellement le besoin d’expier dans la plus pure ligne de la pratique d’une pénitence très catholique. Il fonda une famille qui faillit être nombreuse grâce aux insuccès de la méthode Ogino, il devint professeur dans ce même collège ou il avait jadis été pion et participa à tous les conseils de classe, de discipline et de tout ce qui pouvait avoir un rapport avec la surveillance des pratiques saines de l’éducation de ses élèves. Il monta une troupe de théâtre, organisa des séjours « découverte » dans les Monts d’Arrée, se mit à apprendre le Breton et même l’enseigna en cours du soir à quelques courageux. En un mot il fut un professeur modèle à l’hygiène de vie irréprochable, souvent cité en exemple auprès des générations des nouveaux professeurs qui venaient en stage  au collège du St Esprit dans cette belle cité de Chateaubourg.
Il déambulait sur les bords de la rivière, au pied du château, il repensait à ce passé vécut comme une purge de sa triste histoire, sans gloire. Il était revenu sur ses pas car il lui fallait se laver de son passé c’est pourquoi il s’était appliqué toute sa vie durant à paraitre lisse, sans tâche si ce n’est exemplaire ! En secret, il savait qu’il était un couard, un fuyard perpétuel, un lâche, un Ponce Pilate. Des cinq jeunes éphèbes drogués qui se vautraient dans le stupre cet après midi là, deux s’étaient suicidés à la sortie de l’adolescence. Un  par une overdose de divers produits illégaux arrosés de trop d’alcool, l’autre s’était pendu dans le grenier de la maison familiale à l’issue d’une dépression mal soignée. Indirectement il se sentait responsable de ce gâchis, mais la fuite toujours la fuite et le silence avaient été les seuls réponses dans lesquels il s’était réfugié. Le passé lui revenait maintenant en pleine figure !

L’affaire ne s’était pas arrêtée à un dilemme entre deux parties de sa mauvaise conscience. Jean Paul était aussi le fournisseur de « shit » du bon frère Amédée et les flics l’identifièrent facilement. La Police suivait la filière depuis Rennes, la drogue passait simplement par les voies du chemin de fer pour être acheminée tout au long de la ligne Rennes-Brest. Dans chaque ville desservie ils recherchaient le principal « dealer », à Chateaubourg ce n’était pas Jean Paul, mais un certain Gaston, Marquis de la Huppe. Toujours en quête de quelques sous, Jean Paul était devenu son facteur. C’est ainsi, quand l’affaire du « grenier » fut découverte, que les stups n’eurent aucun mal à lui proposer un « deal » qu’il accepta et Jean Paul ne fit qu’un cours passage discret, sous les verrous. L’affaire ne s’ébruita pas et seuls quelques initiés apprirent le rôle joué par Jean Paul dans cette histoire. Il y avait-il un lien entre les deux affaires. Gaston était-il revenu ? Il devait bien avoir 70 ou 75 ans maintenant ! Ces questions restaient sans réponse. Jean Paul continua sa marche dans les rues de la vieille ville, traînant sa peine, comme un vieil homme que le passé rattrape. La ville paraissait paisible et l’immobilité des vieilles pierres du château lui fit du bien, il se sentait rassuré par la solidité des murs. Le désordre intérieur qui le torturait avait finit par s’apaiser au cours de sa marche solitaire, il se laissait maintenant doucement bercer par le bruit de l’eau qui s’écoulait lentement au pied des fortifications, il avait l’âme d’un poète se dit-il et les complications de la vie ne devaient pas troubler sa créativité. Son fils avait claqué la porte, soit ! Les deux petits jeunes s’étaient suicidés, encore soit ! Comment s’appelaient-ils déjà ? Jean-Marie et Hélias je crois ! Il faudra que je leur dédie un de mes fameux Haïku ! La marche lente du poète en mal d’inspirations s’arrêta brusquement sur la place de la Basilique lorsqu’il croisa le regard brillant d’un homme plus âgé que lui, à l’allure passablement défraîchie, qui venait à sa rencontre :  Bonjour J.P. belle journée n’est ce pas ? Stupéfaction, silence, cela faisait très longtemps qu’on ne l’avait pas appelé comme cela. Il se retourna pour détailler l’homme, trop tard, celui-ci tournait au coin de la rue, il n’osa pas courir derrière lui. Les souvenirs revenaient en surface, c’était au temps du collège, encore, on ne se défait pas de cette époque là. Il repensa aux autres, aux survivants, qu’étaient-ils devenus ? Ils étaient trois, de pauvres enfants, et des enfants de pauvres. Il essaiera de sortir de la poussière ses vieux cahiers et les vieux albums de classe, peut-être y trouvera-t-il trace de ses anciens… camarades ! Jean Paul rentra d’un pas moins serein à la propriété, cette rencontre l’avait perturbé plus qu’il ne voulait se l’avouer. Comme toujours il voulait nier l’évidence, il voulait enfuir cette rencontre dans le stock des sujets à éviter. La maison était silencieuse, il avait besoin de ce sentiment de solitude pour composer ses petits poèmes, il se réfugia devant le clavier de son P.C. et ouvrit machinalement sa page personnelle. Elle ne contenait pas beaucoup de messages mais un seul retint son attention, il émanait d’un site connu pour les recherches de camarades de classe, « les copains d’avant » C’était une simple remarque qui l’invitait à suivre les informations sur l’édition du journal Ouest-France de Rennes dans la quinzaine à venir ! Il effaça le message et en prit bonne note.

La maison, soudain, explosa sous les exclamations d’Anne Marie Le Douarin qui rentrait de ses emplettes avec une amie. Les commentaires allaient bon train sur les couleurs tendances, jaune caca d’oie et marron genre étron séché, qui allaient fleurir les tissus d’intérieurs cet été. Un thé était surement en préparation, on discutait maintenant des préparatifs du mariage, Jean Paul comprit qu’on allait encore dîner froid et tard ! Il sortit discrètement et se dirigea à nouveau vers le centre ville pour acheter l’édition de Rennes d’Ouest France du jour, il prit une bière à la terrasse du café des Remparts et éplucha son journal, au bout d’une heure n’ayant rien remarqué de particulier il rentra chez lui priant le ciel que l’amie d’Anne Marie avait libéré la place.
La soirée se passa sans incident dans le ronronnement d’une belle journée de Printemps.
Le lendemain matin Anne Marie qui devait partir tôt pour aller chez son coiffeur revint sur ses pas avec une marche arrière que n’aurait pas désavouée Sébastien Loeb, sauta presqu’en marche et se mit à hurler aux oreilles encore endormies de Jean Paul :

 Ils ont recommencé, les ordures ! Ils ont osé ! Mon beau mur blanc ! De fait, l’inscription ne comportait que deux mots au singulier : SALAUD LÂCHE . Jean Paul comprit que ces deux mots lui étaient destinés mais il se garda bien d’en faire la remarque à sa femme en proie à une folie imprécatoire qui visait tous les gueux de Haute Bretagne. La journée commençait mal ! Curieusement Jean Paul ne paniqua pas, il était presque soulagé de voir et de sentir que le combat avec cet inconnu était maintenant identifié. Il était la cible et il allait se battre. Toute sa vie il avait esquivé, toute sa vie il s’était tu, il s’était caché derrière de vagues prétextes, reculant toujours devant l’affrontement direct. Maintenant il allait bouger, petit à petit les choses changeaient, après tout ce n’était pas lui le coupable, il s’était seulement enfui devant la déchéance, devant la concupiscence, devant ce qu’il aurait pu devenir peut-être. Il avait tremblé devant le miroir de sa conscience, mais il n’était pas le seul et unique responsable. Si seulement il avait eu plus de courage, peut-être que les enfants auraient subi de moindres dégâts. Les parents auraient fait un procès, il aurait surement été viré de l’enseignement catholique, on n’aime pas ceux par qui le scandale arrive dans ce monde d’hypocrites. Mais il aurait accompli le premier acte d’homme de sa vie, au lieu de cela…. Maintenant qu’il se sentait personnellement visé, il devait réagir. Peut-être s’agissait- il chez lui d’une réaction purement égoïste, après tout c’était bien dans sa façon de voir, lui d’abord et dans l’ombre, ce n’était pas très héroïque, mais il y avait-il d’autres solutions ? La Maison était à nouveau plongée dans le silence après la tempête et les hurlements d’Anne Marie. Il avait besoin de ce silence pour remonter le temps et sortir de ses souvenirs les détails de cette époque où il n’était qu’un petit « pion » ; pour l’y aider, il y avait une malle au grenier où étaient entassés tous les témoins sauvegardés de ces années lointaines (cahier de notes, carnets d’adresses, photos de classe, etc.…). Il monta lourdement les marches qui conduisaient au dernier étage de cette vieille demeure comme si, il allait au devant d’un jury pour rendre compte de tous ses actes manqués, sa propre conscience était lourde à porter.

Elle était bien cachée cette fameuse malle !

Il en ouvrit précautionneusement le couvercle comme s’il craignait qu’un mauvais génie ne s’en échappe et commença à étaler par terre les témoins de son histoire. Il eut du mal à reconnaître le grand benêt qui se plaçait toujours au bout du dernier rang, la place du « pion » et qui lui ressemblait un peu !Il ne réprima pas sa colère en reconnaissant le Frère Amédée qui entourait d’un bras qu’il pensait à l’époque protecteur, les épaules du petit et frêle Jean-Marie Audic, debout au premier rang. Maintenant tout lui revenait en vrac, il eut quelques difficultés à placer un nom sur tous les visages mais les carnets de classes l’y aidèrent. Ainsi il identifia parfaitement les visages et les noms associés des …victimes de sa lâcheté et surtout des perversités lubriques de ce visage d’ange du Frère Amédée. Il y avait là, étalés devant lui, dans la poussière du grenier, les photos de classe et les pédigrées de tous ces bambins insouciants dont deux, au moins, allaient être détruits à jamais. Il se surprit à essuyer une larme qui perlait au coin de l’œil, l’émotion était trop forte pour qu’il y resta insensible. Un début de vie, une rampe de lancement, la croisée des chemins, les premiers choix, que de souvenirs et pourtant là se cachait le Corbeau. S’arrêterait-il à quelques lettres anonymes et à quelques gribouillages sur les murs de la propriété ? Jean Paul avait peur que non ; il pressentait autre chose, une action de destruction plus radicale. Les cahiers de classe, les photos, les albums de fins d’études ne donnèrent que de piètres informations, toutefois il avait réuni assez de données pour commencer son travail de recherhes. Il avait retrouvé les noms des trois autres élèves victimes des tendances libidineuses du Frère Amédée et savait de quels villages reculés ils venaient. Puis il découvrit devant lui l’annonce du décès d’Hélias Bodiguel qu’il avait rangé par réflexe dans la malle, et sans doute quelque part , perdu au milieu des vieux papiers celle aussi du petit Jean Marie Audic, le plus fragile, le plus beau avec son regard de chérubin, l’horrible vision de ce gamin se balançant au bout d’une corde vint marquer son cerveau fragile comme une brûlure au fer rouge !

Après quelque temps passés dans le silence de son bureau, Jean Paul pouvait passer à une autre chose qui le troublait plus qu’il ne le laissait paraître ; la confrontation avec Yannick. Son fils était parti sur un coup de tête après une discussion orageuse un Dimanche soir où s’envolèrent tous les bons principes de l’éducation religieuse que lui et sa femme pensaient lui avoir inculqués. 20 ans d’efforts qui éclataient sous leurs yeux impuissants. Qu’avaient ils faits au bon Dieu pour avoir eu un fils pareil ? A moins qu’il fut communiste ! Qui lui avait incrusté ces idées révolutionnaires ? Quelle secte l’avait entrepris ? Mais le pauvre Jean Paul ne pouvait pas avoir les réponses, il lui faudrait faire lui-même une révolution qu’il n’avait aucun intérêt à faire, il était trop à l’abri dans ses certitudes. Que pouvait être en ce moment le discours d’un père à son fils si ce n’était une parole d’amour, mais le père ne savait pas comment faire. Il y avait si longtemps qu’il n’avait prononcé ces simples mots vers qui que ce soit, qu’on ne lui avait pas dit, à lui, en le regardant droit dans les yeux, simplement « je t’aime » qu’il ne pouvait pas imaginer que l’on pouvait attendre cela de lui et encore moins son fils !

Jean Paul voulait lui parler, il était malade de cette absence, il la ressentait comme une amputation, mais il était incapable de faire le premier pas. Pendant ce temps Annick ne s’embarrassait pas de toutes ces questions, elle avait convenue avec Marielle d’aller à Brest pour déjeuner avec Yannick. Enfin ils seraient réunis, ils évoqueraient les circonstances de la séparation et elle parlerait de son mariage avec Yvan Guéhénec, le bel Yvan ! Les retrouvailles furent à la hauteur de la séparation, touchante et déchirante à la fois, et Marielle se demanda si elle avait bien fait de faire partager à Annick cet instant qu’elle attendait elle aussi, depuis longtemps. Yannick leur raconta son histoire, pourquoi il en était venu à partir si brusquement du giron familial. Bien évidemment il y avait toujours eu de sa part une analyse critique de la position sociale qu’avaient acquise ses parents au sein de la bonne société de Chateaubourg. Les professeurs du collège du St Esprit avaient une espèce d’aura de savoir et de respectabilité qui leur permettait d’être reconnus et écoutés par tous. Les dévotions démonstratives que sa mère prodiguait en toutes occasions l’énervait d’autant qu’il savait qu’elles ne contenaient pas une once de sincérité. L’attitude fuyante de son père devant tous les problèmes qu’il pouvait rencontrer le mettait hors de lui. Mais ce n’était pas ce type de difficultés, somme toute, assez usuelles, qui avaient été la cause de sa brusque colère, certes elles avaient fournies un prétexte supplémentaire bien pratique pour motiver son geste, mais il y avait autre chose. Yannick hésita avant d’aller plus loin, il voulait certes donner une explication mais sachant les dégâts que celle-ci pourrait entrainer, il se demandait comment en parler sans en dire trop. Il ne trouva pas la réponse.  Vous savez que les parents ont tous les deux été professeurs au collège du St Esprit. Mais savez vous aussi que Papa y a été aussi élève et pion pour payer ses études lorsqu’il préparait le CAPES ?  Oui bien sûr dirent en cœur les deux amies  Il a brutalement quitté le collège avant la fin de l’année  Oui on sait cela, il n’y a rien de nouveau dans ce que tu dis, il est parti à ce moment là, pour mieux préparer son concours  Non ; il est allé en prison pour trafic de drogues,… mais il a bénéficié d’un non lieu à la suite d’un arrangement avec les flics !  Wouah ! ça c’est un scoop ! D’où tiens-tu ces informations ?  J’ai rencontré au bar « Du bout du Monde » par hasard quelqu’un qui ne savait pas qui j’étais et qui m’a raconté cette histoire après trois pintes de Guinness. Lorsque j’ai demandé des explications aux parents, le ton est monté et voilà où j’en suis ! Je n’ai pas eu de confirmations mais j’ai senti que je touchais un point sensible. Bien sur n’en parlez à personne d’autant que je ne connais pas le fin mot de l’histoire. Lorsque j’ai abordé le sujet avec les parents, tu sais très bien comment ils ont réagi ; maman à poussé des cris d’orfraie et papa a joué les sourds. Je n’ai pas supporté et je suis parti en claquant la porte. (Ce que Yannick ignorait aussi c’est qu’il avait été manipulé par « un ami de la famille », une espèce de clochard tout ridé par les ans se faisant appeler GLH.) Ils abordèrent ensuite le sujet plus joyeux du mariage, au cours duquel Annick souhaitait que son frère vienne avec un Orchestre de type Métal selon ce qu’il jouait d’habitude et mette une ambiance à casser la baraque qui ferait fuir tous les culs bénits de Chateaubourg. Ainsi ils seraient enfin entre eux, les jeunes. Les vieux croutons iraient se réfugier dans la grande maison en sablant le champagne avec des boudoirs qu’ils tremperaient dans leurs coupes de leurs mains tremblantes. Ils en riaient à l’avance ! Annick et Marielle rentrèrent sur Chateaubourg chargées du secret que leur avait communiqué Yannick ; elles convinrent de n’en parler à personne. Mais c’était sans compter sur le traine-savate un peu ivrogne, un peu clochard qui se faisait appeler GLH !!! Jean Paul lisait tranquillement son journal quand il tomba sur un fait divers rapporté par le correspondant local de Ploërmel. On avait retrouvé le corps mutilé d’un Frère, en retraite dans la maison mère de leur congrégation, dans un fossé, dans la campagne à la sortie de la ville ! Il n’y avait pas d’autres détails mais les mots « affreusement mutilé » laissaient entendre qu’il s’agissait d’un sadique qui s’était acharné sur le corps du Frère ou bien de quelqu’un qui accomplissait une sorte de rituel. Jean Paul se précipita sur le téléphone et appela la congrégation pour essayer d’avoir des précisions. N’étant muni d’aucune autorité, il lui fut impossible d’obtenir le moindre renseignement, toujours cette politique du silence, on règle les affaires internes en famille ! Le correspondant local de Ouest France fut plus bavard, il s’agissait du Frère Amédée et l’état dans lequel un promeneur l’avait trouvé laissait supposer qu’il s’agissait d’un sadique sexuel, les parties génitales du pauvre Frère ayant été sectionnée et placées entre ses dents. Pourquoi ? Le journaliste se posait la question. Jean Paul avait deviné. C’était l’horrible message que le Corbeau voulait lui transmettre ! La question primordiale était de savoir qui était le Corbeau. C’était même une question de vie ou de mort ! Jean Paul retourna à son grenier pour essayer de mieux comprendre et pour rechercher un indice qui aurait pu le mettre sur une piste. Outre le frêle Jean Le Garrec qui était de Malestroit, il y avait le grand Jacques Courouçé et son ami Philippe Baud qui étaient tous les deux de Redon. Il commencerait donc par aller faire un tour de ce coté là, pour essayer de sentir l’air du temps et voir si une remarque ou une information ne le mettrait pas sur la voie du Corbeau. Dans la malle il y avait aussi quelques vieux journaux qui relataient les déclarations diverses faites autour du procès de son dealer, Gaston de la Huppe. Son nom n’était pas cité conformément à l’accord qu’il avait passé avec la police mais l’évènement avait marqué sa vie, et toutes ses décisions importantes comme le fait qu’il ait demandé à enseigner au St Esprit, avaient été orientées par son besoin de réparations envers les pauvres gamins pour lesquels il n’avait rien fait… et surtout deux d’entre-eux qui avaient payé le prix fort. Le lendemain matin, il reçut encore une lettre du Corbeau. Un simple mot dont les lettres comme d’habitude avaient été découpées dans le journal de la veille. « Au Suivant » Simple et terrifiant à la fois. Jean Paul décida de s’absenter dès l’après midi, mais cela tombait fort mal Mme Mère avait décidé de lui faire essayer son beau costume de cérémonie avec lequel il accompagnerait sa fille à l’autel. Jean Paul pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés fit acte d’autorité et décida que le costume pouvait attendre et qu’il irait quand même à Redon où il devait voir un camarade de lycée qui l’avait contacté hier par téléphone. Tout le monde en resta coi, ils n’avaient pas imaginé dans la bouche de Jean Paul qu’une telle volonté d’indépendance vis-à-vis de l’asphyxiante Anne Marie Le Douarin puisse se manifester!

Quels changements s’étaient soudains opérés dans l’attitude de Jean Paul ? Il avait décidé de se battre, de ne pas subir la loi du Corbeau, et cette décision avait petit à petit fait revenir à la surface un Jean Paul qui avait disparu depuis très longtemps. Il prit sa voiture et se dirigea vers Redon, tout en réfléchissant aux évènements récents qui avaient profondément marqué sa vie ces derniers temps. Comme si un poids énorme lui avait été enlevé par le simple rappel de ses souvenirs, par le besoin qu’il avait soudain éprouvé de se confronter avec ses souvenirs, de faire un grand nettoyage.

La ville de Redon lui apparut comme il l’avait laissée la veille, à l’époque où il venait avec ses parents voir les cousins, il y avait même passé quelques vacances. Les transformations de l’ère de la communication et de la consommation à outrance n’avaient pas affecté le centre historique. Il trouva rapidement une place de parking sur la grand’place devant le collège St Sauveur et se dirigea vers le Café de la Poste. Son intention était à priori de se renseigner globalement sur l’ambiance de la ville et en particulier sur la réputation de deux de ses commerçants. Il savait que ses deux anciens camarades avaient chacun suivi la voie tracée par leurs parents, un chemin classique, dans le monde du commerce local. L’un dans le domaine des fleurs et autres décorations d’extérieures, l’autre s’était contenté de reprendre le café-brasserie de ses parents. Tous deux étaient installés dans la Grand’Rue en plein centre de la vieille ville. Le Café de la Poste était depuis toujours le centre névralgique de la ville historique, il paraissait bien endormi comme souvent dans les villes où l’activité s’était portée à l’extérieur, dans les zones commerciales. Toutes les rumeurs aboutissaient ou étaient, autrefois, émises de cet endroit, en sera-t-il de même aujourd’hui ? Il s’installa en terrasse et commanda un café. Le « garçon » tout de noir vêtu lui ramena sa commande, et comme il n’y avait pas d’autres clients fit l’habituel commentaire sur le temps pourri qui sévissait depuis quelques jours.  Oui ! Cela n’arrange pas les affaires !  J’ai bien connu la ville autrefois, il y avait plus d’animation, mais cela reste une belle ville avec de beaux monuments.  Oui mais ce ne sont pas les vieilles pierres qui viennent boire un coup au café.  Ah, çà pour sur, vous l’avez bien dit ; même la Grand’Rue semble comme endormie. Les gens on l’air de courir sans se retourner comme si ils avaient peur !  C’est bien vrai mais c’est aussi qu’ils ont quelques raisons d’avoir peur.  Que voulez vous dire ? Ne me dites pas qu’il y a des bandes de voyous qui y viennent semer la terreur comme dans Nantes ou Rennes avec tous les trafics de drogues et autres produits volés.  Ben vous avez vu juste c’est cela même, leur centre de ralliement c’est le café-brasserie de La Châtaigne, avec leur grosses motos parquées juste devant. Ils ont fait fuir toute la clientèle habituelle, j’en sais quelque chose j’y travaillais.  Et le patron comment a-t-il réagit ?  Jacqui ? Du moment que son ami Phiphi continu à lui faire les yeux doux, et qu’il a des sous dans la caisse, il s’en fout !  Phiphi ? Vous voulez dire Philippe Baud, celui qui a repris l’affaire de ses parents dans les fleurs.  Tout juste ! Je vois que vous connaissez un peu le coin et ses célébrités.  Merci pour cette discussion qui me remet en mémoire le passé qui fut bien agréable dans cette ville. Je vois que vous avez de nouveaux clients, il ne faut pas que je vous monopolise plus longtemps.  Revenez quand vous voulez, ce fut un plaisir ! Jean Paul se leva et repris son pas de flâneur insouciant en se dirigeant vers la Grand’Rue. Il commençait à y avoir un peu de monde si bien qu’il arriva naturellement et sans se faire remarquer devant la Brasserie de La Châtaigne. Il se choisit une table pas trop loin du comptoir et commanda un demi. C’était une brasserie d’habitués et son arrivée dans ce club de gros bras où on ne parlait que grosses cylindrées et belles nanas aux formes généreuses ou beaux mecs tout gainés de cuirs, ne se fit pas sur le mode discret. Le patron n’officiait pas derrière aux manettes, mais le garçon, lui aussi portant petit gilet à lacets et jean ultra moulant, n’arrêtait pas de lui glisser des œillades comme autant d’invitations à aller voir dans la réserve si le vin qu’on y buvait avait le même goût que celui servi au comptoir ! Pour une visite discrète c’était plutôt raté ! Jean Paul attendit plusieurs minutes pour voir si Jacqui allait arriver. Il hésita au moment de payer et finalement se décida à poser la question.  Dites moi, le propriétaire est toujours Mr Jacques Courroucé ?  Oui c’est toujours Jacqui. Vous le connaissez ?  Oh ! Il y a longtemps, c’était au Collège à Chateaubourg.  Oui je vois mais il ne va pas tarder, si vous voulez l’attendre un peu je vous sers un café ?  Non je dois rentrer, je repasserais.  Je lui dirais que vous êtes passé, de la part de qui au fait ?  Jean Paul Le Douarin !  O.K. Mr le Douarin ou plutôt Jean Paul maintenant qu’on se connaît, moi c’est Dédé. Allez à la revoyure ! C’était un plaisir, j’espère que la prochaine fois on pourra faire plus amples connaissances ! Et il insistait le bougre ! Jean Paul n’était pas satisfait de s’être dévoilé ainsi mais que cherchait-il au fait ? Inconsciemment il savait que la discrétion ne mènerait à rien et qu’il devait aller devant les éventuels acteurs si, il voulait avoir une chance de découvrir Le Corbeau. C’était dangereux, il y avait eu un horrible assassinat et un message explicite. Jean Paul eut soudain un frisson de peur. Il avait fait une erreur de se montrer trop tôt. Il reprit sa voiture en hâte et quitta la ville rapidement. Au bout de quelques kilomètres, il aperçut les pare-chocs avant d’une grosse Range Rover noire dans son rétroviseur. Beaucoup trop près se dit-il. Il accéléra pour se donner du champ, mais les pare-chocs se rapprochaient toujours ! Pris de panique il accéléra encore ; un moment il crut bien pouvoir les semer mais le gros 6 cylindres de la Range mugissait déjà à ses oreilles quand il arriva au panneau indiquant l’entrée de Locminé. Que faire ? S’arrêter pour signaler aux flics un véhicule avec une conduite dangereuse ? La Range avait disparue, peut être pour toujours. Il prit son temps, s’arrêta pour prendre un journal et reparti doucement vers Chateaubourg sur la route de Carhaix. Les premiers kilomètres se passèrent sans histoires et Jean Paul commençait à respirer quand il entendit à nouveau le gros moteur reconnaissable entre tous, qui arrivait à toute allure. Le choc le surprit mais heureusement les appuis têtes le protégèrent. Un deuxième choc faillit l’envoyer dans le fossé, ses mains crispées sur le volant étaient moites de sueurs. Ils arrivaient dans une série de lacets, le troisième choc serait fatal. Soudain un flash l’ébloui à l’entrée d’un hameau, 200 mètres plus loin les motards de la police l’arrêtaient. Jamais contravention ne fut plus heureuse dans sa déjà longue vie de conducteur vertueux. Les flics ne comprirent pas ses explications ou plutôt ne crurent pas un mot de cette, soit disant, agression dont il se prétendait être victime. Cependant lorsqu’ils virent les dégâts à l’arrière de sa voiture, l’un deux, le chef sans doute, demanda par radio à l’un de ses collègues posté en aval à quelques kilomètres, d’effectuer un contrôle sur une Range Rover noire qui allait déboucher dans son secteur. Jean Paul remplit les documents avec une certaine délectation et comme il n’avait bu qu’un demi à Redon la police le laissa reprendre son véhicule une demie heure plus tard. Au moment où il allait quitter le fourgon aménagé en bureau mobile de police, ils reçurent confirmation par radio du résultat du contrôle. Ce qui est bien avec la radio c’est que, si vous n’avez pas branché de casque tout le monde entends les échanges. Ainsi Jean Paul appris que la Range portait bien des marques de peinture blanche sur les pare chocs avant et donc que le conducteur avait toutes les chances d’être son agresseur. Celui-ci, bien connu des services de police avec un casier long comme un jour sans pain, s’appelait Louis le Teigneux, Loulou la Teigne pour les amis ou les flics, un nom pareil çà ne s’invente pas surtout porté par un « Olibrius » de cet acabit. Comme par hasard il était en règle et roulait curieusement en dessous de la limitation de vitesse, la police le laissa filer. La Range appartenait à un certain Jacques Courroucé de Redon !!! Tiens, tiens ! Jean Paul rentra sur Chateaubourg, les mains encore moites, signe que son hypertension n’avait pas encore disparu et s’apprêta à affronter les cris et les questions de Mme Mère ! C’était plus qu’il n’en pouvait supporter à moins de deux heures d’intervalle, aussi décida-t-il d’aller d’abord évacuer la pression en allant prendre un petit whisky au bar « Du Bout du Monde » sous les remparts du Château. Jean Paul ne venait pas souvent ici mais il en appréciait toutefois le cadre et les gens qu’on y rencontrait parfois. Cela lui rappelait les bons moments de sa vie de professeur, c’était avant ! Attablé dans un coin de la terrasse et plongé dans la contemplation béate des Hortensias qui le protégeait des bruits de la circulation, il ne vit pas venir le clochard qui se dirigeait vers lui en boitillant.  Alors J.P. tu offres un verre à ton vieux complice. Jean Paul ne s’attendait pas à une telle apparition surgie d’un passé sombre et profondément enfoui dans sa mémoire. Il mit quelques secondes à essayer de se souvenir de ce visage creusé de rides et mangé par une barbe qui n’avait pas vu le rasoir du barbier depuis longtemps. L’homme au visage délabré l’y aida :  Gaston, Marquis de la Huppe, pour vous servir Milord. GLH pour les autres, anciennement bourgeois de cette ville, et devenu simple brocanteur à mes heures d’intense activité.  Ce n’est pas possible ! Qu’est ce qui t’aie arrivé depuis toutes ces années ?  Comme si tu ne t’en doutais pas un peu, et comme si tu n’en étais pas un peu responsable !  Non je te jure que je ne savais pas.  Tu sais, c’est le passé n’en parlons plus, mais sache qu’un gentil policier m’a informé du marché que vous avez établi pour me couler, et je l’ai eu saumâtre comme tu peux t’en douter. A la sortie de la centrale de St Brieuc j’ai eu besoin de me refaire un peu avant de m’occuper de toi, mais je me suis fait à nouveau prendre. Maintenant j’ai décidé de prendre mon temps ! Tu maries bien ta fille dans 3 mois, à l’automne ? Félicitations, les Guéhénnec vont être heureux d’apprendre que le futur beau-père de leur fils a fait de la tôle et était un ancien dealer.  Salaud ! Qu’est ce que tu veux pour ton silence ?  Cà je te le ferais savoir en temps et en heure ! Sur ces paroles inquiétantes, Gaston se leva brusquement et quitta le bar pour retrouver le volant d’un vieux Ford Transit cabossé de toute part. Jean Paul en tremblait encore lorsqu’il finit son Whisky, il en commanda un autre qu’il avala d’un coup et quitta, lui aussi précipitamment, le bar « du Bout du monde ». Pourtant la douceur de l’air en cette fin de journée d’été, aurait dû le calmer. Les hannetons faisaient entendre leurs bourdonnements, les tilleuls étaient en fleurs et emplissaient l’air de leurs senteurs annonciatrices de soirées calmes et reposantes, les Martinets commençaient leur chasse aux insectes en une ronde infernale. Jean Paul ne voyait rien de tout cela. Il reprit le chemin de la maison, et s’apprêta à affronter les exagérations exubérantes de sa moitié. Celle-ci ne fit aucun commentaire sur son arrivée tardive, elle lui tardait de le voir, pour qu’il partage son enthousiasme sur les projets de tenues des petits enfants qui devaient accompagner sa fille à l’Autel pour le grand jour, d’un marron clair, tacheté de carrés noirs, à faire rater une couvée de singes, c’était horrible… mais tendance ! Les pauvres, ils allaient devoir porter cela une journée durant ! Pas besoin d’aller au cirque pour voir des clowns, il y en aurait dans l’église ! Curieusement la soirée fut calme, il est vrai que Jean Paul avait besoin de récupérer, aussi approuva-t-il toutes les idées farfelues de son évaporée d’épouse. Pendant ce temps, Yannick réfléchissait à la façon dont il allait aborder la confrontation avec ses parents. Le contentieux était lourd, il allait au-delà du simple « ras le bol » vis-à-vis de l’attitude de faux culs qu’ils avaient en général. Il y avait au-delà, les souvenirs et les blessures de l’enfance, les punitions injustes et violentes, toujours sur dénonciations de sa mère, que son père lui infligeait en rentrant de ses cours. Il y avait les humiliations devant les autres membres de la famille, souvent des cousins, qui en comparaison avaient toutes les qualités du monde. Il y avait ce sentiment latent qui lui taraudait l’âme que son père se vengeait sur lui de sa faiblesse, de sa lâcheté, de sa fuite… peut être de ce qu’il avait vécu lui-même étant gosse. Il s’en était pris à lui parce qu’il était faible et sans défense, sous sa coupe, à l’abri derrière les hauts murs de la propriété familiale et protégé par l’image de bon père de famille allant à la messe tous les Dimanches, qu’il s’était forgé dans la communauté catholique de Chateaubourg. Cependant, il avait plus de rancœur envers sa mère qu’envers son père car il savait qu’il n’était que l’exécuteur des manipulations vengeresses de sa Ponce Pilate de mère. Elle avait les mains propres, elle. Jamais elle n’avait levé les mains sur lui, non, elle avait pour cela son exécuteur des basses œuvres ! Et même elle se payait le luxe de plaindre, en cachette, son fils de la sévérité de son père. L’hypocrisie érigée en vertu ! Maintenant c’était différent, Yannick était adulte et il avait entamé un processus de remise en question de toute son échelle de valeurs. Enfin ! Cependant, malgré les blessures, malgré l’injustice ressentie, malgré le fossé qui s’élargissait entre lui et sa famille, il ressentait un besoin viscéral de revenir vers la cellule familiale. Il ne voulait pas couper les ponts définitivement. Yannick voulait faire sa rééducation, seul, il voulait se confronter, sans l’aide de la famille, avec les réalités de la vie. Pour cela l’ambiance de la grande ville lui assurait un anonymat salutaire, mais il voulait revenir vers Chateaubourg avec le nouveau visage qu’il se serait façonné. Le mariage de sa sœur était une occasion unique d’apparaître transformé aux yeux de tous ces petits bourgeois de la campagne engoncés dans leurs certitudes et leurs bonnes manières. Il ne voulait pas d’un retour comme le fils prodigue qui vient faire allégeance aux maîtres du clan Le Douarin, ce serait un cadeau totalement immérité pour sa mère qui ne tarderait à monter aux créneaux pour annoncer son triomphe à elle seule, à toute la communauté des bonnes âmes de Chateaubourg. L’idée suggérée par Annick lui plaisait en ce sens qu’elle lui permettait de faire comme un pied de nez à tout le monde et à revenir quand même dans le clan mais avec sa propre marque. Il réfléchirait aux détails de la mise en scène. A Redon, Jacqui n’était pas très content. Phiphi essayait de calmer sa colère en lui prodiguant un massage relaxant sur les cervicales, mais Jacqui ruminait. L’imbécile, La Teigne avait faillit se faire piquer par les flics, et avec son propre Range ! Au moins le salaud a-t-il eut la peur de sa vie. Pourquoi était-il venu les narguer dans leur propre fief ? Heureusement que Dédé l’avait prévenu qu’un client s’intéressait à lui sans quoi il ne l’aurait peut-être pas reconnu ! Qu’est ce qu’il était venu renifler par ici ? J.P. avait eu autrefois de bonnes relations avec les keufs, et si c’était ça, un espion ! Jacqui devait réfléchir sereinement et pour cela il lui fallait être seul, respirer un rail de coke, parler avec Phiphi et s’étaler dans le grand canapé dans le salon au-dessus du bar !  A ton avis qui a envoyé cette ordure de Jean Paul Le Douarin dans nos pattes ?  Tu es sûr qu’il a été envoyé par quelqu’un ?  Tu me prends pour un con ! La dernière fois qu’on l’a vu, ça fait 15 ans, il était venu à la foire Teillouse avec sa grognasse, tu te souviens, on s’était bien foutu de sa gueule, la Teigne lui avait filé des marrons grillés calcinés avec un charbon ardent au milieu, il avait failli prendre feu. Mais là c’est pas le hasard. Va falloir tirer cela au clair et ouvrir l’œil ! Les deux homos profitèrent de ce moment de répit pour faire le point avec leur dealer et préparer une nouvelle livraison de cannabis destinée aux lycéens. La Teigne ferait le commissionnaire, pour ça il était bon.

Jean Paul Le Douarin n’était pas content lui non plus. La virée à Redon s’était mal passée, il s’était découvert et maintenant les deux « pédales » lui en voulaient à un point qui avait bien failli lui être fatal. En plus il n’avait rien trouvé de probant. Le Corbeau ! Cela ne semblait pas être dans les manières du clan de Redon ; non eux, ils étaient plus expéditifs avec leurs gros bras, leurs grosses cylindrées et leurs grandes gueules. La journée était déjà bien entamée lorsqu’il ouvrit son journal à la recherche de l’annonce du Corbeau ! Il faillit ne pas la voir ! Et pourtant comme la première, l’information était marquée d’une abjection et d’une perversité qui n’avait d’égale que dans l’imagination sans limite des schizophrènes de L’Hôpital Ste Anne. L’ancien supérieur du collège du St Esprit, le Frère Joseph, avait été sauvagement assassiné. Lui aussi avait été retrouvé dans un fossé dans la campagne de Locminé où il passait une retraite paisible, dans sa famille. Son corps entièrement nu était marqué de nombreuses coupures qui l’avaient vidé de son sang petit à petit, son sexe coupé net était inséré entre ses dents, il était attaché avec du fil de fer barbelé coupant et il avait sur le dos une marque faite au couteau qui représentait un grand « S » Quel Horreur ! Jean Paul en était tout bouleversé, il savait qui avait signé cet horrible carnage, il en était certain, il y avait trop de similitudes avec le meurtre précédent, du Frère Amédée, maintenant il attendait confirmation de la part du Corbeau. Devait-il aller voir les flics avec ce qu’il savait ? Le prendrait-on au sérieux ? Comme toujours il hésitait, il n’avait que très peu d’éléments pour qu’il se batte seul contre ce monstre mais il devait reprendre l’initiative, avec ou sans les flics, de préférence sans. Le lendemain matin comme il relevait son courrier, il trouva la lettre du Corbeau. « Le Suivant : C’est toi » Jean Paul devint blanc, il dut de ne pas tomber, de pouvoir s’appuyer au pilier du portail, il resta un moment à reprendre son souffle et à remettre de l’ordre dans son allure afin de ne pas intriguer les autres membres de la famille :Mme Le Douarin toujours si industrieuse dès le matin et sa fille Annick préoccupée par la recherche d’un appartement. Ils étaient attablés sous l’abri qui couvrait pour partie la terrasse et attendaient impatiemment le courrier les concernant. Ils ne firent nullement attention au trouble qui apparaissait nettement sur le visage de Jean Paul. Chacun avait ses propres soucis et chacun vivait dans son monde sans communication avec les autres. C’était comme ça depuis longtemps chez les Le Douarin.

















Chap. 2 : Le Corbeau

Au bord de la petite route qui menait du village de Moustoir à celui de Grand’Champ, une jolie chaumière n’attirait l’attention du passant que par la beauté de ses Hortensias et la flamboyance de ses rosiers. C’était une de ces maisons qui témoignait d’un passé lointain où l’on vivait au rythme des saisons, où on ne mangeait que les légumes récoltés dans le petit potager autrefois bien entretenu à l’arrière de la demeure, et où le temps posait sa marque inexorablement sur toute chose. Maintenant la chaumière était à l’abandon, les carreaux étaient sales et le toit aurait eu besoin d’un sérieux rafraichissement, mais en ce début de l’été 20.. par une belle journée ensoleillée, elle avait une couleur, un parfum, un air vieillot qui attiraient les touristes en recherche d’authenticité. A l’arrière dans le « penty », transformé en bureau, Le Corbeau réfléchissait. Il aimait bien cet endroit où il se sentait à l’abri, entouré de ses trophées et autres marques de ses récentes actions de représailles menées avec l’efficacité d’un professionnel du crime. Le Corbeau accomplissait une mission demandée par les « voix » intérieures qui venaient lui rendre visite toutes les nuits ; une mission en réparation du martyr subit par son frère jumeau, celui qui n’avait pu accepter, ni maitriser ses propres obsessions, son frère qui avait trouvé un refuge fatal dans la « coke » et le suicide. Il avait juré de faire payer l’addition aux responsables, aux bourreaux directs et indirects, aux assassins de son frère ! Il réfléchissait à la suite, « au suivant », le lâche, Jean Paul Le Douarin. Celui-là, il allait le cuire à petit feu, le faire durer, le mijoter. Celui-là il allait sentir à chaque pas le battement des ailes du corbeau derrière son dos. Revenu au pays après une carrière terne mais sans histoire, passée sous l’uniforme de la gendarmerie en région parisienne puis sous le soleil des Antilles, Le Corbeau était tout naturellement revenu dans sa Bretagne natale. Il n’y avait plus d’attache d’aucune sorte si ce n’est des tonnes de souvenirs qui remontaient en vagues déferlantes aussi bien de jour que de nuit. Là dans son univers, au cœur de ses racines, aux milieux de ses nuits peuplés de revenants, les personnages de son enfance lui avaient confiés un travail et toutes les nuits en fumant joints après joints il rendait compte de l’évolution de sa tâche. Il lui semblait que le ton de ses fantômes était devenu moins péremptoire, plus conciliant. Il lui semblait même déceler de la bienveillance lorsqu’il annonça un plan à long terme pour détruire Jean Paul Le Douarin aux « Voix » qui meublaient ses insomnies. Elles venaient du fond insondable du gouffre de ses angoisses, lui assignant une mission purificatrice et vengeresse. Les « Voix » étaient insatiables et oppressantes. La nuit, il se réveillait en sursaut certain d’avoir hurlé, il savait que, tapies dans l’ombre , elles réapparaîtraient dès que la lumière disparaitrait, les « Voies » ne lui laissaient aucun repos sauf… quelques minutes quand la fumée du hasch. rendait l’atmosphère lourd et opaque et qu’il sombrait vers des horizons plus calmes où il lui semblait que les « monstres immatériels » de ses nuits blanches n’osaient pas venir le déranger. Il avait alors son heure de repos, pour reprendre dès le lendemain sa route vers le trou noir de ses nuits de maelstrom. Inconsciemment il savait que par trop s’approcher du bord il finirait par y sombrer et par retrouver « les voix » et peut être par devenir lui-même un des fantômes qui, par les nuits sans lune, viennent hanter les bois sombres qui entourent Chateaubourg. Mais telle la force d’une étoile noire, il s’approchait toutes les nuits un peu plus… La fascination du néant ! C’est en reprenant ses papiers tant de fois manipulés qu’il se rappela que le copain de Jean Marie son jumeau, le petit Hélias Bodiguel lui avait parlé de la maison de son grand père où il aimait passer des vacances à courir dans les champs et à pêcher des grenouilles dans les mares. Il lui avait même laissé une photo avec son adresse derrière pour qu’il puisse sans doute lui écrire. Il y passa juste pour voir. La maison paraissait abandonnée mais en parfait état. Le Corbeau profita de l’aubaine et fit son nid. Son plan avait demandé quelques mise au point et quelques modifications dans son installation, avant d’en exécuter la phase « 1 » : l’exécution d’Amédée. Puis il avait enchaîné sur la phase « 2 » : le Frère Jean. Maintenant il allait poursuivre avec la phase »3 ». Le Corbeau avait bien l’intention de profiter de l’erreur d’analyse qui avait orienté Jean Paul Le Douarin vers les « amis » de Redon pour détourner l’attention des éventuels enquêteurs qui ne manqueraient pas d’intervenir après qu’il eut procédé à sa troisième exécution. Il prit son temps pour confectionner des fausses preuves même s’il n’était pas certain d’en avoir absolument besoin, mais c’était un précautionneux. Il aimait jouer dans l’ombre, être le « Deus ex machina» invisible. Pour ce faire il se rendit à la tombée de la nuit à Redon pour commencer une observation précise des « us et coutumes de « Phiphi et de Jacqui ». Il y avait encore du monde dans le Bar mais le fleuriste était surement rentré chez lui attendant avec impatience, l’arrivée de son compagnon pour s’en pourlécher d’aise en plongeant un œil glauque sur les programmes de télévision hautement intellectuels de cette heure de grande écoute. Le beau Phiphi en avait le popotin tout frétillant, la nuit sera longue et agitée faite de cabrioles bien douces et profondes à souhait, ses muqueuses juteuses demandaient un traitement énergique et viril. Il aspirait de tout son corps à sentir « l’homme » le dominer, le châtier ! Le Corbeau attendait tapis dans l’ombre d’une porte cochère, il observait au travers les rideaux de l’appartement situé au-dessus de la boutique du fleuriste, l’agitation, l’espèce de danse nuptiale du sémillant Phiphi attendant le Seigneur et Maître, Jacqui ! Ce soir après la satisfaction de leurs fantasmes mutuels, ils mettraient, eux aussi, la dernière main à leur plan pour intimider « l’espion », mais ça Le Corbeau ne pouvait pas le savoir.

 Le Corbeau, nota les heures, le chemin emprunté par Jacqui, le lieu de parking des voitures… tout ce qui pouvait lui servir…plus tard. Il ne doutait pas de son ingéniosité ni de son intelligence… bien sûr !

Mais ce soir là, ses plans soigneusement élaborés où il prévoyait de se rendre maître corps et âme de Jean Le Douarin, furent totalement rendus inopérants par la force brutale et aveugle de deux petits malfrats en quête d’une vengeance aussi stupide qu’inutile. En effet après l’assouvissement de leurs pulsions débridées, les deux compères se rendirent à Chateaubourg d’où ils téléphonèrent en maquillant leur voix, à Jean Le Douarin pour lui fixer un rendez vous malgré l’heure tardive, en dehors de la ville, lui annonçant qu’ils avaient des révélations à lui faire. Jean Le Douarin faisait chambre à part depuis longtemps, il ne lui fut donc pas difficile de se rendre discrètement auprès du cimetière où était prévue la rencontre avec ces informateurs inconnus. Enfin, pensait-il, on lui donnerait une piste pour identifier Le Corbeau !

Jean Le Douarin arriva avec un peu d’avance et sorti de sa voiture pour respirer l’air frais de la nuit. C’est en se penchant sur l’arrière qu’il entendit des pas derrière lui, il n’eut pas le temps de se redresser qu’il reçut un coup violent sur la nuque qui aurait du l’assommer s’il n’avait eut le réflexe de se pencher en avant ; il tomba à genoux et reçut une série de coups de pieds qui lui firent un mal à hurler mais il manquait d’air et n’émis qu’un  grognement de bête blessée. Il n’eut qu’une vague conscience de la suite où il fut traîner jusqu’à sa voiture et aspergé de whisky. Quel gâchis !

Il se retrouva à l’hôpital, après un temps entrecoupé de cauchemars et d’élancements douloureux, obligé de donner des explications sur ce que les flics appelèrent dans un premier temps, une rixe entre ivrognes. Il émit simplement l’hypothèse d’une rencontre fortuite avec des petits malfrats qui en voulaient à ses économies et comme il n’avait rien sur lui, s’en sont vengés en le rouant de coups. Un peu léger comme explication ! Mais il aurait le temps par la suite de réfléchir à l’attitude à prendre vis-à-vis de la Maréchaussée qu’il devra quand même informée car cela commençait à devenir dangereux pour sa propre personne. Tant que le Corbeau s’attaquait à autrui, il ne se sentait que moyennement concerné ; maintenant les choses avaient changé et il sentait dans son corps, la peur s’instiller comme un poison à effet retard. Que se passera-t-il la prochaine fois ? Mais le Corbeau de son coté ressentait la frustration du chasseur qui après une longue attente sur la piste de son gibier, le voit, tirer par quelqu’un d’autre sous son nez, au moment où il allait frapper. Cette nuit serait longue, il devra expliquer aux « voix » pourquoi il n’y avait personne d’attaché dans la cave du penty, pourquoi il avait raté sa cible, elles seraient très en colère ; il lui faudra fumer beaucoup de joints et boire quelques goulées de la potion spéciale du pharmacien, pour espérer pouvoir les fuir. Toute rage rentrée, il se réfugia dans sa tanière pour réfléchir, il souleva la trappe qu’il avait dissimulée sous le tapis et descendit à la cave. Il vérifia que les petites bêtes qu’il avait savamment entretenues étaient toujours aussi agressives et que les anneaux dans le mur étaient toujours aussi solidement scellés. Satisfait, il remonta et décida, puisque pour le moment il ne pouvait s’attaquer à Jean Paul lui-même, qu’il changerait de proie et s’en prendrait à sa dulcinée. Il ricana de plaisir secret en imaginant la vieille pie hurlant de douleur et gesticulant de peur dans sa cave avec des petites bêtes affamées qui commenceraient à lui mordiller ses gros seins en poires ! brr…brr ! Après tout pourquoi pas ! Il en ferait une petite vidéo qu’il enverrait à son petit mari… éploré ! Avant de remonter il versa un peu de miel sur la fourmilière et vit avec plaisir les grosses fourmis rouges se gaver de jus sucré, bientôt elles auraient droit à un autre festin, un peu plus rouge et sanguinolent ! Dommage que ce ne soient pas des fourmis Magnan, il en aurait quand même pour son argent mais avec les Magnans cela aurait été trop dangereux, elles auraient pu s’attaquer à la maison et à tout ce qu’il y avait de vivant à l’intérieur, lui y compris. Les fourmis légionnaires et leurs terribles mandibules, leur armée de soldats prêts à tout pour défendre leur reine, capables de nettoyer un buffle en quelques heures. Le Corbeau en rêvait et en frissonnait tout à la fois. Bon ! Les fourmis rouges de nos campagnes feraient l’affaire même si elles étaient beaucoup moins voraces que les Magnans, le poison qu’elles distillaient dans chaque morsure, la peur, l’obscurité, tout cela rendrait le séjour d’Anne Marie Le Douarin fort désagréable, peut-être même fatal ! En attendant mieux bien sur, en attendant Jean Paul qu’il espérait venir la rejoindre au milieu de leur danse de mort pour qu’il puisse apprécier de concert le confort de sa cave ! « Les Voix » seraient surement satisfaites du changement de plan, après tout cela doublerait le plaisir de voir se tordre de douleurs l’un des acteurs responsable du suicide de son frère accompagné de sa grosse et replète compagne.

Dès le lendemain, Le Corbeau reprit donc le chemin de Redon pour préparer son enlèvement. Il savait que le 4X4 de Jacqui était parqué presque toutes les nuits devant le bar en infraction flagrante avec les règles de stationnement de la ville. Il attendit le milieu de la nuit pour s’approcher du véhicule et prendre une empreinte des pneus avec une mousse de silicone qui ne laissait aucune trace sur les gommes. Cela ne lui prit que quelques minutes. Il rejoignit sa tanière vers les 3 heures du matin pour prendre un peu de sommeil, pleinement satisfait, il s’endormi comme un bienheureux ! Cela ne lui était pas arrivé depuis une éternité.

Jean Paul était en pleine convalescence dans la clinique Ste Anne de Chateaubourg, depuis ce matin, deux jours après son tabassage par ce qu’il croyait être Le Corbeau et son complice, même peut-être Le Corbeau tout seul car il ne fut pas sûr qu’ils fussent deux. Il se sentait calme et serein. Il avait bien réfléchi, l’affaire devenait trop sérieuse pour qu’il puisse éviter d’en parler au Commissaire Le Huédé, récemment arrivé en poste à Chateaubourg, précédé par une bonne réputation. Sa famille pouvait être menacée par ce fou et il n’avait pas les moyens de l’identifier seul. Justement ce matin il devait passer pour compléter sa déposition. Il la lui compléterait dans les détails, même les plus scabreux, tout en protégeant sa réputation, cela semblait nécessaire. Il redoutait qu’il y eu une nouvelle lettre du Corbeau en son absence, il aurait du mal à trouver une explication plausible auprès de sa famille sans qu’il soit obligé de révéler des passages de sa vie qu’il voulait occultés. Un bruit dans le couloir lui annonça l’arrivée du Commissaire :  Alors Monsieur Le Douarin vous me semblez allez mieux ce matin  Oui le régime de la clinique me protège des perturbations de la vie au grand air.  C’est vrai que vous y faites parfois des mauvaises rencontres, mais vous savez que vous n’êtes pas obligés d’aller vous promener tous les soirs du côté du cimetière là où précisément se passe un trafic que je commence à peine à infiltrer. Vous avez du sans doute déranger quelque « dealer » dans ses relations commerciales !  Justement je voulais vous parler de ce rendez vous car j’y ai été convié par un coup de fil reçu chez moi dans la soirée.  Tiens, tiens ! Et vous ne m’en avez pas parlé plus tôt !  Vous savez dans l’état ou j’étais ! Mais asseyez vous cela risque d’être un peu long, car l’histoire remonte à l’époque où j’étais étudiant et « pion » du collège du St Esprit. En effet cela prit deux bonnes heures pour qu’il puisse donner tous les détails de son histoire. Le Commissaire Le Huédé fut, sur le coup, très en colère devant l’attitude de Jean Paul Le Douarin dont le silence avait surement retardé le début de l’enquête et fait prendre des risques à tout le monde. Peut-être même aurait-il pu éviter le deuxième meurtre ? Les explications verbeuses et par trop hypocrites de Jean Paul l’écœurèrent car il voyait beaucoup de lâcheté et d’égoïsme dans cette attitude mais il reprit rapidement la direction des opérations. Il demanda à Jean Paul qui devait sortir en fin de mâtinée de se présenter au commissariat avec toutes les pièces du dossier y compris, les documents datant de l’époque où il travaillait comme surveillant au collège du St Esprit. Le Corbeau avait un nouvel ennemi, et il ne le savait pas encore ! 

Chap. 3 : Le Commissaire

Le Commissaire Le Huédé sorti de la clinique en maugréant à l’encontre de ces intellectuels qui ont des explications sur tout et qui ne voient jamais comment leur façon de vivre dans leurs bulles de certitudes, les coupe de la réalité. Il en avait rencontré déjà quelques uns dans sa carrière et cela avait toujours été le même scénario, en particulier avec les membres du corps enseignant. Ah ça, ils avaient de la bonne volonté, mais pour reconnaître leurs tords et surtout les conséquences de leur autosuffisance, il valait mieux vouloir percé le secret de la ville d’Ys cela aurait eu plus de chances d’aboutir ! En général ils partaient dans une description de la situation qui avait le mérite prendre en compte toutes les hypothèses imaginables mais souvent leurs élucubrations partaient dans tous les sens sans aucun tri et noyaient le sujet sous un flot de conclusions désordonnées dont on avait bien du mal à tirer une idée qui soit un tantinet claire. Curieusement et contrairement à son expérience des gens de son espèce, il semblait au Commissaire que Jean Paul Le Douarin avait lui, une vision évidente de l’origine des évènements et savait dans quelle direction il fallait chercher mais il lui en voulait vraiment de n’avoir prévenu personne et d’être plus soucieux de sa réputation auprès des bonnes gens de Chateaubourg, que de la vie de ses anciens collègues. C’était lui maintenant qui était visé, il avait peur, et le Commissaire sentait que c’était une course contre la mort qui était engagée. Jean Paul Le Douarin amena tous les éléments qu’il avait pu réunir, au Commissariat en début d’après midi. C’était un beau fouillis. Mais cela ne rebutait pas Yves Le Huédé, au contraire il aimait mieux le fouillis pour commencer une enquête ; lorsque c’était apparemment trop clair la vérité était souvent cachée dans les plis de la netteté. Il commença par relire la déclaration de Jean Paul Le Douarin car c’était, là aussi, plein d’incohérences, de zones d’ombre, c’était l’image même du personnage ! Il commença par dresser un organigramme des faits rien que les faits avec les noms des acteurs il mit en regard de ce diagramme une chronologie des évènements tels que Jean Paul Le Douarin les lui avaient rapportés. Il prit du recul et contempla ses tableaux. Il fut d’abord intrigué par les deux anciens élèves du collège qui vivaient à Redon en parfait concubinage notoire. Jean Paul en avait une peur bleue et orientait nettement l’enquête vers eux mais le Commissaire n’y croyait pas. Leur attitude ostentatoire et un peu provocatrice n’était pas compatible avec celle d’un Corbeau qui, lui, vivait dans l’ombre et se forgeait en apparence, une réputation « passe partout » qui ne le distinguait en rien de ses concitoyens. Il fallait surement chercher ailleurs mais quand même une petite visite aux collègues de Redon et autour de la Grand’Rue pouvait être intéressante. Il fallait remonter dans le passé et trouver quelqu’un qui pourrait lui parler du Collège du St Esprit à l’époque des faits à l’origine de l’affaire. Les archives du Collège lui fourniraient probablement deux ou trois noms de personnalités locales qu’il pourrait interviewer de façon discrète. Il obtint un rendez vous avec le directeur du Collège en fin d’après midi. La soirée s’annonçait pluvieuse et venteuse, une dépression venue des îles britanniques balayait les côtes nord de la Bretagne et la température avait d’un seul coup pris des allures de Toussaint. Yves Le Huédé remonta le col de son caban en sortant du collège et rentra chez lui en courant. Demain il pourrait prendre contact avec le pharmacien et l’un des boulanger de Chateaubourg qui, tous deux, avaient été camarades de promotion dans la classe de troisième au moment du scandale du frère Amédée. Ensuite il pourra remplir les cases qui étaient vides dans son organigramme et compléter les liens qui en rendraient la lecture plus évidente. Mais le lendemain matin Yves Le Huédé fut assaillit par un Jean Paul Le Douarin complètement affolé : Anne Marie Le Douarin avait disparue ! Appelée la veille au soir par un coup de téléphone d’un soit-disant père Olivier collaborateur occasionnel du curé de Chateaubourg, pour éclairer de ses lumières le nouvel arrivé sur un sujet d’une extrême urgence sur lequel son avis était indispensable, à savoir, le choix des cantiques pour l’office du Dimanche suivant, elle n’était point réapparue au domaine familial ! Depuis aucun signe, ni de son éventuel ravisseur ni de quiconque qui l’aurait aperçue ou auquel elle aurait pu demander de l’aide. Evidemment la maisonnée était en émoi, au-delà, le quartier tout entier avait accouru au domaine dès que la nouvelle s’était répandue et par contagion la ville elle –même s’apprêtait à réunir le conseil municipal pour décréter un « état d’urgence »local, le glas sonnait au clocher de la basilique du St Esprit, c’était une véritable déclaration de guerre faite à « l’establishment » de Chateaubourg. Chacun y allait de ses affirmations non confirmées, le Commissariat allait bientôt crouler sous les déclarations des « âmes de bonne volonté » Devant la panique générale, le Commissaire Le Huédé ne pu que constater que toutes les traces éventuelles laissées par le ou les ravisseurs avaient irrémédiablement été souillées. A moins que le véhicule des ravisseurs ne se fut garer devant le presbytère pour y attendre la victime, il n’y avait aucune chance pour que la police trouva quelque trace que ce fut. Le Commissaire dépêcha rapidement son fidèle lieutenant Erwan Le Port avec des éléments de la « scientifique » à l’entour du Presbytère et dans la rue des Deux Eglises qui longeait la vielle demeure, Résidence attitrée de tous les « hommes de Dieu » du Rectorat de Chateaubourg. Ces mesures de sauvegarde prises, il commença les auditions de tous ceux qui avaient ou étaient censés avoir vu ou parler à Anne Marie Le Douarin. Il constata tout de suite plusieurs éléments troublants : • Personne ne connaissait de Père Ollivier dans la paroisse. • La voiture d’Anne – Marie était toujours garée dans la rue des deux Eglises, mais son téléphone portable avait disparu avec ses effets personnels. • Il y avait bien en évidence, sculptée dans la boue du caniveau la trace d’un pneu d’une grosse voiture ou d’un 4X4 juste devant la voiture d’Anne- Marie. • Personne n’avait rien vu ni entendu quoique ce soit d’exploitable. Le Commissaire perdit un temps précieux à éliminer les fausses informations et les témoins de bonne foi mais sans intérêt. Il lança immédiatement une recherche GPS sur le portable d’Anne-Marie, mais les ravisseurs surement averti des méthodes d’investigations de la police avaient déconnecté le portable et enlevé la carte SIM. Choux blanc ! Plus tard dans la soirée un automobiliste vint les avertir qu’il avait remarqué sur la route de Redon un amoncellement de vêtements suspects, déposé en vrac sur une aire d’arrêt d’urgence. Ayant dépêché rapidement une voiture avec Jean Paul, pour confirmer ou infirmer que les vêtements appartenaient ou non à Anne Marie Le Douarin, l’angoisse monta d’un cran lorsqu’il fut clair que Mme Le Douarin avait bien été kidnappée et se trouvait maintenant débarrassée de ses habits d’origine. Immédiatement le commissaire fit établir les papiers nécessaires et organisa une perquisition aux domiciles de Phiphi et de Jacqui. Il fit fermer leurs établissements et les fit conduire en garde à vue au commissariat de Chateaubourg afin d’interrogations plus poussées. Tout, les désignait comme coupables . La marque de pneu laissé dans la boue devant le presbytère correspondait à celle des pneus avant du gros Range Rover de Jacqui. Les vêtements d’Anne Marie avaient été abandonnés route de Redon, et cerise sur le gâteau, on avait trouvé un bout de tissus correspondant à un morceau du corsage d’Anne Marie accroché au pare-chocs arrière du 4X4. Tout les désignait, sauf qu’il n’y avait aucune trace d’Anne Marie ailleurs, que les emplois du temps des deux compères leurs fournissaient des alibis en béton pour l’heure de l’enlèvement, avec de multiples témoins pouvant confirmer les avoir vus au moment précis où Anne Marie était sensée rencontrer un hypothétique père Ollivier ; sauf que trop de preuves tuent la preuve. En l’occurrence toutes celles qu’il avait, pouvaient très bien avoir été fabriquées. Le seul élément sur lequel il n’avait pas de doute c’était que le 4X4 qui avait heurté la voiture de Jean Paul était bien celui de Jacqui ! C’était maigre. Par contre la brigade des stups fut fort heureuse de recueillir les deux compères afin d’interrogatoire plus poussé pour connaître l’origine et l’emploi des deux kilogs de coke qu’ils trouvèrent au domicile de Jacqui ! Le commissaire savait que le temps ne jouait pas en sa faveur, les deux autres meurtres avaient été exécuté peu de temps après l’enlèvement des victimes, il lui fallait trouver rapidement une vraie piste. Dans les organigrammes qu’il avait exécutés sur son tableau il manquait surement un élément capital, ou bien s’il était présent il ne l’avait pas remarqué. Il retourna sur ses dossiers pour reprendre son analyse. Jean Paul Le Douarin rentra dans sa maison entouré des siens, Yannick avait bien sûr oublié ses reproches et avait interrompu son séjour à Brest pour se rapprocher du centre de la famille. Tous étaient très inquiets et entouraient leur père de leur plus tendre affection, celui-ci retrouva pour un temps ce qu’il croyait avoir perdu à jamais : une famille ; mais Anne Marie n’était pas là ! L’inquiétude était venue tel un brouillard épais, engluer toutes les paroles, tous les gestes, dans toutes les pièces quelque chose rappelait l’absence de la mère des uns, de la femme de l’autre, et personne ne voulait partir se coucher attendant en silence un hypothétique appel.

Celui-ci vint vers minuit.

 Salut J.P., ton ami Gaston à l’appareil.  Tu sais ce n’est pas le moment, ma femme a été kidnappée !  Oui , je sais c’est justement pour ça que je t’appelles. Aussitôt la tension monta d’un cran ; d’aucuns crurent que c’était lui le ravisseur, et tous attendaient la suite avec anxiété.  Tu veux la revoir ta grosse poufiasse, ou tu veux la laisser pourrir dans quelque cul de basse fosse dont je suis le seul à connaître l’adresse ?  Qu’est ce que tu racontes ? Bien sur que je veux la revoir, mais me dis pas que tu es le ravisseur !  Non, je n’y suis pour rien, mais je peux te la rendre si tu acceptes le petit marché que je t’ai préparé. Et je ne veux pas de flics dans les parages !  Donne moi une preuve que ma femme est bien avec toi en bonne santé.  Ecoute Après un remue ménage qui devait venir du fond de son camion il entendit sa femme le supplier. Une plainte incompréhensible se fit entendre dans le téléphone, mais Jean Paul reconnu les modulations de voie de sa femme. Jean Paul bredouilla :  Oui ma chérie …. Ah ! tu nous as tellement inquiétés ! Repasse-moi GLH  Bon tu vois que je ne t’ai pas menti, mais j’ai besoin que tu me signes un petit papier. Tu possèdes bien toujours le bâtiment de l’ancienne droguerie de la place de la basilique.  Oui c’est un peu défraichi mais le bâtiment est sain.  Eh bien je veux que tu me le vendes, officiellement devant Notaire … à mon prix bien sur … 5000 Euros et je veux que tu me signes la promesse de vente ce soir. Je te l’apporte tu la signes devant tes enfants qui contre signent et la grosse Anne Marie rentre chez elle. Apporte lui des vêtements car elle est à poil ta pouffiasse… je l’ai trouvée comme ça ! Complètement abasourdi par les manifestations bruyantes de sa femme et les propos de GLH, Jean Paul bredouilla un vague accord et ne s’aperçut même pas qu’il avait raccroché. Il n’eut pas le réflexe d’appeler le Commissaire Le Huédé, il est vrai qu’il n’était pas à une connerie près. La camionnette pétaradante et fumante de Gaston arriva à peine 5 minutes plus tard. Un Gaston plus sale que jamais, puant à faire fuir toutes les mouches de Châteaubourg, remontant dans un mouvement obscène ce qui lui tenait lieu de pantalon, arriva devant la porte d’entrée où un Jean Paul fébrile l’attendait.  Où est – elle ? Qu’est ce que tu en fais ?  Pas si vite mon bon monsieur d’abord notre petite transaction.  Oui bien sur ; entrez ! Dans le salon, les enfants attendaient en silence. La signature ne dura pas une minute, et Gaston, sans avoir versé l’avance de 1500 Euros stipulé dans la promesse de vente se retrouva futur propriétaire d’un bâtiment commercial d’une valeur réelle de plus de 300000 Euros. En se levant satisfait, il eut ce mot, qui pour lui avait quelque relent d’un passé plus glorieux :  Pour solde de tout compte ! Puis se dirigeant vers l’arrière de la camionnette, Il l’ouvrit découvrant une Anne Marie, recroquevillée en boule dans un coin du Ford Transit, bâillonnée et nue comme un vers de terre, sous une couverture qui avait traîné dans le bahut de Gaston depuis la nuit des temps, sale, en sang suintant de toutes les marques de son corps, marbré de morsures de fourmis sur toute sa surface, les cheveux fillasses tombés sur le visage, les yeux perdus exorbités. Ils se précipitèrent, la couvrir d’une robe de chambre rapidement jetée sur ses épaules et enlevèrent le bandeau qui l’empêchait de parler. Alors une plainte déchirante, inaudible, monta dans la nuit de Chateaubourg. Anne Marie avait chaviré dans un autre monde dont il lui serait difficile de revenir. Annick se précipita vers sa mère et l’emmena rapidement dans sa chambre où elle lui prépara un bon bain avec des huiles apaisantes. Gaston s’apprêtait à repartir quand il lâcha cette phrase énigmatique :  Vous ne savez pas ce que vous me devez réellement, vous avez eu de la chance de la revoir ! Il mit en marche et se perdit dans la nuit Bretonne. Alors, seulement dans le silence revenu dans la maison, Jean Paul se rappela qu’il y avait un certain Commissaire Le Huédé qui devait être averti au plus tôt. Celui-ci dormait profondément, enlacé tendrement dans les bras de sa femme, jouissant d’un repos réparateur après une journée lourde en évènements. Avec les ans, la belle Younna, sa femme, avait pris quelques kilogs qui masquaient toutes les aspérités de son corps, ce qui n’était pas pour déplaire à Yves Le Huédé qui avait toujours préféré la douce sensation des chairs abondantes à l’agressivité de certains squelettes ambulants. La sonnerie du téléphone le sorti de la douce torpeur dans laquelle il avait sombré. Habillé rapidement il se précipita chez les Le Douarin. Pendant ce temps Le Corbeau fulminait, en proie à une colère meurtrière, hurlant dans la nuit, tel un fauve appelant sa meute. Il s’était aperçu au petit matin de la disparition d’Anne Marie, alors qu’il voulait jouir de la terreur dans les yeux de sa captive et se repaître de sa plainte comme d’un chant revigorant pour une nouvelle journée de travail. Il commençait pourtant à bien s’amuser, il trouvait plus de plaisir à terroriser sa victime que dans l’expédition rapide « ad patres » des deux autres salauds qu’il avait trucidé. Les voix l’avaient laissé en paix et il avait passé une bonne nuit comme il n’en avait pas eu depuis longtemps. Et là ! L’objet de sa jouissance avait disparu, les voix allaient être déchainées et lui serait obligé de les satisfaire par un autre plan qu’il n’avait pas imaginé pour l’instant ! Il sentait sa colère monter en vagues successives sans qu’il puisse la maîtriser, il s’en prit d’abord aux rideaux, les arrachant de leurs tringles puis aux meubles de la cuisine, les renversant dans un fracas épouvantable ; il déchira tous les papiers qu’il avait entassé sur les assassinats qu’il avait perpétré et en fit un grand feu au milieu de la pièce de vie. La vue des flammes sembla le calmer quelque peu. Le Corbeau pénétra dans son appentis toujours en proie à la même folie destructrice. Les murs résonnèrent des coups qu’il assénait sur les murs ; il descendit dans sa cave et s’en prit à la fourmilière en donnant de grands coups de pieds dedans. Les fourmis se vengèrent en le mordant aux jambes. Sa colère décupla. Alors continuant l’œuvre purificatrice du feu, il répandit tout ce qui était inflammable dans son appentis et fit un grand feu dans le petit matin. Le Corbeau sortit et monta dans sa voiture, il s’envola dans les premières lueurs du jour.

Le Commissaire Yves Le Huédé était en pleine explication avec Jean Paul Le Douarin, se faisant décrire pour la cinquième fois le déroulement des faits. Il avait déjà lancé un avis de recherche sur la personne de Gaston de la Huppe et attendait les résultats. Ayant fait transporter Anne Marie à la clinique pour qu’elle puisse recevoir les soins appropriés à son état, il décida que tout le monde l’accompagnerait au commissariat où il serait plus à même de prendre leurs dépositions. Gaston qui en était à son troisième calva dans son bouge favori, fut rapidement appréhendé et conduit devant le Commissaire :  Vous allez me décorer tout de suite Commissaire, c’est sympa je vous promets que je porterai la médaille sur ma veste du dimanche. La Voix était pâteuse et son haleine puait la vieille chique parfumée au tord boyau, le Commissaire recula sa chaise faute de quoi il aurait pu être assommé sur place.  Non Mr de la Huppe, je veux savoir dans le détail ce qu’il s’est passé cette nuit ?  Ah ! C’est donc cela vous voulez savoir quel courage j’ai eu pour sauver Anne Marie et me donner une plus grosse médaille. Faites venir les journalistes et je vous raconterais tout.  La vous commencez à m’énerver passablement. Un mot de plus et je vous place en cellule de dégrisement pour 24 heures.  Faudrait savoir, je parle ou je parle pas. S’en suivit un récit entrecoupé de remarques diverses sur le courage de Gaston avec des relents de Calva au jus de chique, à faire fuir toutes les mouches du Commissariat. Il se trouvait par hasard non loin du presbytère cuvant une petite cuite comme tous les soirs, tous feux éteints, dans son Ford Transit, dans un recoin discret de la rue des deux Eglises, quand il fut tiré de sa torpeur par les pas nerveux et saccadés d’Anne Marie. Elle savait visiblement où elle allait, intrigué et soupçonnant quelque intrigue extra conjugale qui pourrait alimenter son dossier sur Jean Paul, il la suivit du regard. Il n’avait pas remarqué une voiture noire de type Passat de Volkswaggen, devant la porte du presbytère sauf lorsqu’il en vit sortir brusquement, un homme dont le visage était apparemment caché par une cagoule. Celui-ci bouscula Anne Marie qui lâcha un petit cri de terreur, elle disparu dans la voiture et il distingua parfaitement le geste de l’homme en noir lui appliquant un tampon sur le nez. Bien réveillé et conscient qu’il venait d’assister à quelque chose d’anormal, Gaston attendit leur départ pour allumer son moteur et se lancer dans une poursuite qui allait lui révéler bien des surprises. Il s’ensuivit une poursuite discrète dans la campagne bretonne où dans un premier temps ils prirent la route de Redon. Au bout de quelques kms il vit les stops s’allumer et comprit que la voiture s’était arrêtée sur une aire de repos. Il ne vit pas les mouvements des passagers car il était trop loin mais lorsqu’ils repartirent, il comprit qu’Anne Marie avait été délestée d’une partie de ses vêtements. Il en fut très troublé s’attendant à ce qu’elle dut subir quelque sévice sexuel de la part de son ravisseur qu’il n’avait pas réussi à identifier mais dont il avait relevé le numéro d’immatriculation de la voiture. La filature se poursuivit ainsi par les petites routes de campagne où il pensa plus d’une fois s’être fait repéré. Arrivé à Redon ,il vit le conducteur de la Passat, descendre rapidement et attacher un morceau de tissus à l’arrière d’un gros 4X4, puis ils reprirent la route de Locminé. De l’endroit où il était il eut du mal à en distinguer les traits, mais la silhouette très martiale du personnage resterait gravée dans sa mémoire. Ils arrivèrent au bout de deux bonnes heures de route devant une chaumière où encore une fois il dut faire appel à ses réflexes de pisteur pour ne pas provoquer une rencontre qu’il ne souhaitait pas. Mais la Passat entra directement dans un enclos et disparue à la vue de Gaston. Très intrigué et surtout très inquiet Gaston s’approcha doucement pour essayer de savoir quel sort le personnage en noir allait faire subir à la pauvre Anne Marie. Il entendit comme une litanie de plaintes sur le mode suraigu mais ne put s’approcher de l’appentis d’où provenait ces bruits pour le moins effrayants, à ses gémissements se mêlaient parfois comme un gloussement de satisfaction et de jouissance malsaine. N’y tenant plus Gaston retourna à son Ford Transit et réfléchi à la situation. Qui était le conducteur de la voiture ? Comment s’y prendre pour délivrer Anne Marie ? N’ayant pas pour habitude de faire appel à la police, il décida de retourner chez lui pour y prendre quelques outils pour attaquer ce sinistre personnage et libérer la pauvre Anne Marie. Mais il était fatigué, il avait passé une nuit blanche, il s’endormi, il dormi tout le jour et ne se réveilla que tard dans la soirée. Lorsqu’il revint au début de la nuit, la lumière dans l’appentis était éteinte par contre la pièce de vie de la chaumière était en pleine lumière ce qui ne fit pas son affaire car il ne pouvait pas atteindre l’arrière de la maison sans risquer de se faire repérer. Il attendit dans l’ombre que le sinistre personnage en noir disparaisse dans ce qui devait être sa chambre. Pensant que le temps lui était compté, Gaston ne travailla pas dans la dentelle, il prit son coupe-boulon pour ouvrir la porte du réduit. Avec sa lampe il ne vit rien de ce qu’il cherchait, la pièce ressemblait à un bureau avec des coupures de journaux punaisées aux murs, rien qui indiquait une présence… sauf, toujours la même plainte lancinante et inaudible qu’il lui sembla venir du sous-sol. Sous l’espèce de moquette miteuse qui servait de tapis de sol à ce bureau, il aperçu une trappe que, là encore, grâce à son coupe-boulon, il ouvrit sans faiblesse. Descendant prudemment les marches d’un escalier de meunier ; il éclaira ce sous sol macabre et là ce fut l’horreur ! Anne Marie était, telle une loque, sanguinolente de mille écorchures savamment pratiquées sur tout le corps, complètement avachie dans la marée rouge qui la dévorait à petit feux, la souffrance aveugle la rendant folle de douleur, le regard apeuré s’attendant à de nouvelles horreurs. Elle n’avait plus de forces pour hurler mais son regard avait basculé dans un monde sans paroles, et sa voix n’émettait plus que ce bruit venu de l’au-delà qu’il ne pouvait enduré d’entendre plus longtemps. S’aidant d’une couverture graisseuse ramassée par terre au fonds du réduit et toujours avec son coupe –boulon, il débarrassa Anne Marie de ses liens. Il l’amena doucement à son camion, s’attendant à chaque instant à ce que le sinistre tortionnaire le surprenne avec Anne Marie dans les bras. Rien, sauf peut-être en partant une lumière à l’étage. Pas un mot, bien sur, de la petite transaction qui faisait de lui un propriétaire immobilier à bon compte et où bientôt il pourrait exercer au grand jour, son commerce, devenu par la magie de la nuit, celui d’un antiquaire de bon aloi !

Foin des réflexions que suscitaient un tel discours , Le Commissaire Yves Le Huédé lança immédiatement un avis de recherche sur la voiture et se précipita avec une équipe de policier pour essayer de prendre au terrier le sinistre animal . Guidé par Gaston ils ne mirent pas longtemps à parcourir les 40 kms qui les séparait de la chaumière. Bien avant d’y arriver la lueur dans le ciel leur fit l’effet d’un mauvais présage.

La chaumière était en feu et la mauvaise nouvelle en appelant une autre, Le Commissaire Le Huédé appris par téléphone que la voiture dont il avait demandé l’identification avant de partir avait été volée, il y avait environ un mois, à Rennes. Les spécialistes fouillaient, passaient tout au crible mais Yves Le Huédé, lui, humait, respirait cette scène incroyable ou avait été élaboré au moins deux crimes et préparé un troisième qui avait échoué grâce à la pugnacité d’un traîne savate curieux. Il cherchait sans chercher vraiment. Les techniciens s’affairaient comme des ombres autour de lui. Il savait que l’indice qui lui donnerait la clé de l’identité du Corbeau était surement devant lui, mais dans ce fatras de documents à moitié calcinés il semblait incapable d’y retrouver ses petits. Finalement il laissa les spécialistes faire leur travail et retourna à sa voiture. Il s’était mis à pleuvoir et une odeur entêtante et écoeurante de poutre brulée et de vieilleries calcinées se répandait comme une couverture malsaine sur le brulis. Gaston ne semblait pas intéressé au spectacle du bûcher, il restait bien au chaud dans la voiture du Commissaire.  Alors Commissaire vous me croyez maintenant.  Mais je n’ai jamais mis en doute la véracité de votre discours.  L’oiseau s’est envolé, et je pense bien qu’il n’était pas plus le propriétaire de la voiture qu’il n’était le propriétaire de la maison. C’est un usurpateur. De toute façon nous allons vérifier tout cela. Allez on rentre il y a une longue journée qui m’attends. La voiture redémarra sur les chapeaux de roues , à l’image de l’énervement qui habitait Yves Le Huédé. Il avait rendez-vous dans la matinée avec le pharmacien de Chateaubourg. Un personnage tapis dans l’ombre d’un taillis semblait parfaitement calme au volant de sa Clio, alors qu’en fait il était en proie à de véritables transes intérieures. Le Corbeau voulait savoir qui avait osé briser son plan, qui avait brisé le sacrifice qu’il s’apprêtait à offrir aux voies ? Il avait du mal à distinguer qui était derrière le pare brise de la voiture du Commissaire ; c’était une silhouette connue mais il n’arrivait pas à mettre un nom dessus. Après le départ de la voiture du Commissaire, il abandonna son poste d’observation et repris la route de Rennes où il avait préparé de longue date un refuge. Pour l’instant il devait disparaître, cesser toute activité et renaître plus tard comme un phénix malsain. Il alla se noyer dans la grande ville.

Chapître 4- l’hallali.

De retour à Chateaubourg Le Commissaire Yves Le Huédé se rendit directement chez le vieux pharmacien en retraite Jean Le Garrec. Celui-ci était dans son laboratoire privé en train de préparer quelque décoction magique dont il avait le secret et qui en fait avait le mérite d’être fortement alcoolisée et donc constituait un bon prétexte pour le vieux pharmacien pour qu’il s’adonne à son péché mignon, sous prétexte qu’il devait goûter tout ce qu’il fabriquait, avant de le proposer à la consommation de ces adeptes.  Bonjour Mr Le Garrec, pouvez vous m’accorder quelques minutes de votre précieux temps.  A votre service Mr Le Commissaire, mon temps n’est plus précieux sauf pour les amis qui me font l’honneur de venir me voir. Goûtez moi donc ce breuvage et dites moi ce que vous en pensez. Vous ne craignez rien c’est 100% à base de plantes.  Ah ! Ah !.... Vous allez m’empoisonner. C’est bon mais diablement fort . Vous allez les assommer vos petites vieilles avec ça.  Vous ne savez pas si bien dire cela s’appelle « l’élixir de Belzébuth » c’est censé redonner du tonus à la libido des grenouilles de bénitier !  Je ne viens pas vous voir pour traiter ma libido mais pour que vous me parliez de vos années passées au Collège du St Esprit quand vous y étiez élève de troisième.  C’est donc ça. Le Collège m’a prévenu. Asseyez-vous sur ce tabouret et posez-moi vos questions. Si tant est que la mémoire me revienne j’essaierais d’y répondre le plus clairement possible. Il s’en suivit un échange savoureux où l’humour paillard du vieux pharmacien fit merveille pour le bonheur d’Yves Le Huédé qui apprécia beaucoup ce moment de détente si rare dans l’exercice de son métier. Mais il n’apprit pas grand-chose de nouveau qu’il ne sut déjà, tout juste quelques précisions sur les familles et sur les caractères des protagonistes. Toutefois un personnage nouveau apparu dans son organigramme ; il semblait un peu périphérique mais en l’absence de piste sérieuse pouvait-on négliger le moindre indice ? D’après le vieux pharmacien l’influence du frère jumeau de Jean Marie Audic n’avait pas toujours été très bénéfique sur lui, ce frère s’appelait Pierre Marie. Il n’avait pas suivi les cours du collège sans doute trop intellectuels pour son niveau et avait intégré peu après les rangs de la gendarmerie. Mais il se moquait souvent de son frère, le traitant de « poule mouillée » et autres gracieusetées avilissantes, devant tous ses camarades ; il en souffrait amèrement. Il pensait que le suicide de Jean Marie n’était pas étranger à ce climat délétère entretenu par ce jumeau jaloux. Le Commissaire se promit de pousser plus loin l’enquête de ce coté là, en attendant il eut bien du mal à quitter le pharmacien sans emporter dans sa besace un litre ou deux d’un élixir fameux pour ses longues nuits d’enquête ou pour redonner du courage à son ardeur passée, d’amant vigoureux et assidu dans l’accomplissement de ses devoirs conjugaux. Il revint dans son commissariat pour faire le point sur les nombreux évènements de ces derniers jours. Il avait besoin de faire une pose. La réflexion dans le calme lui fut salutaire pour classer les informations qu’il avait recueillies et décider des prochaines actions à entreprendre. • On avait maintenant deux témoins qui avaient « vu » Le Corbeau. • Le lieu depuis lequel étaient effectuées les expéditions punitives du Corbeau avait été identifié. Pourquoi cette maison ? Il y avait-il un lien entre cette maison et les évènements du Collége du St Esprit ? • La famille Bodiguel (réduite à seulement deux personnes) contactée par téléphone car ils étaient partis dans l’Est, confirma n’avoir jamais loué la maison à personne. • Les deux petits trafiquants de Redon n’avaient rien à voir avec cette histoire. Les indices retrouvés étaient grossiers et placés de tel sorte que l’enquête s’oriente à tort vers eux . • La relation entre les jumeaux devait être éclaircie. Le commissaire en profita pour compléter son organigramme. Il apparaissait nettement sur son tableau que le nœud de l’affaire prenait son origine dans les évènements du Collège et dans les relations entre les protagonistes. • Il y avait un autre personnage dont on ne savait rien, le troisième survivant. On ne voyait nulle part son implication par la suite. Ni dans les propos du pharmacien ni dans les noms identifiés dans cette affaire, d’ailleurs il n’avait pas de nom…pour l’instant. Le Commissaire était satisfait de sa mise au point il allait devoir chercher du coté de la famille Audic. Demain les investigations reprendraient mais pour l’instant il voulait passer avant la nuit, chez les Le Douarin pour prendre des nouvelles d’Anne Marie. Il n’y avait pas grand bruit dans la maison quand il sonna chez les Le Douarin. Jean Paul vint lui ouvrir, il était seul, ses enfants n’étaient pas encore revenus de la clinique où leur mère était soignée. Les nouvelles étaient plutôt rassurantes, le traumatisme psychologique quoique violent n’avait pas trop duré pour provoquer des dégâts irréparables dans l’équilibre psychique d’Anne Marie. Les psy. Etaient plutôt optimistes mais ils n’autorisaient pour l’instant aucune visite en dehors de la famille. Elle était sous tranquillisants et dormait presque toute la journée, c’était surement ce qu’elle avait de mieux à faire pour l’instant. Rassuré et confiant dans le témoignage futur d’Anne Marie, il rentra directement chez lui où l’attendait une ambiance douillette et apaisante. Il aurait le temps de suivre sur Canal le match au sommet PSG/O.M.

Le Corbeau roulait dans la nuit sombre, vers Rennes. Sombre ! c’est sur qu’il n’avait pas l’humeur joyeuse. Quel beau feu quand même, il serait bien resté plus longtemps pour voir les flammes tout consumer, mais maintenant il devait se refaire une santé dans l’anonymat de la grande ville, heureusement que ce studio était à sa disposition. La nuit avalait le Corbeau qui arrivait en vue des premiers immeubles de la grande ville. Bientôt il serait à l’abri et il pourrait se préparer pour la nuit, en espérant que les voix le laisseraient en paix ! Il avait une réserve suffisante de joints pour tenir quelques jours et en plus il avait cette fameuse potion que lui avait procurée son ami, le propriétaire du studio. Il dormait mieux, en prenant en plus un petit coup de gnôle avant de fumer son pétard. La nuit sera longue, il avisera demain. Il se réveilla tard, vers 10heures, la tête un peu lourde mais au moins avait-il dormi d’une traite, les voix l’avaient laissé récupérer. Le Corbeau avait une mission à accomplir : punir Jean Paul. En plus il avait une nouvelle tâche à réaliser sur sa feuille de route : assainir la situation et couper tous les liens qui pourraient permettre à la police de l’identifier, il devait éliminer le propriétaire du studio. Il avait un peu de temps devant lui pour élaborer un plan discret et imparable, il profita de cette nouvelle journée pour se reposer, bien manger, aller à la poste centrale retirer sa pension, aller au cinéma…Demain il pourra commencer à réfléchir à la suite. Tout le monde réfléchissait dans cette affaire… le Corbeau, le Commissaire, Jean Paul, tout le monde. Le Commissaire avait lancé quelques investigations dans de nouvelles directions, il attendait des réponses. Le service des retraites de la gendarmerie lui avait bien confirmé que le sergent-chef Pierre Marie Audic avait bien fait valoir ses droits à la retraite et que celle-ci lui était virée directement à la poste centrale de Rennes où le sergent-chef avait une boite postale à son nom. Il lui faudra y regarder de plus près car s’il n’était pas étrange pour un militaire de se procurer une boite postale en sortant du service actif mais au bout de deux ans il aurait du se stabiliser. Puis il revint sur le dossier de l’incendie, il était sûr que quelque chose lui avait échappé mais quoi ? Il étudia les photos, s’attarda sur la liste des débris et autres objets éparpillés dans les décombres… sans rien trouver qui marqua sa réflexion, sans rien trouver qui lui rappela ce pourquoi il se sentait mal à l’aise en regardant ces photos. Les techniciens de la brigade scientifique avaient toutefois noté que dans les produits résiduels des flacons tous brisés, trouvés dans ce qui devait être la chambre, il y avait de fortes doses d’hallucinogènes mêler à des opiacés ; le consommateur devait faire de beaux rêves ! Ils se posaient des questions sur le produit et sur son utilisation. Des analyses plus poussées donneraient peut-être des réponses plus précises . La journée touchait à sa fin, le Commissaire avait une dernière chose à faire . Il prit le téléphone et commanda une douzaine de roses qu’il fit livrer dans la chambre d’Anne Marie à la clinique avec un petit mot lui souhaitant un prompt rétablissement. Après il ferma la boutique et pour une fois rentra tôt chez lui. Chemin faisant, la question qu’il se posait depuis le début de la journée lui revint avec insistance. Le Corbeau avait il fini sa croisade ? Qu’est ce qu’Anne Marie venait faire dans cette histoire ? Et si c’était son mari qui était visé n’était-il pas toujours en danger ? Et elle ,le Corbeau savait qu’elle pourrait le reconnaître, était elle en danger ? Il revint précipitamment vers le commissariat et organisa la protection rapprochée d’Anne Marie et de Jean Paul. Il était surement écrit quelque part qu’il ne pourrait jamais rentrer deux jours de suite chez lui à une heure raisonnable. Fichu métier ! Heureusement que sa femme était compréhensive ! Bon, il aurait le week-end pour se reposer, refaire le plein … et se faire pardonner Le Lundi matin, le pharmacien eut la visite à laquelle il s’attendait.  Je savais que tu allais venir, tu ne dois plus avoir de mon élixir, je t’en ai préparé quelques bouteilles avec ça tu dois tenir quelque temps.  Oui j’en ai besoin d’autant que ma réserve est partie en fumée.  J’ai appris tes exploits d’incendiaire. Comme façon d’effacer les traces c’est assez radical. Mais tu n’as pas fini le travail, la vengeance est incomplète. Le principal responsable est toujours dans sa maison confortable entouré de ses enfants et bientôt sa femme va l’y rejoindre puisque tu n’as pas été capable de finir correctement le travail commencé. Le Corbeau bouillait de colère en entendant ses reproches acerbes, il avait vécu des moments intenses de transes nocturnes, des moments fébriles où il lui avait été nécessaire d’agir dans l’urgence, et voila que ce petit pharmacien de merde lui faisait des remarques insupportables ! S’en était trop ! De toute façon il devait couper ce lien, c’était nécessaire à l’accomplissement de sa mission, après il n’y aurait plus de traces. Le pharmacien continuait à pérorer ne voyant pas le trouble qui envahissait de plus en plus le Corbeau, il lui prodiguait maintenant des conseils comme à un petit garçon. C’était plus que Le Corbeau pouvait endurer. Le pharmacien parlait en continuant à mélanger ses mixtures infâmes derrière son comptoir sans plus se préoccuper de son visiteur. Celui-ci passa derrière lui et brusquement lui asséna un violent coup sur les cervicales. Soudain ce fut le silence, enfin ! Le Corbeau paracheva le travail en lui plongeant un couteau de cuisine qui trainait sur son comptoir dans le cœur. Il parti comme il était venu, discrètement par la porte de derrière. L’Horloge monumentale de la Mairie de Chateaubourg sonna 9 heures, il avait le temps pour parachever son œuvre, ce soir tout serait fini !

Le Commissaire était déjà à pieds d’œuvre lorsque le fax qu’il attendait arriva : Le pharmacien Jean Le Garrec était bien le troisième garçon victime des sévices du Frère Amédée. Une explication s’imposait. Le Commissaire demanda à l’inspecteur Erwan Le Port de l’accompagner. Ils firent le trajet à pieds c’était plus discret et bon pour les artères. Mme Le Garrec leur ouvrit la porte et le temps de prévenir son mari elle leur demanda de patienter dans le vestibule ; cela sentait l’encaustique et les vieux meubles, mais ils n’eurent pas le temps de faire des commentaires sur le style suranné de la maison quand ils entendirent les exclamations horrifiées de la pauvre femme. Le Commissaire et son adjoint se précipitèrent dans le laboratoire et constatèrent le décès de Jean Le Garrec. En reculant pour faire le tour du cadavre, il sut tout de suite ce qui le travaillait quand il regardait les photos de l’incendie. Ce n’était pas le produit objet de l’analyse des scientifiques qui avait marqué son subconscient, c’était le flacon. Dans le labo il y avait des dizaines de flacons, avec une forme et une couleur bien particulières, tous identiques, semblables à ceux trouvés sur les lieux de l’incendie et dont l’analyse du produit qu’ils contenaient, avait tant intrigué les techniciens de la scientifique. C’était cela le lien, il en était persuadé. Une autre preuve s’il était besoin lui fut donné par une photo de classe trouvée dans le tiroir du bureau où il rangeait ses affaires personnelles. C’était la photo de la classe de troisième avec le frère Amédée et tous les protagonistes vivant à l’époque, le pharmacien devait la garder comme une relique, mais Yves Le Huédé remarqua les chiffres figurant au dos des personnages. « 1 » pour le Frère Amédée, « 2 » pour le directeur, « 3 » pour Jean Paul et en bas du dos de la photo un petit « 4 » avec un mot entouré d’un cercle, le mot latin exsecutor dont le sens paru évident au Commissaire. Ceci ne consistait pas une preuve suffisante aux yeux des policiers mais pour Yves Le Huédé il y avait urgence à éloigner Jean Paul de Châteaubourg. Alors qu’il s’apprêtait à quitter les lieux, la petite et timide Mme Le Garrec vint vers eux avec une enveloppe portant la mention : A remettre aux autorités policières en cas de mort violente . Pressé par une tâche qui lui semblait plus urgente le Commissaire remercia Mme Le Garrec et partit en trombe vers la maison des Le Douarin.

Il arriva trop tard, Jean Paul avait quitté les lieux, appelé en urgence par un coup de fil de la clinique où sa femme le réclamait seul. Intrigué et inquiet car les visites n’étaient pas autorisées le matin, le Commissaire appela directement la clinique qui lui confirma qu’aucun coup de fil n’avait été passé vers Mr Le Douarin et que Mme ne possédait pas de portable. Le Commissaire fit un demi tour rapide et se lança sur la route vers la clinique.

Arrivé à peine dix minutes plus tard il se précipita dans le Hall, où l’hôtesse d’accueil lui confirma que Jean Paul ne s’était pas présenté. Désemparé il retourna vers sa voiture, son adjoint Erwan Le Port avait identifié la voiture de Jean Paul sur le parking visiteur peu rempli à cette heure de la matinée. Le moteur était encore chaud, mais pas de Jean Paul dans les environs. Par téléphone il demanda une localisation GPS sur le téléphone mobile de Jean Paul mais arriverait il avant que le tueur-vengeur ait accompli sa tâche ? Yves Le Huédé retourna à sa voiture, L’enveloppe remise par Mme Le Garrec le gênait dans ses mouvements, machinalement il l’ouvrit : C’était la confession d’un génial manipulateur fou, qui avait fait exécuter son plan par un simple d’esprit qu’il croyait tenir à sa merci en le droguant à petite doses. Le Commissaire avait besoin de temps pour examiner le document et du temps, il n’en avait pas, il cherchait autre chose, une idée, une indication sur le repaire de Pierre Marie Audic, alias Le Corbeau, alias l’executor … Où allait-il procédé à son crime expiatoire. Une phrase attira son attention : L’executor, en hommage au sacrifice de son frère et de mon tendre ami le pauvre Hélias, aura à cœur de laver dans le sang, l’autel de nos péchés et de nos amours. Quel formule alambiquée mais quelle menace pour une fin sanglante annoncée. L’ « autel de nos péchés » cela voulait –il dire un endroit précis ? et « nos amours » ? En lisant rapidement la confession du pharmacien, il avait appris qu’il était tomber amoureux d’Hélias Bodiguel, au collège, un amour platonique et pur, détruit par le Frère Amédée . C’était donc au collège qu’il fallait revenir et vite… La course contre la mort continua, les pneus de la voiture perdirent de la gomme dans chaque virage, sirène hurlante et gyrophare allumé il pénétra dans la cour principale du digne collège du St Esprit. Devant leur air déterminé nul ne demanda de mandat, ils se firent indiquer la direction des combles et accomplirent des records de vitesse dans l’escalade des escaliers poussiéreux et branlants du Collége. Ils découvrirent une scéne apocalyptique et macabre. Jean Paul était attaché nu et couvert de longues estafilades à une des poutres du grenier, il se vidait lentement de son sang, devant lui, Pierre Marie Audic en transe revêtu de la cape rouge et noir de quelque messager du diable, ingurgitait à grosses lampées de grande quantité de la potion du pharmacien en scandant des incantations vengeresses, évoquant son frère jumeau et Hélias Bodiguel . Il brandissait un grand couteau de cuisine s’apprêtant à pratiquer une amputation qui aurait pu être fatale… à la virilité de Jean Paul. Le Commissaire et son adjoint maitrisèrent rapidement le grand prêtre de cette sinistre cérémonie et appelèrent en urgence les pompiers et une ambulance. Ils mirent les menottes au Corbeau qui devint bizarrement tout mou et leur claqua dans les doigts avant de le confier à quelque médecin urgentiste. La dernière potion du pharmacien était en fait un viatique pour le grand voyage… Le coup de pieds de l’âne ! Plus tard, beaucoup plus tard, dans le silence de son bureau, Yves Le Huédé relisait la lettre testament de Jean Le Garrec :

Si vous lisez cette lettre c’est que le monstre que j’ai fabriqué aura agi au-delà de mon pouvoir, l’esclave se sera affranchi en tuant le maître. Cette histoire a commencé à une époque d’obscurantisme des mœurs et des coutumes, à une époque où toutes nos aspirations même les plus pures devaient être réprimées où nos sensations d’adolescents ne trouvaient de lieux d’expression que dans l’ombre malsaine du confessionnal. J’aimais Hélias et Hélias m’aimait. Nos mains se touchaient parfois et nos baisers étaient chastes, nous pensions pouvoir grâce au frère Amédée être protégé dans nos amours platoniques d’adolescents. Nous ne savions rien des pratiques de ce pervers et nous trouvions douces les soirées embuées des odeurs du Hasch., nous étions jeunes et naïfs. Quand l’affaire fit la une des conversations entre adultes, personne ne vint écouter notre désarroi, personne ne vint nous expliquer que nous étions des victimes, au contraire nous étions aux yeux des adultes des pervers et des drogués. Hélias et moi furent séparés et envoyer chacun dans un autre établissement, lui à St Pol de Léon, moi à Rennes. Les mois passèrent, Hélias qui m’envoyait des lettres où son désespoir grandissait de jour en jour me parlait de son collège en termes très durs, il dépérissait. Il se suicida par overdose de coke le 20 Mars 19.. Ma colère et mon désespoir ne trouvèrent d’exutoire que dans la construction de ma vengeance. La vengeance froide qui m’anima toute ma vie durant, et qui me fit m’établir en tant que pharmacien au plus près de la source de ma douleur. Lorsque le gendarme en retraite Pierre Marie Audic vint me voir, paumé et hagard, cherchant un lieu où passer une retraite animé lui aussi du feu de la vengeance, je sus immédiatement que le destin venait de frapper à ma porte. Il ne me fut pas difficile de transformer ce quasi –schizophrène en bras armé du destin et d’augmenter son désarroi par l’emploi de quelques drogues euphorisantes et hallucinatoires. Nous avons construits ensemble le programme d’élimination de nos ennemis, nous avons mis sur pieds sur mon initiative, le personnage du Corbeau qui a si bien fonctionné. Je savais que la famille Bodiguel possédait cette chaumière à partir de laquelle nous pouvions opérer en toute tranquillité. Tout a bien fonctionné jusqu’à ce jour fatidique où ce gueux de GLH est intervenu. A partir de là j’ai senti que je perdais la maîtrise des évènements. Le personnage du Corbeau m’échappait, il n’était plus l’esclave, il était devenu l’Exécuteur des voies que son délire avait généré, L’Executor le bras du destin, le bourreau. J’ai peur de la suite de ce qu’un tel monstre peut faire. Je ne sais pas quand il viendra prendre sa potion mais je sais qu’il ira au bout de son délire et même au-delà. L’Executor en hommage au sacrifice de son frère jumeau et de mon tendre ami, le pauvre Hélias aura à cœur de laver dans le sang l’autel de nos péchés et de nos amours. J’ai donc décidé que son breuvage serait un breuvage de mort. La machine s’arrêtera après la première gorgée de cet élixir. Peut être sera-t-il trop tard. Tout est consommé pour moi je suis parti rejoindre mon amour de jeunesse si beau, si pur, HELIAS .

Le Commissaire referma son dossier et rentra chez lui à pieds, il avait envie de prendre l’air pour chasser les relents nauséabonds qui émanaient de cette histoire. La famille Le Douarin aurait besoin d’une longue convalescence. Jean Paul se remettait lentement de ses blessures à quelques mètres de la chambre où sa femme se reposait. La pluie d’automne s’étendait sur la ville, tel un manteau protecteur et nourricier, le fond de l’air était frais et léger, il aimait particulièrement se promener sous la pluie, un breton n’a jamais été soluble dans l’eau. Yves Le Huédé avait besoin de se laver des miasmes dans lesquels l’âme se noie parfois pour n’avoir pas su s’exprimer à temps, par lâcheté surement, par peur du voisinage, par souci de garder son image faussement immaculée. Le poids de la bonne société engendre les monstres de ses propres cauchemars. Il est des villes comme cela… et des familles comme cela… mais les familles ne se reconstruisent pas comme les maisons …elles perdurent … et meurent.

                                                 Larmor-Baden le  15 Aout  2010

il était bune fois les monstres

Il était une fois….Les Monstres.

1ière Partie : Les Victimes.

Il était une fois dans un village reculé de la campagne bretonne, au milieu du pays Gallo, une famille de paysans, la famille Gallay, ils vivaient en parfaite autarcie n’ayant que très peu de contacts avec les autres familles du bourg. Ils fonctionnaient comme un clan, des gens étranges, rejetés par l’ensemble de leur communauté pour une simple et unique raison, ils étaient tous affligés d’une déformation congénitale, ils étaient des monstres. Ils habitaient une ferme isolée non loin du bourg, bâtie sur une colline dominant la plaine qui menait jusqu’à la mer, jusqu’au Golfe du Morbihan. La Ferme, comme on l’appelait, il n’y avait pas d’autre nom depuis trois générations, était une bâtisse solide construite en schiste bleu et rouge sombre comme la plupart des constructions de cette région. La maison d’habitation percée de fenêtres à petits carreaux était couverte de vigne vierge ce qui lui donnait, à la belle saison, un air un peu plus gaie que les autres bâtiments qui composaient l’ensemble du corps de ferme disposés en rectangle ouvert de chaque coté de la maison principale. Ils étaient quatre à vivre dans cette ferme fort bien tenue de 110 hectares d’un seul tenant. L’ainé, le Fanch, immense et sinistre, avec un bras droit 10 cm plus grand que le bras gauche et une lèvre supérieure épaisse à un point qu’elle recouvrait sa lèvre inférieure, était surnommé Baboo le Gorille. Sa démarche avec son bras droit pendant le long de son corps animé de pulsions apparemment incontrôlables, sa grimace perpétuelle cherchant à relever sa lèvre et découvrant toutes ses dents qu’il avait étonnamment blanches et saines, n’était pas sans rappeler la marche des grands singes dans la savane africaine. Il était habité d’une bonté naturelle envers les gens et les animaux ; ces derniers le lui rendait bien, quant aux autres, les gens, il ne pouvait que rarement le leur témoigner tant il était repoussant, pourtant ses gestes doux et lents, sans aucune agressivité dans son regard, auraient du faire oublier son physique de grand fauve échappé d’un cirque ou de quelque clinique d’un Docteur Mabuse ayant raté ses expériences. Le Fanch, il était malheureux ! Sa sœur, la Germaine, la pauvre, jamais elle ne trouvera de fiancée avec son menton affecté d’un prognathisme envahissant et d’un regard de poisson tant ses yeux globuleux semblaient vouloir rouler en dehors de leurs orbites. Les mauvaises langues l’avaient surnommée Le Tapir. Mais elle était très futée et sous ses airs de Gogol échappée d’un hôpital psychiatrique, elle savait compter et même très bien et protégeait le pécule du clan avec une grande perspicacité dans ses placements. La Germaine, elle était aigrie. La Louise, la plus jeune, souffreteuse et chétive, couverte d’eczéma sur le dos, laissant parfois de grandes plaques de squames sur son passage, à moitié chauve, légèrement bossue et marmonnant à longueur de journée des mots incompréhensibles dans tous les recoins de la ferme familiale. Elle était surnommée La Fourmis, vaquant à ses occupations de femme de ferme, elle savait tout faire à l’étable comme à la maison. Elle était invisible et indispensable. Plus jeune, elle avait eu quelque charme qui en avait émoustillé plus d’un, mais une relation amoureuse qui avait mal finie provoqua un tel choc nerveux que son infirmité naturelle latente éclata brusquement au grand jour. Depuis elle ne quittait plus guère l’environnement protecteur de la ferme. Et puis il y avait Erwan, le commis, vague cousin de lointaine alliance, le seul apparemment normal, mais tellement proche du clan que la rumeur populaire eut tôt fait de lui affecter quelques troubles de l’esprit et du corps afin de ne point le distinguer des autres. Il était l’homme de main de Fanch, celui qui l’accompagnait en toute tâche, son factotum. Comme il avait perpétuellement le teint hâlé, les gens du coin l’avaient surnommé Le Marocain. C’était un silencieux. Ainsi donc les Monstres étaient-ils quatre, et à eux quatre canalisaient-ils toute la vindicte populaire sur tous les sujets qui pouvaient agiter ce coin de Bretagne sud. Mais il faut aussi dire que dans cette campagne reculée on savait alimenter les légendes sur de simples rumeurs, du moment qu’elles servaient de support à l’idée générale qu’on ne pouvait pas vraiment être enfant du bon Dieu avec une tronche comme celles que se trimballaient les Monstres.

Et en plus ils étaient riches ! Grace à la gestion astucieuse de Germaine ils avaient su cultiver le soja au plus haut des cours, relancer leurs revenus avec les petits pois, placer en bourse leurs avoirs, sur des fonds gérés par le groupe Fortis du temps de sa gloire, vendre prudemment juste avant l’éclatement de la bulle des « subprime »et prendre d’intéressants contrats d’assurance-vie, en bref sous ses airs d’attardée mentale la Germaine avait fait beaucoup mieux que les golden boys de Wall Street. Très peu de gens étaient au courant de ces brillants résultats car leurs habitudes à l’extérieur de la ferme, de paysans ladres et impécunieux n’avaient été en rien modifiées. Fanch, Louise et Erwan faisaient toute confiance à Germaine pour gérer le bien communautaire. Il faut bien savoir que derrière son coté frustre,  ce groupe de rejets de la nature, avaient un sens aigu de la communauté et, c’est tout naturellement qu’ils avaient intégré Erwan le cousin, dans la famille et donc dans les bénéfices. Mais ces petits secrets, et bien d’autres, n’étaient connus de personne. Le clan avait appris à ses dépens à être discret et surtout à ne laisser personne mettre un pied dans l’embrasure de la porte de leur caverne.

Malgré l’apparente frugalité de leur style de vie, derrière leurs murs, à l’abri des regards indiscrets, ils vivaient bien ! Sachant apprécier le confort moderne, connectés à internet pour les besoins de gestion de Germaine, ils avaient bien sur, la télévision à écran plat, home cinéma etc... Dans un salon très confortable où ils aimaient se reposer après de dures journées de labeurs. Leur intérieur était de bonne facture et tout dans la maison avait progressivement été refait dans le même esprit. Ce soir là Germaine était sur son P.C. en train de lire ses mails. Derrière l’anonymat du dialogue sur internet, elle entretenait plusieurs relations plus ou moins coquines avec des fadas du petit écran. Son plaisir était de les faire fantasmer au maximum pour obtenir d’eux une forme d’asservissement dont elle se servait pour, elle, accomplir ses propres fantasmes virtuels. C’était un jeu de dupes dont elle n’était pas dupe. En particulier, un de ses correspondants, qui se faisait appeler Le Cid, l’intriguait de plus en plus. A l’aide de recoupements astucieux, elle avait pu localiser la région d’où étaient originaires ses connexions, il s’agissait sans doute de Rennes, son discours était différent de celui, somme toute assez banal, de ses correspondants habituels. Il ne cherchait pas à la flatter ni à obtenir d’elle des photos plus ou moins suggestives qu’elle serait allée chercher sur le site « Picasa », il parlait de ses voyages en termes simples et humains s’attardant sur les gens qu’il avait côtoyé plus que sur les paysages tant de fois décrits, il semblait en outre très férus des nouveaux logiciels disponibles sur la toile et semblait être en relation avec un réseau privé de fondus de codes et autres logiciels d’exploration pas forcément très autorisés. Elle devait faire très attention si elle voulait garder un semblant d’anonymat, il était sans doute déjà trop tard, Le Cid en savait surement beaucoup plus sur elle qu’il ne le laissait entendre. Elle aurait du par prudence couper cette connexion mais elle était vraiment attirée par l’esprit vif et les remarques intelligentes du Cid sur toutes les questions qu’elle lui posait sur tous les sujets de la vie ordinaire. Ce soir là Germaine se laissait aller à parler de sa vie à la ferme avec une touche de romantisme en opposition à la fureur qu’elle ressentait dans les villes à l’ambiance frénétique où elle s’était parfois risquée lorsqu’elle était à la recherche d’un réparateur de visages. Le Cid lui répondait par des phrases courtes et empreintes d’une certaine ironie lui faisant remarquer que la ville était bien utile aux paysans comme elle pour vendre ses produits et que si elle voulait se soigner ou accomplir quelque voyage elle ne trouverait les services nécessaires que dans une grande agglomération !Dans son cas cela ne manquait pas de sel. Une alerte apparue sur son écran, signalant un nouveau message. Il était adressé: Au Tapir, la reine des monstres La Terre produit parfois des abominations c’est à nous de continuer l’œuvre du créateur et de nettoyer les détritus de notre sol. Partez avant qu’il ne soit trop tard La Terre Bretonne doit rester pure. Il n’y aura pas d’autres avertissements

                                La Feuille de Chêne

De saisissement elle laissa en suspens la liaison avec le Cid et ferma brusquement sa connexion. Qu’est ce que c’était que ce cirque ? Quel plaisantin de mauvais goût était venu sans autorisation sur sa boite mail pour lui envoyer de tels messages ? Germaine décida d’ignorer la menace, de n’en parler à personne et … de faire quelques recherches sur l’historique de ses connexions pour essayer de comprendre d’où pouvait bien venir l’attaque. Les autres membres du clan étaient avachis devant un programme stupide qui ne semblait pas les captiver. Louise se grattait le dos sur le rebord du buffet laissant un petit tas de peaux mortes s’amonceler à ses pieds, Fanch se curait l’oreille gauche avec son bras droit passé derrière sa tête, il pouvait aisément atteindre son aisselle gauche pour en renifler les odeurs accumulées après cette journée de durs travaux aux champs, chacun traite son rhume comme il peut ! Quant à Erwan il était le seul à rire des plaisanteries stupides de ce présentateur qui se croyait autoriser à mimer la démarche chaloupée des gays ou à parler avec l’accent Belge pour raconter des conneries qui ne sont pas à l’honneur de leur émetteur, il n’obtenait d’ailleurs que les gloussements idiots de la Bimbo de service qui lui servait de faire valoir. Il était bien le seul à se croire malin et …ce pauvre Erwan qui applaudissait comme un demeuré. Germaine réveilla brusquement tout le monde. -Debout bandes de loches ! Je voudrais savoir qui a jacter sur notre famille ces derniers temps .Est ce que l’un d’entre vous a entendu pire que d’habitude sur nous ? -Ecoute Germaine tu ne vois pas que je suis occupé, tes questions stupides me courent sur le coquillard, bien sur que j’ai entendu des choses gentilles et doucereuses sur nous mais pas plus que d’habitude… pas moins. Y a que le Garde champêtre qui nous a à la bonne, vu ce qu’il me coûte en Côte du Rhône, y peut pas faire autrement. Fanch dépliait lentement ses presque 2 mètres (1m98, exactement) en répondant à sa sœur. Y a bien Le Fâcheux qui vient toujours me renifler les couilles quand je vais au bourg mais ça fait 10 ans que ça dure , dit il, en extirpant avec sa mâchoire proéminente un résidu de grattage sous ses ongles longs et noirs, en une grimace qui n’avait rien à envier aux sourires des grands singes du zoo de La Roche Fendue. Le Fâcheux était un pauvre cantonnier municipal toujours à trainer, franc comme une branche pourrie, à la recherche de qui pouvait lui payer un coup ou lui filer une clope. Puant et malfaisant il se faisait l’écho de toutes les rumeurs, de toutes les calomnies. - Ecoute Fanch, tu ferais bien la prochaine fois d’essayer de le faire parler un peu, essaie de savoir si on dit quelque chose sur nous, si y a des bruits plus que d’habitude. - Pourquoi ? Tu as entendu quelque chose ? Qu’est ce qui te tracasse ? - Rien de spécial mais je voudrais juste vérifier que ça ne recommence pas comme l’année dernière. Germaine faisait allusion à la bagarre qui avait value à Erwan trois semaines de plâtre pour un bras cassé dans une rixe déclenchée intentionnellement par des sales petits cons, manipulés par des fils de bourgeois se rappelant les pogroms de leurs pères à l’encontre de ceux qu’on appelaient jadis les Romanichels. -La dernière fois que je suis allé baiser une fillette de Muscadet y’en a bien un qui m’a regardé avec le mauvais œil ; fit remarquer Erwan, mais celui-là je ne le connais pas ; l’est pas du bourg, c’t’un étranger. Germaine maugréa quelques remarques acerbes sur les jaloux de tout poil et retourna à ses mails. Malheureusement Le Cid était parti sous d’autres horizons ; de toute façon elle devait chercher de son coté avant de demander conseil à qui que ce soit ; la menace n’était pas très claire mais elle sentait qu’il y avait une vraie volonté de leur faire du mal derrière ce mail qui n’avait rien de banal.

Ce n’était pas la première fois qu’ils étaient l’objet d’agressions. Ils sentaient toujours une certaine hostilité dans les regards et dans les paroles quand ils allaient au bourg faire des courses mais ils étaient tolérés, jamais jusqu’à présent, ils n’avaient senti une telle méchanceté, jamais ils ne s’étaient sentis menacés de façon aussi précise. Germaine savait par instinct que cette fois il faudrait se battre.

Elle chercha dans son logiciel d’analyse si il y avait trace d’une quelconque « feuille de chêne » qui aurait pu l’a piégée ; elle ne trouva rien, mais ses moyens d’investigations étaient limités, elle devrait en parler au Cid peut-être qu’avec ses copains givrés de codes et autres logiciels espions il y en aurait un qui serait assez futé pour la dépanner. Ce mardi matin, Le docteur Troduc, en retraite depuis peu, promenait sa superbe le long de la petite rivière qui bordait le bourg de Pennac. Il était le dernier survivant de la quatrième génération de Troduc et entendait bien que celle-ci reste pure et sans tâche de quelque mésalliance que ce soit. Dernier Troduc certes mais pur Breton, pur Celte. Il croyait dur comme le granit à un certain nombre de valeurs, surtout pour les autres car il s’accommodait de quelques gâteries dans l’anonymat de la grande ville. Rapiat et riche de nombreuses fermes de la campagne de Pennac, élevé dans une famille de traditions, à la dure, il aurait voulu transmettre son héritage moral et …patrimonial à toute une lignée de Troduc, mais il ne put trouver une épouse assez digne pour recevoir la semence qui aurait, sous sa férule, perpétué les valeurs du sang et de la pureté Celte. Pour pallier cette incapacité qu’il attribuait à la décomposition du monde et à l’immoralité ambiante, plus qu’à son incommensurable orgueil, il avait fondé avec quelques amis bien pensant une société secrète dont le but était d’agir pour préserver ces valeurs de référence. Il en était Le Druide, Le grand Maître ! Ainsi était née « La Croix Celte ». On leur devait quelques opérations remarquées contre la clinique du pauvre Docteur Serre, le nouveau Maire de Pennac, qui pratiquait parfois des avortements sur de pauvres filles un peu démunies, intellectuellement et pécuniairement ; ils étaient aussi à l’origine de la création de l’école Diwan dirigée d’une main de fer par l’un d’entre eux, Monsieur Leduc, un sadique, qui sous couvert d’une discipline qui ne souffrait aucun relâchement, se plaisait à martyriser les pauvres enfants, victimes de l’aveuglement de leurs parents qui voyaient dans la pratique de la langue Bretonne, une façon de se distinguer, en plein pays Gallo, de leurs voisins qui eux n’en comprenait pas un mot ; « La Croix Celte » était vigilante et entendait bien rester le dernier rempart contre la pollution d’une société de plus en plus décadente. Ils officiaient toutes les semaines au milieu de la forêt privée de la Roche Trébon, dans les ruines d’un vieux château datant du moyen-âge.

Faut pas se gêner quand on défend la culture Celte ! L’un des membres étant entrepreneur, il avait été recruté sur ce critère et en bavait de reconnaissance béate.  On lui avait confié les travaux, et on peut dire qu’il n’avait pas ménagé ses efforts pour impressionner ses collègues. Il avait fait dans le grandiose et dans le sinistre à la fois, la bande dessinée de la Momie avait inspirée la décoration… en pire. Pas besoin de visiter la vallée des Rois pour se sentir transporté dans un autre monde, il ne manquait que l’apparition d’un prince enturbanné portant Tiare et Sceptre au milieu de la salle du conseil, pour que l’effet « Tintin et Milou et les Cigares du Pharaon » soit complet. Ces jugements de valeurs n’auraient surement pas été du goût du Dr Troduc, celui-ci opérait, en maître de cérémonie conscient de son influence et de son pouvoir de manipulation, tous les vendredis soirs. L’assistance semblait asservie à sa parole redoutable de persuasion, chacun se sentait investi d’une mission divine d’éboueur du ciel. Ces bons gros commerçants, bouchers, boulangers, charcutiers ou pâtissiers dans le civil se voyaient affublés de grades et de décorations qui flattaient leur égo et anéantissaient leur sens critique. C’était du grand cirque sauf pour Le Docteur qui voyait dans ce groupe de débiles un instrument pour accomplir sa mission d’assainissement… et d’enrichissement ; mais çà c’était son secret.

Ainsi devait-il réfléchir à son discours de Vendredi prochain, discours dans lequel il annoncerait le début de l’opération « Blanche Hermine ». Ils seraient médusés, ces doux moutons de panurge, surtout qu’il ne dévoilerait que le coté spectaculaire de l’opération. C’étaient de grands enfants et il leur fallait du spectacle, un feu d’artifice avec des explosions, des feux multicolores ; ils allaient être servis. Sa promenade apéritive terminée il rebroussa chemin et pris par les ruelles du centre, le chemin du retour, il aimait bien prendre cet itinéraire car sa fatuité y trouvait son compte dans toutes les marques de déférences que le bon peuple lui prodiguait par ses « bonsoir docteur » répétés à satiété qui sonnaient comme autant d’approbation de ses actions futures. Il vivait seul avec l’aide d’un majordome attaché à la famille comme un chien de garde, dans une grande et austère maison construite par son arrière grand père à la fin du 19ème siècle. Comme la plupart des maisons du bourg elle était construite en schiste, l’utilisation de cette pierre et le manque d’ouvertures contribuaient à accentuer le caractère sombre et inquiétant de cette vieille demeure. C’était son port d’attache, il s’y sentait en sécurité. Son bureau se trouvait au ré de chaussée donnant sur le jardin, il y faisait plus clair que dans les autres pièces. C’est là qu’il concoctait sa stratégie, qu’il réfléchissait à sa mission, qu’il s’imaginait grand Maître de l’ordre du renouveau Celte ; il lui arrivait souvent de revêtir son habit noir et argent et sa cape violette fermée par une fibule dont le dessin était la copie conforme d’une fibule Laténienne, alors ainsi habillé il lui arrivait d’entrer en transes et d’entendre la voix de Vercingétorix ou celle de Brennus, le grand chef celte qui emmena son armée sous les murs de Delphes. Il avait un peu de mal à comprendre ce langage des anciens chefs mais il était sur qu’ils lui confiaient la mission, O combien sacrée ! de sauvegarder la pureté de la nation Celte. Il avait remarqué qu’il entrait plus facilement en communication avec l’au-delà après quelques verres de chouchen, la version moderne de l’hydromel, boisson de ses célèbres ancêtres, aussi avait il imposé que ce breuvage fut consommé en quantité raisonable lors des réunions de « La Croix Celte ». Pour l’heure il consulta ses mails au cas où son avertissement aurait suscité la réponse de soumission qu’il attendait, il devait faire quelques manipulations pour éviter qu’il soit identifié et passer par un dépositaire anonyme basé au Luxembourg ; une fois ces précautions prises, il constata qu’aucune réaction n’était parvenu sur son identifiant :La Feuille de chêne. Il attendrait jusqu’à jeudi peut être que Le Tapir, terrorisé par cette attaque frontale, tremblait dans sa caverne puante, incapable de prendre une décision. En attendant un petit message comme une piqure de rappel, ne ferait pas de mal à cette engeance de dégénérés. Dans l’ombre protectrice de son bureau il prépara son venin verbeux qu’il n’expédierait que dans la soirée : La gangrène ne doit pas s’étendre, nous devons protéger les membres sains par ablation de la charogne. Faites vos bagages ou le chirurgien fera le travail. Le Tapir en ce mercredi matin avait bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper du débile qui l’avait agressée sur sa boite mail. Son frère et Erwan étaient aux champs, il fallait rentrer les foins pour préparer l’ensilage et se prémunir devant l’hiver qui allait commencer tôt cette année, elle le sentait. Elle faisait le point avec sa banque sur ses placements et sur les rendements de ses assurances vie pour simuler son budget pour l’année prochaine quand elle fut avertie que Le Cid voulait entrer en contact avec elle. Elle ouvrit la boite de dialogues et reçut les premiers messages : - Bonjour est ce que tu as un problème tu as coupé court la dernière fois. - Rien de spécial, mais peux-tu m’aider à identifier un émetteur qui m’a envoyé un mail agressif. - Je peux essayer sinon il faut faire appel au réseau. - O.k. L’émetteur est : la feuille de chêne@modulonet.com je t’envoie le texte. - O.k. à demain, 18heures Germaine se demanda si elle avait bien fait de mettre cet étranger inconnu dans la confidence et pourtant il lui semblait qu’elle pouvait lui faire confiance. Mais….La dessus Germaine s’habilla pour sortir et faire quelques courses en ville. Elle sentait sa colère l’envahir peu à peu, les lâches, ils n’étaient pas capables de lui dire en face que la vue de leur infirmité troublait leur contentement stupide et l’ordonnancement de leur petit monde de bourgeois égoïstes et suffisants. C’est vrai, c’était un monstre ! Du haut de ses 1m56 avec des semelles compensées, elle marchait tel un hippopotame d’une allure de camion trop plein qui va verser dans le fossé au prochain virage, ça on peut dire quelle n’avait rien d’une gazelle. Le Tapir portait bien son nom car au lieu de chercher à dissimuler son infirmité elle fonçait, défenses en avant portant le menton haut comme un trophée ou plutôt comme une lance prête à embrocher le premier qui lui résisterait. Les boules qui lui servaient d’yeux tournaient de tout coté, cherchant à identifier un agresseur éventuel sur lequel elle aurait pu exercer sa colère. Harnachée de hargne et d’un déguisement digne des meilleurs films des Marx Brother, avec forces plumes et fourrures élimées, elle arriva sur la place du marché du centre de Pennac. Les quelques rares piliers de bistrots qui s’attardaient devant leur dernière chopine de rouge au café du commerce, n’en crurent pas leurs oreilles de se faire traiter de tous les « noms d’oiseaux » du répertoire de charretier de cet épouvantail à moineaux qui s’agitait comme un ours en cage au milieu de la place. - Bande de trou duc !estropiés de la comprenette, pourris de la moelle, bâtons merdeux, Lâches qui avez peur d’affronter en face une pauvre femme ! etc…etc…

L e spectacle qu’elle donnait, sans se rendre compte de son coté hautement comique, attira l’attention du correspondant de Ouest France qui pris subrepticement quelques clichés qu’il espérait être du plus bel effet…journalistiquement parlant. Il fallait l’arrêter, faute de quoi, elle risquait de tomber, tant ses sauts de cabris et ses gesticulations étaient désordonnés et dangereux pour elle. Le journaliste et un de ses amis s’approchèrent précautionneusement, à pas comptés, de la mégère en furie et commencèrent à vouloir la calmer. Se méprenant sur leurs intentions, elle hurla de plus bel, criant « Au viol » pleurant beaucoup et s’étala de tout son long dans un mélange de boues et de crottin de cheval, résidus du dernier comice agricole. Ramenée dans le monde des petites gens du bourg de Pennac, par un verre d’eau fraîche reçu en pleine figure, elle se releva dégoulinante et puante mais calmée. Elle comprit qu’elle s’était trompée de cibles, ce n’étaient pas ces pauvres désœuvrés, alcooliques chroniques, qui lui en voulaient, eux aussi, à leur manières, ils étaient des monstres, non, c’étaient d’autres créatures d’autant plus dangereuses qu’elles savaient se cacher derrière les discours hypocrites et condescendants inhérents à leur responsabilités de petits notables du Bourg de Pennac. Le chapeau de travers, les fourrures avachies, les plumes cassées et pendant lamentablement sur son menton qui telle une plateforme récupérait les bouts de chignons et de voilette qu’elle avait préparés avec tant de soins, avant son numéro de cirque stupide et bêtement agressif, elle reprit le chemin de la ferme familiale. Si, en venant, elle semblait vouloir défier la mitraille comme Bonaparte au pont d’Arcole, pour le retour ce fut plutôt le genre retraite de Russie ! Elle n’avait jamais aimé les gens de Pennac mais ce n’était surement pas en faisant ce genre de numéro qu’elle allait inversée la tendance. Elle s’était bêtement laissée emportée par sa colère et avait fait plus de dégâts qu’elle n’en avait tirés de bénéfice. Bon ! Il lui faudrait organiser la suite et tenir un petit conseil de famille ce soir. Loin de se douter de l’intensité de la crise qui avait secouée leur sœur, ils rentrèrent tous au bercail vers les sept heures du soir rompus et fourbus. Après une douche réparatrice et un coup de cidre bien mérité, ils s’écrasèrent devant la Télé en attendant d’engloutir la pitance que Louise leur avait préparée. Le barrissement de stupeur de Germaine découvrant le mail de La feuille de chêne les sorti brutalement de leur léthargie, ils se précipitèrent tous les trois au chevet de Germaine, craignant le pire, l’entourant de leur monstrueuse affection. Louise l’embrassant à pleine bouche sur ses joues luisantes de larmes, Fanch étendant son bras protecteur autour de son cou, telle une écharpe, Erwan la serrant à la taille dont il n’arrivait pas à faire le tour ; tous la pressant de questions, angoissés et tendres à la fois, ils voulaient savoir qui était à l’origine de cette douleur, qui avait fait du mal à Germaine ? Elle du leur donner l’explication de sa colère et de sa peine. Ils ne saisirent pas tout de suite le degré d’agressivité que ces mails contenaient et se dirent qu’une simple plainte déposée au commissariat de Pentoul devrait faire cesser définitivement ces attaques. Ils décidèrent d’aller dès le lendemain matin à la ville et munis de la copie des mails, de demander une action appropriée des services de police. Germaine doutait de l’efficacité de cette action mais laissa faire. Le Capitaine Yves Le Huédé les reçut immédiatement, ils furent surpris que pour un simple dépôt de plainte la haute hiérarchie de la gendarmerie locale s’en occupa directement. Flattés et intimidés ils racontèrent, preuves à l’appui, leur histoire, sans en omettre un passage, notamment l’exhibition clownesque de Germaine de la veille. Le Capitaine leur assura qu’il prenait l’affaire très au sérieux et leur recommanda la prudence et la discrétion. Rassérénés et confiants dans l’efficacité de la gendarmerie, ils reprirent le chemin de Pennac et de leur ferme dans la vieille Mercédès tous usages qui leur servait de moyen de transport familial. Le Capitaine Le Huédé était soucieux, cette histoire ne sentait pas bon. Elle lui rappelait l’agression contre la clinique de Pennac, l’année dernière, dont le Docteur Serre avait fait les frais. Il ressorti le dossier et s’aperçut vite que l’on parlait déjà à l’époque d’un signataire de lettres agressives, un mystérieux corbeau, qui paraphait son courrier de l’expression :La feuille de chêne. On ne l’avait jamais identifié mais on soupçonnait une fumeuse organisation d’extrême droite d’être derrière cette signature. Le processus semblait suivre le même tempo d’abord on menaçait puis la pression s’accentuait et on frappait, une fois, fort, et on disparaissait. Il devra être très vigilant d’autant plus que l’on approchait de la Toussaint et on savait que cette fête chrétienne avait une signification particulière dans les rites pratiqués par les adeptes d’un retour aux croyances de l’époque des druides et autres branches de Gui sacré. Il décida de rendre visite à son ami le Docteur Serre et de lui conter toute l’histoire, peut être en saurait-il un peu plus sur La feuille de chêne et sur les étranges créatures difformes qui étaient venues le voir. Pendant ce temps le Docteur Troduc était devant un simple problème de trésorerie, en fait les travaux d’embellissement de sa salle du conseil et de ses annexes avaient coûté beaucoup plus que ne le permettait les finances de « La Croix Celte » alimentées par les cotisations et divers dons de ses membres. La prochaine opération contre les monstres, sans devoir être très onéreuse, nécessiterait quand même quelques moyens… Les temps sont durs pour les âmes pures ! Lui-même, était certes riche de biens immobiliers et de terres accumulés par son grand père, mais il avait de tels besoins et de telles ambitions qu’il ne voulait à aucun prix écorné sa propre fortune.

Il allait  donner suite à une sollicitation qu’il lui répugnait de suivre, lui le défenseur de la pureté originelle allait devoir se salir les mains mais « la fin justifie les moyens » et l’utilisation qu’il ferait de cet argent n’allait-elle pas absoudre toutes fautes de la conscience de celui qui l’aurait apporté. Il prit son téléphone et appela son correspondant à Pentoul.  Un rendez-vous fut pris pour le lendemain dans une auberge discrète en face de L’île aux moines.

Dans l’après midi le Capitaine Yves Le Huédé pris une voiture banalisée et se rendit à Pennac chez son ami le Docteur Serre pour un entretien informel. Il fut accueilli à bras ouverts et après les mots de bienvenue d’usage ils évoquèrent les circonstances de l’affaire et les similitudes avec les précédents évènements. - Malheureusement la famille Gallay ne fait pas dans la discrétion. Germaine est venue faire un cirque incroyable sur la place du marché, et ce matin il y a un article assez sarcastique et une photo ridicule dans Ouest France ? Ce genre de manifestation sert l’opposition de droite qui refuse toute ouverture vers ceux qui sont différents. - Ce n’est pas en termes de politique ou d’opposition qu’il faut voir ce problème. C’est une histoire de basse police. Il faut voir qui a intérêt à ce départ ? Qui a intérêt à manipuler qui ? Quels sont les membres présumés de ce groupe de guignols ? - Ne les sous-estimez pas, ils peuvent être dangereux. - D’après vous qui se cache derrière cette feuille de chêne ? - La feuille de chêne n’est qu’une signature anonyme le groupe se fait appeler « La Croix Celte » il y a quelques commerçants et quelques notables. Ils ne sont pas plus d’une dizaine, je ne sais pas exactement qui en fait partie mais j’ai ma petite idée. Quant au chef, je ne sais pas qui c’est mais la aussi j’aie ma petite idée. - Ou se réunissent-ils ? - C’est facile de répondre à cette question, ils ne sont pas très discrets et à la campagne tout se sait. Ils se réunissent en général le vendredi soir dans les ruines d’un vieux château, au milieu d’une forêt privée. La forêt de la Roche Trébon. - Bon je vais faire surveiller discrètement le coin et m’assurer que l’un des sbires du groupe ne soit pas impliqué dans un mauvais coup. Pouvez-vous me donner les noms des gens que vous soupçonnez. - Oui je peux mais j’insiste, je n’ai aucune preuve, je n’ai pas le droit d’accuser mes administrés sur une simple supposition. - Je l’entends bien ainsi, je vous assure que nous serons discrets, il s’agit d’une simple mesure de précautions devant une menace réelle d’agression. Ils se quittèrent après avoir mis au point les modalités de la surveillance et sur qui elle devait s’exercer. Personne d’important n’était apparu digne d’intérêt aux yeux du bon Docteur surtout pas son collègue qu’il répugnait de voir impliqué dans cette sordide histoire et pourtant…ses doutes étaient réels et obsédants. Germaine était depuis 18 heures en grande conversation avec Le Cid. Celui-ci lui avait annoncé que malheureusement La feuille de chêne savait parfaitement protéger son anonymat et qu’il fallait faire appel au « Réseau » si elle voulait avoir une chance de remonter discrètement au delà de la barrière du Luxembourg. Il lui donnera la réponse dans l’heure si un hacker, acceptait de s’occuper de son cas. Germaine était perplexe, la question qui l’empêchait de dormir lui taraudait l’esprit, Qui ?Pourquoi ? Le Cid était en ligne, la réponse était laconique : - D’accord, une semaine, deux bouteilles de Glenfidich 12 ans d’âge. Qu’en penses-tu ? - O.K. est ce que çà ne peut pas être plus court ? - Non ! Bon au moins elle commençait à agir, rien ne l’énervait plus que l’impossibilité où elle était de ne rien pouvoir faire, mais sans ennemi identifié, la réaction ne pouvait pas s’organiser. La soirée se passa plus sereine, la nuit devrait être calme. Troduc lui aussi se sentait plus calme maintenant que son problème de trésorerie allait être réglé. Il était temps de s’occuper à nouveau des monstres et l’article dans le journal sur l’hystérique danse de St Guy du Tapir, allait lui donner une bonne occasion d’agir avec l’appui de l’opinion public. Il envoya un S.M.S codé à son entrepreneur favori et servile qui le convoquait au lieu habituel de ses rendez-vous discrets ; une vieille ferme abandonnée, sur les terres qui appartenaient à la famille Troduc depuis plus de 50 ans à la sortie de Pennac sur la route de Pentoul, pas très loin de la ferme de la famille Gallay- Les Monstres. Ceux-ci s’apprêtaient à passer une soirée calme et tranquille, une soirée de monstres ; avec Louise couchée en chien de fusil aux pieds de Germaine, celle-ci lui grattant le dos perpétuellement couvert de petites peaux sèches en s’empiffrant d’un Kouign-amann dégoulinant de sucre et de beurre, sur son proéminent menton, Fanch avachi sur le canapé se triturant les doigts de pieds avec sa main droite si longue, si longue et Erwan, espiègle, passant et repassant sous le corps de Fanch qui faisait comme un pont, avec perpétuellement un gâteau sec à la bouche bavant telle une fontaine sur les jambes et les chaussures de son inséparable mentor. Pendant ce temps la télévision allumée en permanence vomissait une de ces émissions destinées à l’abrutissement collectif du bon peuple, animée par le même présentateur dont on pouvait être sur que l’écouter pendant moins d’une demi-heure vous rendait plus con que d’écouter n’importe quel discours politique. Eux, ils aimaient se prélasser comme cela et ils n’embêtaient personne tapis au fond de leur tanière douillette et tranquille. Tout le monde parti se coucher après que la dernière gauloiserie fine eut été distillée par la vedette, la nuit s’annonçait calme. Ce calme était trompeur, à trois heures du matin les crépitements comme des coups de feu, de l’incendie de l’une des granges de la ferme, réveillèrent tout le monde en sursaut. Lorsqu’ils arrivèrent au pied de cette grange il était déjà trop tard, les pompiers dépêchés en urgence ne purent que constater les dégâts et éteindre le peu qui restait encore à consumer. Triste nuit ! Après le départ des pompiers, ils rentrèrent, défaits et dégoutés de ce qu’ils ressentaient comme un viol. Germaine d’instinct alla consulter ses mails, La feuille de chêne lui avait laissé un message court et explicite :

   Ce n’est que le début ! Partez !

Ses gros yeux globuleux se remplirent de larmes et dans le secret de son bureau elle s’effondra. Cela ne dura pas plus de trois ou quatre minutes mais cela lui fit du bien. Trop de pression retenue, trop d’agressivité gratuite, inexplicable, et sur ses épaules trop de responsabilités. Sa famille était sonnée mais ils semblaient à peine concernés, ils étaient comme ébahis, la bouche et les yeux grands ouverts en d’autres termes, ils étaient K.O. debout. Une fois de plus tout reposait sur elle. Reprenant ses esprits elle envoya tout de suite un message au Cid lui relatant les derniers évènements et lui demandant expressément de faire pression sur son ami du « Réseau » pour qu’il accélère sa recherche. Et puis tous, ils finirent la nuit dans le salon devant une soupière de café préparée par Louise. Il n’y avait pas besoin de se perdre en conjectures plus ou moins vaseuses ni d’attendre la conclusion du service des enquêtes des pompiers pour déterminer l’origine du feu, pour Germaine il n’y avait pas de doute. Sans attendre avec ses frères et sœur la suite des évènements, elle prit la Mercédes et la direction de Pentoul où elle demanda à peine arrivée à être reçue par le Capitaine Yves Le Huédé ce qu’elle obtint immédiatement. - J’aie déjà été informé par Mr le Maire de l’agression dont vous avez été victime, croyez bien que nous mettons tout en œuvre pour retrouver ceux qui sont derrière cela. - C’est quoi tout en œuvre, encore des belles paroles pour nous endormir, en attendant nous, on est en train de griller. - Ne croyez pas cela, dès lundi une patrouille circulera 24h/24h et certaines personnes seront sous surveillance discrète. - Pourquoi pas dès maintenant, le week-end va être long. - Malheureusement nous avons la visite officielle du Ministre de l’Intérieur qui mobilise tous nos moyens pour ce week-end. - C’est çà vous les petits fours et nous le barbecue. Sur ces paroles amères, Germaine claqua la porte et repartit vers Pennac. Chemin faisant elle ruminait sa colère mais réfléchissait à la parade. Ils avaient les moyens de se mettre au vert mais ce serait démissionner devant un malfaisant, devant un salaud qui n’avait pas le courage de l’affronter en face, ils devaient faire face. Ils ressortiraient le vieux fusil de chasse du père et organiseraient des tours de garde la nuit ! Profitant de la journée chômée par force majeure, Fanch et Erwan s’en allèrent en ville pour voir et entendre. Le café du commerce les accueilli de mauvaise grâce évidente. Fanch s’approcha du comptoir et commanda deux petits noirs. - Je ne sais pas si je peux servir des incendiaires, Hein Baboo qu’est ce que t’en dis ? T’as voulu toucher la prime mon salaud ! Réfrénant sa colère il repartit vers sa table rejoindre Erwan qui voulait casser la gueule au bistrotier. Il ne vit pas la jambe du Fâcheux qui lui barrait la route et s’étala comme une masse renversant la table et les consommations des ivrognes qui accompagnaient le Fâcheux. Il s’ensuivit une monumentale bousculade ou les deux monstres eurent facilement le dessus sur les acoolos associés, à la langue pendue mais peu courageux devant les deux costauds qui leur faisaient face. Ils repartirent vers la ferme sous les huées des gamins du bourg qui criaient « Au Feu, au feu » sur leur passage. C’était pourtant un bourg très chrétien avec église, curé, catéchisme où on enseignait la charité chrétienne, où tout le monde se retrouvait pour s’embrasser à la fin de la grand’messe tous les dimanches, où on écoutait le bon curé vous parler de tolérance…. Etrange n’est ce pas ? L’incident du bourg ne calma pas la colère de Germaine, bien au contraire. Elle ordonna à tout son monde de rester groupé, même pour aller faire des courses au Super U. Les pompiers et les gendarmes arpentaient les restes de l’incendie à la recherche du moindre indice prenant photos et échantillons à fin d’analyses. Ainsi passa la matinée du Vendredi ! Le Docteur Troduc, chemise blanche empesée et rosette à la boutonnière de son blaser bleu marine, conduisait sa Limousine Citroën sur les petites routes des bords du golfe pour atteindre l’auberge du Kraken à la pointe de Pen Mern en face de l’île aux moines. Il était satisfait ;l’opération d’hier soir s’était déroulée en parfaite discrétion et avait apparemment déstabilisée tout le monde. Parfait, parfait se répétait-il dans le secret de sa voiture. Il arrivait au Kraken juste à l’heure. Son interlocuteur l’attendait à une petite table isolée en front de mer. Quel endroit magnifique se dit-il ! - Prenez place mon cher. Une petite coupe pour commencer vous ferait elle plaisir ? - Qu’elle bonne idée ! Puis les banalités continuèrent pour accompagner quelques langoustines et le turbot grillé sauce hollandaise accompagné de petits navets sautés au beurre, qu’ils décidèrent de prendre par la suite. L’ambiance du restaurant était détendue et confortable dans le style des restaurants pour touristes aisés ou hommes d’affaires en quête d’un endroit calme pour discuter de leurs dossiers. Ils s’aperçurent vite que le flot de la conversation des tables voisines s’enflait de façon directement proportionnel à la quantité de vin consommé et que les mots qu’ils pouvaient alors échangés resteraient compréhensibles pour leurs seules oreilles. - Alors docteur allons nous collaborer cette fois ? - En toute discrétion bien sûr. - Bien sûr mais je veux un engagement pour toute la campagne de ramassage, je ne veux pas avoir à chercher un autre site au milieu de la saison avec un bateau qui attends au large c’est trop risqué . - O.K. Combien ? - Comme convenu : 10 opérations, le stockage et le réembarquement sur le camion, 50000 par opération. En principe tous les 15 jours, mais vous recevrez un message 48 heures avant. Le camion passera une fois par mois là aussi je vous préviendrais 24 heures avant. Première opération à la cale de port Espagnol en rivière d’Auray, Jeudi prochain 18heures précises à cause de la marée. Il n’y aura pas d’autre signal. - Très bien mais il me faut un numéro d’urgence pour appeler si un problème imprévu se présente. - O.K. Je vais te le donner. A propos, tu achètes un téléphone à carte jetable, avec un numéro réservé à nos échanges.

Instantanément après avoir conclu il était passé du vouvoiement au tutoiement indiquant par là qu’ils étaient désormais en affaire. L’interlocuteur du Docteur s’appelait Pol Garcia, ils s’étaient connus lors d’un séminaire du petit parti séparatiste d’extrême droite le MNB. Il avait été fasciné par l’allure de grand fauve et le regard inquisiteur de Pol Garcia, sa fourberie alliée à sa dégaine de hobereau de village, portant beau un chapeau à larges bords et une perpétuelle veste de cuir noire, eurent tôt fait de ferrer le poisson. Le docteur n’y avait vu que du feu, avec un plus d’expérience et un peu moins d’orgueil il aurait fuit à toute allure cet oiseau de mauvaise augure.

Pol Garcia ne pouvait plus exercer son métier de contrebandier dans la région de Nantes où les hommes du commissaire Le Guillou l’avaient pratiquement interdit de territoire. Il y était repéré, fiché, parfaitement identifié et ses faits et gestes faisaient toujours l’objet d’une surveillance particulière depuis l’affaire du « gang des dockers » que le commissaire avait menée avec succès l’année dernière avec son ami le Capitaine Janvier. Garcia avait donc été contraint de se rabattre sur une petite ville où son pédigrée serait moins connu et où il pourrait recommencer à investir dans la contrebande en tout genre. Il se croyait parfaitement inconnu des services locaux de la gendarmerie. Malheureusement pour lui, Le Guillou connaissait très bien le Capitaine Le Huédé, c’était aussi un ami de Janvier et les dossiers avaient suivi. Mais aujourd’hui compte tenu de la visite du Ministre, Pol Garcia était sans surveillance. Le Docteur Troduc rentra à Pennac confiant et satisfait de son entretien avec Pol Garcia. Il devait préparer son discours pour annoncer aux membres de son groupe le lancement de l’opération « Blanche Hermine » et s’entretenir avec son complice Marcel Launay, l’entrepreneur, des modalités de l’opération du Jeudi suivant. Fiers et cons à la fois, les petits notables de Pennac, dûment sélectionnés pour leur servilité et leur naïve crédulité par le Docteur, arrivèrent déguisés selon leurs grades en chevaliers ou autre sénéchal de l’ordre de « la Croix Celte » dans la salle du conseil à 20heures précises. Ils se disposèrent en cercle tels les chevaliers de la Table ronde, attendant dans un recueillement quasi religieux, l’arrivée du Seigneur de ces lieux. Le Docteur dans son habit noir et argent de grand Maître se leva et commença solennellement son sermon. Il en appela comme dans chacun de ses discours solennel à Amaethon chef suprême des Bretons ; le chef à la tête de dragon, réincarné dans l’arbre royal : Le Chêne. En bon tribun il tirait ses citations du Cad Goddeu ou Le Combat des Arbrisseaux, poème écrit au IVeme siècle et qui est sans doute le plus énigmatique de tous ceux attribués au barde Taliesin si bien qu’on peut lui faire dire ce que l’on veut : Par le sage des sages je fus marqué Avant l’existence du monde Au temps où je reçus la vie Dignes étaient les peuples du monde Etc.etc… il continua sur sa lancée devant les groupies médusées par tant de science de pacotille se référant à ce qu’il disait être le Testament des Anciens pour asséner son Message et demander l’approbation générale pour le lancement de l’opération « Blanche Hermine ». Sans en dévoiler les détails il obtint facilement un blanc seing pour faire fuir par tous les moyens à sa convenance, les Monstres du territoire de la commune voire de la Bretagne…mais il ne fallait pas trop en demander quand même. Il fut décidé que les détails de l’opération seraient établis par le « synode » de trois membres : le pharmacien Joseph Le Cleach, Marcel Launay, le fidèle et crédule lieutenant et Sa Majesté Le Docteur. En outre ils convinrent pour des raisons de sécurité, évidentes, comme ils l’avaient fait lors des opérations précédentes contre la clinique, d’interrompre les réunions au château jusqu’à nouvel ordre. L’ordre de dispersion fut donné vers 22heures et tout le monde rentra sagement retrouver les plis et replis de la grasse matrone qui les attendaient dans leurs gentils petits lits douillets ! Germaine, imbue de sa naturelle autorité, organisa les tours de garde dans La Ferme, elle craignait plus les violences physiques que matérielles pour lesquelles elle avait une bonne assurance ; mais elle savait ses ouailles craintives et peu dans l’esprit du combat qu’il allait falloir mener. Il ne se passa rien cette nuit, ni la nuit suivante. Le dimanche passa comme dans un camp retranché, tous, ils tournaient en rond traînant leur ennui du canapé à la télévision, de l’étable où il fallait bien s’occuper des bêtes, au jardin pour ramasser quelques légumes pour la soupe. Interdits de messe du Dimanche, Fanch et Erwan ne pouvaient pas aller boire leurs chopines de rouge dans un café plus accueillant que celui de leur dernière expédition, chez Denise par exemple, elle au moins avait l’esprit large. L’atmosphère était lourde et pesante et chacun se demandait si Germaine n’en faisait pas un peu trop. S’ils avaient été à la grand’messe, ils auraient senti en sortant, la sourde hostilité des braves gens de Pennac ; il était devenu courant dans les bonnes familles de menacer les enfants turbulents d’être envoyés pour les punir, en pension chez les monstres, suivait bien sûr, les cris de frayeur attendus en de telles circonstances. Les rumeurs reprenaient de plus belle, l’un prétendait les avoir vu danser de joies la nuit, autour de leur grange en flamme, l’autre avait remarqué les aller et venues de la camionnette de chez Darty et se demandait s’ils n’avaient pas découvert le trésor que l’on supposait avoir été enfoui par le père Gallay déjà plus ou moins convaincu de sorcellerie en son temps ; n’avait il pas marié sa cousine germaine ? D’aucuns disaient même qu’ils étaient frère et sœur de sang ! On avait vu le résultat de cette union contre nature ! La ville bruissait de rumeurs les plus diverses à l’encontre des monstres et cela faisait parfaitement l’affaire du Docteur Troduc. Dans l’intimité de son cabinet de travail, il organisait la semaine à venir avec la précision d’un général avant la bataille. Sur l’un des murs il avait étalé la carte du canton avec la répartition des terres et des différentes fermes, en rouge ses propriétés en vert les autres. Il était évident à ses yeux que pour régner en Seigneur sur son domaine et sur ses manants de fermiers, il devait construire son château au milieu de ses terres sur la petite colline qui dominait à l’ouest la grande plaine s’étendant jusqu’à Pentoul. C’était précisément à cet endroit que se trouvait La Ferme des Gallay. Il lui manquait cette colline et une …particule. Le Docteur Troduc savourait en silence l’enchaînement des évènements et se voyait déjà installé dans ce salon dont il avait peaufiné les plans ainsi que l’ensemble du château, dominant ses champs, ses bêtes et ses gens qu’il avait si bien manipulés. Il sera Maire aux prochaines élections et député ou sénateur aux suivantes !

En attendant ce jour de gloire, il devait mettre la dernière main aux préparatifs de la phase suivante de l’opération Blanche Hermine. Il convoqua à la petite ferme isolée qui lui avait déjà servit pour ses rendez vous discrets, le Pharmacien et l’Entrepreneur. Cet endroit s’appelait sur les vielles cartes du canton La Rigole. Joseph Le Cleach et Marcel Launay seraient les exécuteurs invisibles, l’espérait-il, de ses basses œuvres. Ils ne verraient dans leurs actes que l’accomplissement d’une mission sacrée au nom de la pureté Celte. Cela l’étonnera toujours de voir à quel point les hommes à la recherche d’honneurs ou de reconnaissance sociale deviennent aveugles et stupides lorsque l’on sait appuyer là où ça leur fait du bien.

Germaine reçu une première réponse le lundi en fin de matinée. Le réseau l’informait que les mails venaient de Pentoul et avaient pour origine un groupe qui signait « La Croix Celte ». Pentoul étant le lieu où était le central, cela ne voulait pas dire que les mails ne venaient pas de Pennac. Elle était quelque peu perplexe, ce nom lui disait vaguement quelque chose ; c’était dans sa mémoire associé à l’affaire de la clinique du Docteur Serre, le journaliste avait cité à plusieurs reprises ce groupe d’illuminés comme étant les instigateurs de cette action contre la pratique de l’I.V.G.. Elle irait voir le Maire, peut-être en savait-il un peu plus sur cette société secrète ?

A sa grande surprise le Maire accepta de la recevoir dès le début de l’après midi.

Le Docteur Serre reçu Germaine en présence d’un personnage qu’elle ne connaissait pas et qui se présenta comme étant le Lieutenant Armel Le Corre chargé de l’enquête par le Capitaine Le Huédé. Elle fut tout de suite mise en confiance par ce jeune Lieutenant avec lequel elle sentit passée une onde de sympathie. Le Maire lui donna tous les détails de la situation c’est à dire en fait peu de choses, mises à part des informations, non vérifiées pour l’instant, sur « la Croix Celte » et ses membres, quant à Germaine elle les informa du résultat de ses recherches. Ils convinrent de se tenir mutuellement informés et se quittèrent sur le coup de quatre heures de l’après midi. Lorsque Germaine revint à la ferme, elle avait cette allure de pachyderme têtu et déterminé qu’elle prenait avant d’agir et rien n’aurait pu la dissuader de faire ce qu’elle avait prévu de faire. Tout était calme alentour, une voiture de la gendarmerie veillait discrètement, Louise vaquait à ses occupations habituelles et Fanch et Erwan étaient au travail dans les champs à moins de 400 mètres de chez eux, on entendait le ronronnement familier du tracteur, ils seraient rentrés pour six heures. Germaine se prépara en silence, elle enfila une combinaison de travail vert sombre elle prit un bonnet de laine noire, des bottes, des gants de jardinier et quelques outils dont un coupe boulons et une pince coupante. Son frère et Erwan arrivant sur ses entrefaites, elle les informa de la destination de l’aventure nocturne qu’elle préparait et leur demanda de s’accoutrer comme elle .Germaine était un peu inquiète de laisser sa sœur seule à la ferme malgré la présence rassurante de la maréchaussée, mais elle avait besoin de Fanch, et comme Erwan ne le quittait jamais, elle se résigna à partir avec les deux. Ils ne seraient pas longtemps absents, deux heures tout au plus. Le petit commando quitta discrètement la ferme et se dirigea vers la forêt de La Roche Trébon. Leur départ ne fut pas aussi secret qu’ils le pensaient car dans une voiture soigneusement dissimulée dans un taillis Marcel les observait à la jumelle à vision nocturne. La voiture des gendarmes quittant sa surveillance vers six heures trente, peu après le départ du commando, Marcel appela le Pharmacien pour l’informer de se tenir prêt, ce serait pour ce soir. Germaine avait repérer sur une carte IGN une entrée possible à partir d’un chemin de terre, comme il faisait encore jour il leur fut facile de se faufiler avec leurs outils jusqu’au portail rouillé qui marquait l’entrée du château. Le gros cadenas fut rapidement sectionné à l’aide du coupe boulon. Ils suivirent un long couloir dont les pierres disjointes suintaient, il y régnait une odeur de pierre tombale, de caveau, le sol glissant et moussu faillit faire tomber Germaine qui marchait en tête éclairant le couloir avec une lampe frontale qui la laissait libre de ses mouvements .Ils arrivèrent devant une grande porte en bois sur laquelle était gravée en relief une Svastika celte qui n’était pas sans rappeler de biens tristes souvenirs, fermée elle aussi par une chaîne scellée dans la pierre. Le coupe boulon fit merveille une fois de plus. Ils restèrent interdits devant le décor d’opérette qui ornait cette salle ronde sans fenêtre au milieu de laquelle on distinguait la table ronde et le trône du Maître. Ayant remarqué des porte- torches le long des murs, ils en allumèrent quelques unes pour donner un peu de vie à cet ensemble digne d’un film de capes et d’épées. S’il n’y avait eu ces menaces qui l’obsédaient, Germaine serait parti dans un rire énorme imaginant les clowns qui devaient se prendre pour de preux chevaliers alors qu’ils n’étaient et ne seraient jamais autre chose que de gras et stupides petits bourgeois bedonnants et libidineux. Ils visitèrent une autre pièce qui servait surement de bureau meublé d’un simple secrétaire sur lequel était posé un téléphone sans tonalité. Ils sentirent rapidement qu’ils ne trouveraient rien de spécial dans ce décor de cinéma, plus de papiers, plus de traces, le renard n’était pas dans le terrier. Dommage elle aurait au moins voulu savoir qui il était ? Qui se cachait derrière la feuille de chêne et quel était le lien entre eux? Il y avait apparemment un deuxième accès avec une porte à serrure donnant sur l’arrière du château, cette porte permettait sans doute à quelque visiteur peu désireux d’être reconnu de s’éclipser sans être inquiété. Peut-être qu’une autre fois cette deuxième entrée pourra lui être utile. Elle se promit de revenir…. En pleine séance ça pourrait être drôle ! Ils quittèrent la Forêt de la Roche Trébon aussi discrètement qu’ils y étaient arrivés et revinrent à la ferme sur le coup des huit heures trente. Pas de lumières dans le salon ni dans la cuisine, pas d’odeurs de frichtis qui rôdait dans l’air, pas de bruits. Germaine compris tout de suite que quelque chose de grave était arrivé. Elle fonça sur son ordinateur, un mail laconique et menaçant l’y attendait : Il ne lui arrivera rien si dans les 4 jours vous avez quitté le canton. SINON…

                         La feuille de chêne

C’était donc ça. Ah Les Salauds ! La campagne fut réveillée par le hurlement de bête blessée que poussa Germaine. Jamais il n’y eut tant d’effroi ni tant de haine dans un cri humain, jamais il n’y eut tant de douleurs. Fanch et Erwan se mirent à l’unisson et les bois et les champs et les taillis frémirent de tant de souffrances. Ils se tinrent l’un contre l’autre tremblant et pleurant à la fois, déambulant dans chaque pièce en vain, vaquant de ci de là d’une démarche de fantômes cherchant le moindre indice. Rien, Rien, ils ne trouvèrent aucune trace de Louise. Reprenant son calme et sa respiration, Germaine emmena tout le monde au bourg et réveilla le pauvre Docteur Serre. Celui-ci atterré devant des accusations sur des faits aussi graves qui se seraient passés sur sa commune, fut complètement noyé sous le flot de paroles et de cris poussés par une Germaine qui se laissait dominer par sa colère. Les yeux injectés de sang et de haine meurtrière, le menton déformé en avant, elle était vraiment monstrueuse. Quand la tension retomba un peu ils informèrent immédiatement le lieutenant Le Corre qui dépêcha une escouade de pandores à la ferme mais ceux-ci étant dérangés en plein match de foot à la télé entre Lorient et Rennes se firent un peu tirer l’oreille pour venir sur les terres de Pennac, à la ferme des Gallay. Ces gogols feraient mieux de foutre le camp et d’arrêter de les emmerder pour des conneries ! Les empêcher de suivre le match était un crime de lèse majesté ! Les trois monstres revinrent à la ferme, Fanch eut bien du mal à raisonner Germaine qui voulait mettre le feu à la moitié du bourg. Elle s’en voulait d’avoir laissé Louise seule pendant leur expédition en forêt, elle s’en voulait d’être rester si longtemps à examiner ce vieux tas de pierres, elle s’en voulait de n’avoir pas enfermé Louise à double tour dans la maison, au moins elle aurait pu prendre le fusil et se défendre, elle s’en voulait pour tout cela et plus encore de n’être pas partie avec son barda et sa famille à la ville, loin de ces cons, loin de ces petits bourgeois méprisants et fats, engoncés dans leurs certitudes. Elle en voulait à la terre entière ! Le pharmacien Joseph Le Cléach et Marcel avaient accompli leur mission à la perfection, sans éveiller le moindre soupçon dans les villages qu’ils avaient traversés avec leur passagère bien installée à l’arrière de leur voiture dans les bras de Morphée. Celle-ci dormirait longtemps avec la quantité de chloroforme qu’ils lui avaient fait respirer. Ils arrivèrent à la Rigole vers les huit heures du soir. Ils avaient enlevés leurs masques pour respirer mieux. Ils installèrent Louise dans une petite pièce sans fenêtre avec une simple paillasse qui pouvait servir de lit. Ils la déposèrent après lui avoir entravée les mains avec une paire de menottes et mis un bandeau sur les yeux, puis après avoir soufflé un peu, ils reprirent le chemin du bourg de la façon la plus discrète possible. Joseph, pharmacien de son état, avait bien remarqué les plaques d’eczéma dans son cou, il se promit de lui apporter une crème apaisante et un calmant pour atténuer son angoisse. Joseph avait de la pitié pour cette jeune femme qui avait eut quelque charme à une époque pas si éloignée. C’est vrai qu’il adhérait totalement aux idées de Troduc et qu’il voulait vivre dans une Bretagne débarrassée des rebus de l’humanité mais ses méthodes le surprenaient par leur excessive violence, comme l’an dernier lorsqu’ils avaient mis à sac la clinique du Docteur Serre dont il appréciait par ailleurs la grande compétence. La vie est compliquée pour les indécis et les chiches molles qui ne savent pas choisir leur clan. Il en avait toujours été ainsi pour Joseph, son mariage était un échec, quoique portant haut les valeurs chrétiennes de bienséance et de fidélité apparentes, il ne supportait plus la rigide et bornée suffisance qu’affichait en toute circonstance Mme Le Cléach. Ils faisaient chambre à part depuis trois ans et leur vouvoiement en privé comme en publique reflétait parfaitement l’absence totale de complicité qui régnait dans ce couple de pure convenance. Le pharmacien de Pennac était un frustré de la vie et des rêves de sa jeunesse, Troduc lui avait redonné un peu de rêve et il lui en était reconnaissant. De retour dans sa pharmacie, il prépara les onguents pour soulager l’eczéma de Louise, et prit quelques anxiolytiques dans sa réserve. Mme Le Cléach étant à sa séance de bridge hebdomadaire à Pentoul, elle ne rentrerait pas avant une heure du matin, elle rejoindrait bruyamment, étant quelque peu ivre, son antre et s’endormirait pesamment sous l’effet de son Témesta quotidien, il serait tranquille toute la nuit. Il reprit sa voiture et retourna à La Rigole. Louise dormait toujours et il en serait surement ainsi pendant trois bonnes heures. Il entreprit de lui dégager le dos et commença un massage doux et ferme en appliquant l’onguent de sa fabrication par cercles de plus en plus larges et de moins en moins fermes. La médecine fit son effet, la peau devint plus douce sous les doigts fin du pharmacien, de marbrée, elle devint rose comme les fesses d’un bébé. Petit à petit son massage s’adoucit et sans qu’il s’en aperçoive vraiment devint caresse. Au bout d’un quart d’heure de ce traitement d’inspiration plus thaïlandaise que bretonne, il se surprit en état d’érection, étonné et ravi. Cela faisait si longtemps que Mme Le Cléach ne lui inspirait plus rien si n’est quelque dégout lorsque, certaines nuits dans ses cauchemars, il l’imaginait le poursuivant de ses assiduités parmi les pots à pharmacie et les boites de pansements. Louise dormait toujours mais semblait étrangement calme et reposée, il s’allongea à coté d’elle, attendant son réveil, en rêvant cette fois, à une île au soleil et de douces vahinés le berçant de leurs voies sensuelles et reposantes. Il s’endormit ! Il fut brutalement réveillé par un Troduc en colère devant tant de familiarité, prodigué à une créature du diable, par un membre éminent de « La Croix Celte » . Joseph tout penaud s’excusa, il était fatigué et comme « la créature » dormait il en avait profité pour se reposer un peu, attendant la relève. Troduc se calma, il était très satisfait mais n’en laissa rien paraître, il assurerait la relève jusqu’à neuf heures et ensuite Marcel enverrait quelqu’un. Joseph se prépara à partir en posant un regard attendrit sur Louise qu’heureusement Troduc ne remarqua pas, il n’était pas inquiet, le sédatif qu’il lui avait fait avaler la maintiendrait dans cet état jusqu’à son prochain tour de garde prévu en début d’après midi. A La Ferme, les monstres avaient fini par s’endormirent après le long interrogatoire mené par le lieutenant Le Corre et la consommation d’une quantité certaine de gnole que Germaine distribuait largement à la cantonade pour se donner du courage et éviter de tomber dans une prostration dont elle était sûre , elle ne se relèverait pas. La tête lourde comme obus de 75, les paupières en capotes de fiacre, les oreilles encombrées d’un bruit de roulement de train de marchandises, tous les muscles douloureux comme s’ils étaient sortis d’un laminoir, elle se leva vers les neuf heures en se précipitant vers le lavabo le plus proche pour y rendre son 4 heures et tout le liquide qui avait bien voulu rester dans son estomac. Allégée de quelque décilitres d’un mélange peu ragoutant elle hurla « debout là de dans » persuadée d’être la première levée. Elle fut toute surprise de voir qu’Erwan avait suppléé sa sœur en préparant un petit déjeuner réparateur, Fanch était déjà rasé de près, tous attendaient Germaine pour prendre conseil. Elle ne fut pas longue à prendre une décision : - Bien évidemment nous nous battrons mais nous devons songer à Louise et nous partirons. De toute façon j’en ai ma claque de cette bande de loufiats et je ne veux plus rester dans ce bordel pour être continuellement la risée de tout le monde. - C’est pas possible Germaine tu vas les laisser gagner ! - Et ta sœur, la chair de ma chair comme vous tous ; tu crois que je vais la laisser un jour de plus entre les mains de ces salauds ! - Non je sais mais c’est quand même trop facile pour eux. - Oh ! mais ne t’en fais pas je leur réserve un chien de ma chienne, ils ne l’emporteront pas au paradis ça je te le promets ! En attendant préparons nous à faire nos bagages. Fanch tu nous trouves d’abord une belle villa qui donne sur le Golfe avec une belle terrasse pour prendre l’apéro les soirs d’été et 4 chambres avec 4 salles de bains et un petit bureau. Tu ne lésines pas, on a les moyens. Erwan tu dégottes un déménageur et tu lui demandes un devis. Moi je vais voir Le Capitaine Le Huédé. Sur ce Germaine prit la voiture et parti en trombe vers Pentoul. L’entretien ne dura pas longtemps car elle avait un autre rendez vous secret et ne voulait pas que son frère se pose des questions. Elle fit part au Capitaine, simplement de ses intentions de quitter Pennac et d’obéir aux ravisseurs ; ils se reverraient plus tard lorsque l’enquête en cours aurait quelques résultats. Mais elle n’attendait plus rien de la police ni de personne d’ailleurs, le pire avait été atteint et maintenant elle n’avait qu’un seul objectif : récupérer Louise quel que soit le prix à payer et quitter ce cloaque. Elle avait rendez-vous avec le Docteur Guillévic chirurgien plasticien de l’hôpital universitaire de Pentoul. L’entretien fut très constructif et fit entrevoir pour elle et sa fratrie une autre façon de voir la vie si la situation actuelle, comme elle l’espérait fortement, n’était que transitoire et que tout rentrerait dans l’ordre bientôt. En sortant de son entretien elle passa à l’agence immobilière Pentoul Immo et leur donna un mandat non-exclusif pour mettre la ferme en vente, une estimation serait faite dès le lendemain matin par l’un de leurs experts. Elle ressentit comme un énorme poids en moins au creux de son estomac, si ce n’était l’inquiétude qu’elle avait toujours au ventre pour sa sœur, elle en aurait presque sauté de joie. Pourquoi avaient-ils attendus si longtemps avant de prendre une telle décision ? Elle en aurait presque remercié les ravisseurs de les avoir obligé à partir. Elle rentra à la ferme aussitôt ses affaires terminées en ville, un peu inquiète de les avoir laissé si longtemps seuls, maintenant dés que l’un deux quittait le champ de vision des autres une inquiétude sournoise naissait et lui taraudait l’esprit. Il ne s’était rien passé d’anormal, Erwan avait fait venir un déménageur qui avait assuré qu’il ne fallait pas plus de 2 jours de préavis pour assurer un déménagement complet ; il avait aussi discuté avec leur plus proches voisins qui étaient intéressés par la reprise des bêtes et de l’outillage qui restait après l’incendie. Fanch avait trouvé plusieurs villas qui pourraient faire l’affaire, l’une d’elle étant libre, le propriétaire acceptait de la louer en attendant que la vente fut effective, Germaine s’enferma dans son bureau pour réfléchir et consulter ses mails.

Le réseau lui envoyait la réponse tant attendue.

Les mails signés La feuille de chêne avaient tous pour origine un poste téléphonique situé au 45 de la rue du Puits, l’adresse du Docteur Troduc ! Trop tard se dit-elle , elle avait pris sa décision, elle et sa famille, partiraient dès le retour de Louise, sinon…. alors oui ce serait le grand feu d ‘artifice ! Le grand carnage ! Le pharmacien revint vers midi pour prendre son tour de garde, masqué il s’approcha de Louise qui, réveillée mais encore un peu dans les vaps, se demandait bien ce qu’elle faisait attachée sur cette paillasse. Sans un mot il la fit boire lui donna un gros sandwich au jambon pour qu’elle ne perde pas trop ses forces : - Qu’est ce que je fais ici ? Pourquoi suis-je attachée ? Qu’est ce que vous voulez de moi ? - …… (pas de réponse…) - Parlez enfin, ne me laissez pas comme cela ! Dans un geste d’apaisement il s’approcha d’elle pour vérifier que son traitement continuait à être efficace. Elle se méprit sur ses intentions et se mit à crier d’effroi pensant qu’il voulait l’agresser pour la faire taire. - Je ne te veux pas de mal, tu sais. Je t’ai soignée avec une vieille recette de ma grand-mère et j’ai voulu vérifié que c’était toujours efficace. Pour la première fois depuis bien longtemps un homme s’intéressait à elle et en plus cela lui faisait du bien. Une bouffée de chaleur lui fit rougir les joues, ce trouble n’échappa pas à Joseph qui détourna son regard pour qu’elle ne vit point à quel point il était lui aussi troublé. - C’est donc ça que je me sente si bien. Dites moi, pourriez vous m’en remettre un peu de cette crème de vot’ grand’mère, avant que les autres y viennent. Mal à l’aise et tout ramolli Joseph se prépara à lui appliquer consciencieusement son traitement. Il du aider Louise à enlever son chandail et à retrousser ses vêtements pour découvrir ce dos si fragile et si doux maintenant. Dès les premiers attouchements il sentit en lui que tous ses refoulements allaient exploser, qu’ils allaient d’un coup balayer vingt ans de purgatoire imposés par sa condition sociale et son épouse si bien sous tout rapport. N’y tenant plus il retourna Louise comme une crêpe et l’embrassa fougueusement… Elle ne fut pas surprise, elle n’attendait que cela. Ils firent l’amour comme si c’était la première et la dernière fois de leur vie, comme les adolescents qu’ils n’avaient jamais été. Plus tard, bien plus tard, alors que l’heure de la relève approchait, elle parla la première : - Et maintenant qu’est ce qu’on va faire ? Comment vois-tu la suite ? Tu as eu ce que tu voulais ! Qu’est ce que je vais devenir. Je ne sais même pas qui tu es. Toujours masqué le pharmacien réfléchissait à la vitesse du T.G.V. - Je ne peux pas te laisser là mais si je te délivre tout de suite, ils vont vite réagir et je ne pourrais pas te protéger. Alors soit patiente et fais moi confiance si tu peux. Le mieux est de ne rien faire pour l’instant, le gardien suivant sera là dans 5 minutes si tu n’es plus ici l’alerte sera immédiatement donnée Je reviens dans 4 heures pour te délivrer et on aura 3 heures devant nous avant qu’ils s’aperçoivent de ton évasion, continue à faire semblant de dormir et tu ne seras pas embêtée. Fais moi confiance je reviendrais. Elle ne sut jamais pourquoi mais elle lui fit confiance, à 18 heures le pharmacien était de retour, toujours masqué sans un mot de trop, il l’emmena avec les yeux bandés vers une destination qu’elle reconnaîtrait dès qu’elle mettrait pieds à terre. Tout près de La Ferme, là où sa famille l’attendait, là où la chaleur des siens la protègerait. Ainsi fut fait , Ainsi se termina le premier épisode de la croisade des monstres ! 2ième partie : L’addition

Nous ne pouvons pas décrire la joie et le bonheur des retrouvailles, les mots nous manquent. Nous ne pouvons pas non plus décrire la colère du Docteur Troduc quand il s’aperçut que sa proie avait disparue. Il était plus vexé que fâché car il avait besoin d’être libre pour son opération du jeudi soir, mais son orgueil en avait pris un coup, c’est lui qui commande et pas le destin ni un quelconque pharmacien maladroit. Il attendrait les explications vaseuses de ce bon à rien et pour la forme il l’exclurait momentanément du groupe des dirigeants. Le docteur appela Marcel, l’entrepreneur, car ils devaient rapidement changer l’aspect de la pièce où avait été détenue Louise et préparer l’entreposage des palettes de marchandises de contrebande, qui allaient commencer à arriver à partir de Jeudi. Il était temps de penser à faire entrer un peu d’argent dans les caisses d’autant que si ses renseignements étaient bons, il semblait que les monstres se préparaient à partir. Les évènements s’enchainaient donc de façon satisfaisante malgré ce contre temps. Il lui fallait à tout prix prendre quelques mesures pour éviter que la police ne remonte jusqu’à lui. La Rigole était une de ces fermes isolée à laquelle on pouvait accéder facilement sans attirer l’attention, à condition de ne pas attiser la curiosité des voisins par un feu ou par une voiture mal stationnée. Le Docteur devait affecter le penti à son commerce ainsi personne n’entrerait dans la vieille maison, ainsi la récolte de toute une vie de convoitise, de manipulations et d’hypocrisie allait enfin commencer. Sa fortune établie, son pouvoir politique assuré, sa réputation reconnue, il allait enfin pouvoir jouir de sa position dominante et mener sa carrière vers les sommets auxquels il pouvait prétendre. Il était le Maître, le Gardien de la pureté celte, le Guide. Son euphorie agissait sur lui comme une drogue, il avait besoin de se retrouver dans le secret de son cabinet de travail ou au milieu de ses terres pour se projeter déjà à la place qui était naturellement la sienne c’est-à-dire au Sommet. Ces derniers temps cette excitation, ce feu qui le dévorait de l’intérieur, ne le quittait plus, il en avait oublié … les Monstres. Mais eux ne l’avait pas oublié. Ils avaient pour l’instant d’autres préoccupations mais ils préparaient l’Addition et elle serait …salée. Les monstres avaient quitté en bon ordre, sous la férule de Germaine, les terres de Pennac. Ils s’étaient établis dans une grande maison dominant le port de Pentoul mais ils avaient une étape très importante à franchir avant de réfléchir à leurs futures activités. Tous étaient concernés même Erwan le moins atteint de la famille. Un mois plus tard… Germaine se réveilla doucement dans un lit qui n’était pas le sien, un peu anxieuse, c’était le jour J. Un bruit de pas une agitation particulière dans le couloir devant sa chambre, enfin la porte s’ouvre et le docteur Guillévic entre jovial comme à son habitude : - Alors Germaine bien dormi ? C’est le grand jour ! Un peu anxieuse ? - Bien sur. - Bon pourquoi attendre, on y va. Délicatement comme on enlève les pétales d’une rose il retira les bandages un par un. Puis il prit un peu de recul pour admirer son œuvre et avec un air de satisfaction à peine contenu : - Allez Germaine c’est à vous ! Alors tremblante, très inquiète, elle prit le miroir que lui tendait le chirurgien et ouvrit les yeux sur la nouvelle Germaine. - Oh ! C’est une résurrection. Elle mit quelque temps à s’habituer à son nouveau visage, le même que mit Fanch à se regarder dans la glace avec sa nouvelle bouche et son bras encore dans le plâtre mais d’une longueur normale. Pour Louise se fut un peu plus long, un peu plus douloureux, la réduction de sa scoliose devait être accompagnée de longues et pénibles séances de kinés postopératoires qui lui étaient prodiguées au centre spécialisé de Kerpape à coté de Lorient, mais déjà, elle se sentait devenir une autre femme, son eczéma disparaissait peu à peu et comme par miracle ses cheveux commençaient à repousser. Pour Erwan depuis qu’il allait régulièrement au salon de massage et de remise en forme, il avait complètement changé ; c’était devenu un autre homme, sur de lui et même élégant dans son nouvel accoutrement sportif et décontracté… très cool ! Les monstres étaient méconnaissables. Ce n’étaient plus des monstres !...Pour le reflet dans la glace ! Mais… la vengeance sournoise et brûlante allait les transformer petit à petit en… monstres ordinaires. Comme les autres, les gens normaux, leurs semblables. Ils allaient recommencer à vivre comme des vrais citadins vaquant à leurs affaires en ayant l’air toujours pressés, s’intéressant à la vie politique locale, aux petites phrases des hommes publiques etc…etc. Pour commencer ils devaient liquider la vente de la ferme et cela n’était pas forcément simple car il n’était pas question de céder ce bien familial à n’importe quel prix. Comme par hasard le premier à faire une offre fut le Docteur Troduc mais le montant proposé ne pouvait pas être accepté, il n’en offrait que pour la moitié de la mise à prix persuadé d’être le seul acheteur potentiel. Il fallut organiser une concurrence crédible et surtout une intoxication qui allait l’inquiéter et lui faire commettre sa première erreur. Pour ce faire Germaine confia sa première mission à Erwan, lui seul était pour l’instant présentable et capable de jouer au nouveau riche. Il se présenta à l’agence de Pentoul-Immo, en cabriolet sport loué pour l’occasion et demanda à visiter le domaine le jour même. L’arrivée dans le bourg de Pennac fut remarquable et fort remarquée d’autant qu’Erwan, méconnaissable, s’arrêta au café du Commerce pour consommer une bière et un Croque-Monsieur avec la vendeuse de l’agence en commentant bruyamment son projet d’investissement et s’exclamant avec emphase sur la qualité de vie enfin retrouvée à la campagne si près de la mer ! A peine de retour à l’agence la vendeuse qui s’était engagée à prévenir Troduc des acheteurs éventuels lui fit parvenir ce qu’elle croyait être les intentions fermes de cet investisseur riche et pressé. Celui-ci reçut la mauvaise nouvelle en pleine préparation de son discours inaugural pour la reprise des réunions de La Croix Celte cela ne lui ne plut pas du tout, à tel point qu’il n’en dormit pas de la nuit. Il ne savait pas qu’il y aurait beaucoup d’autres nuits où il aurait du mal à trouver le sommeil. Le Lendemain il remonta son offre au niveau du concurrent en précisant qu’il payait cash sans prêt bancaire, le jeune pédant de la ville n’aurait surement pas les reins assez solides pour offrir de telles garanties. En fin d’après midi il reçut un démenti et une confirmation de sa propre naïveté, son offre était suivie et faisait même l’objet d’une surenchère. Là les choses se compliquaient, aveuglé et meurtri par cette attaque frontale sur son terrain il commit l’erreur de surenchérir sur l’offre et bien sûr, sur le marché , on atteignait des prix déraisonnables, mais parle-ton de raison dans les affaires de cœur. Troduc était ferré et personne ne put le détacher de l’hameçon ! Le compromis fut signé le vendredi matin par devant notaire en présence d’un fondé de pouvoir de l’acheteur, aucun membre de la famille ne devant se dévoiler avec son nouveau visage devant un Troduc qui était loin d’en avoir fini avec ses anciennes proies. Le produit de la vente viendrait gonfler les fonds propres de la S.C.I. que la famille Gallay avait constituée dès son installation en ville. Aucune action ne serait directement tentée contre Troduc avant la signature effective de la vente et le transfert des fonds, lesquels représentaient une plus value importante-plus20%- par rapport à l’estimation généreuse qui en avait été faite par l’agence. Les deux mois minimum requis serait utilement remplis pour mettre au point l’élaboration de la phase 2 de l’élimination du clan Troduc et de ses apôtres. Deux mois plus tard…

Germaine avait maintenant une nature toujours généreuse mais non disgracieuse grâce à sa pratique assidue des instruments de torture d’une salle de gym ; son tour de taille continuait à rétrécir… il y avait de la marge, mais…. Louise avait enfin retrouvé après beaucoup de souffrances mais avec un entêtement digne de ses ancêtres une position quasiment verticale. Elle pouvait commencer à suivre sa sœur dans les magasins de Pentoul dont les conseils avisés la transformaient petit à petit de grossière paysanne en une femme de 35 ans moderne et libre dans sa tête et dans son corps. Elle appréciait particulièrement les soins du corps avec massages, manucure, pédicure etc… Elle prenait l’air du temps et cela se sentait.

Fanch et Erwan eurent tout le temps de mettre en place la S.C.I. en achetant et retapant deux studios et un trois pièces pour commencer, pour les louer et s’assurer un revenu avec cette activité de gestionnaire de biens dans laquelle ils se réalisaient pleinement. Le premier locataire des studios allait arriver le lundi suivant. Ils travaillaient avec l’agence immobilière qui avait piloté la vente de La Ferme, tout le monde y trouvait son compte. Les Gallay tous en forme et conscients de vivre une étape importante de leur existence avec un nouveau style de vie, de nouveaux besoins aussi, décidèrent d’acheter une nouvelle Mercédès. Ils choisirent un break classe C, voiture discrète et efficace pour la mission qu’il s’était fixé car ils savaient qu’ils ne trouveraient la paix qu’après l’accomplissement de la justice selon la loi du clan Gallay. Germaine avait besoin de place pour transporter son matériel d’observation, et de confort. Elle et Louise partirent en expédition sur les terres de Pennac comme deux touristes en mal d’exotisme. Habillées de neuf et de moderne, un peu sport et décontractées, portant un large pull signé Manoukian sur un pantalon Zara pour l’une et un ensemble Laura Ashley très « woman farmer » pour l’autre, cachant leurs yeux qui auraient pu les trahir derrière des lunettes foncées au design totalement outrancier, elles étaient méconnaissables, parfaitement installées dans le rôle de femmes de la ville totalement évaporées, qu’elles voulaient jouer.

Avec un petit pincement au cœur elles firent une sorte de pèlerinage, s’assurant que personne ne les reconnaissaient. Elles déjeunèrent avec les petits bourgeois du coin à l’auberge des Ponts et se payèrent le luxe de se faire inviter pour le café par un marchand de bestiaux désœuvré qui ne les reconnut pas mais qu’elles avaient pourtant, par le passé, rencontré pour affaires. Elles passèrent à bonne distance de La Ferme, juste pour voir ; c’était le passé et il n’y avait pas à y revenir ! Dans une semaine, elles signaient la vente définitive, le montant de la transaction les consolèrent de la séparation de cette partie de leur histoire familiale. Puis elles se mirent en quête d’un hôtel car leur plan nécessitait un hébergement pour la nuit. L’Auberge des Ponts avait ce qu’il fallait avec une entrée privée pour les clients de l’hôtel, sans veilleur de nuit, ce qui les arrangeait bien.

Le soir tombait sur Pennac lorsqu’elles partirent en reconnaissance dans la campagne vers la Forêt de La Roche Trébon. Munie d’un appareil photo numérique professionnel avec un gros téléobjectif, elles se mirent en faction à bonne distance de l’entrée du domaine et prirent quelques photos pour régler leur mise au point. On était Jeudi soir il n’y aurait pas de réunion de « La Croix Celte » ce soir, aussi montèrent –elles une petite expédition à pieds vers le repère des compagnons de Troduc pour s’assurer que rien n’avait changé La grille d’entrée était toujours là mais le trou dans le grillage où Germaine était passée la dernière fois avait été réparé et même renforcé. Méfiantes elles approchèrent sans bruit avec leurs lampes frontales, leurs pinces coupantes et leurs coupe-boulons, espérant ne pas trouver plus de difficultés que lors de leur expédition précédente. Occupées à se frayer un passage avec la pince coupante, elles n’entendirent pas venir l’énorme Bas Rouge qui se mit en arrêt à quelques mètres du grillage avec un grognement caractéristique et effrayant, il fut bientôt rejoint par un deuxième qui lui se jeta sur le grillage avec un aboiement tel que nos deux visiteuses du soir, coururent de concert, se mettre à couvert dans leur voiture. Voilà qui changeait singulièrement la donne ! Intrigués par les traces de leur passage précédent, les compagnons de Troduc avaient renforcés leurs défenses. Si elles arrivaient à endormir les chiens, elles devraient redoubler d’attention car d’autres pièges pouvaient les surprendre ! Elles rentrèrent à l’hôtel pour étudier la carte I.G.N. au 20000ième de la région, qu’elles s’étaient procurées à Pentoul. Elles cherchaient une autre entrée ou une autre route d’accès à la forêt de la Roche Trébon. Le regard de Germaine se promena sur la carte allant d’un petit ruisseau ou elle pêchait autrefois la truite, aux grands champs où elle faisait la cueillette des coulemelles et des rosés des prés à l’automne lorsqu’elle s’arrêta sur une construction qu’elle connaissait bien mais dont la situation géographique ne l’avait pas marquée lorsqu’elle habitait juste à coté. La Rigole était la seule bâtisse encore debout, sur les terres appartenant au Docteur Troduc. La plupart de ses terrains étaient loués à des exploitants de la région qui avaient leurs propres moyens d’exploitation. Cette situation l’intrigua au point de vouloir, à la nuit tombante, aller y faire un tour. Sans avoir besoin de changer de tenue elles reprirent le chemin des petites routes de la campagne, elles se sentaient l’âme des commandos de marines qu’elles avaient si souvent vus s’entraîner près de Lorient, mais elles n’en avaient pas la forme physique. Les sœurs Gallay étaient en campagne pour régler leurs comptes et tous les Troduc du coin n’avaient qu’à bien se tenir ou à compter leurs abatis avant le combat. Peu avant La Rigole elles arrêtèrent le break à couvert dans un taillis et finirent à pieds équipées du gros téléobjectif et d’une paire de jumelles spéciales pour la vision nocturne. Plus prévoyantes, elles firent une approche parfaite s’attendant à voir débouler à tout moment un molosse pas aimable voulant goûter un peu de la chair fraîche de leurs postérieurs qu’il apprécierait mieux que le Ronron de sa pâtée. Leur affût ne dura pas longtemps, sans le savoir c’était jour de livraison à La Rigole . Totalement invisibles, elles assistèrent à l’opération du début à la fin. Quelque chose de pas très clair était en train de se passer sous leurs yeux, contrôlée par le propriétaire des lieux, le Docteur Troduc lui-même. Consciente de l’importance de leur découverte, elles en salivaient à l’avance, piaffant sur place dans l’attente d’aller constater de visu l’objet du délit et prendre quelques photos qui pourraient être très utiles bientôt. En un quart d’heures tout fut fini ; la marchandise débarquée, le hangar bouclé à double tour les deux livreurs, accompagnés de Troduc, montèrent dans le petit camion de livraison et reprirent le chemin de Pennac. Mais les sœurs Gallay avaient fait entre temps du bon travail : • A l’aide du téléobjectif adapté à leur appareil numérique professionnel Nikon, elles avaient pris quelques bonnes photos d’un Troduc opérant dans ses œuvres. • Le numéro d’immatriculation avait été noté avec une photo du véhicule devant le hangar. Elles se relevèrent de leur affût et se dirigèrent vers le hangar sans trop se méfier, croyant tout danger écarté. En approche décontractée, elles furent surprises par un projecteur à déclanchement par radar qui éclairait comme en plein jour toute la scène. Elles se projetèrent immédiatement dans la zone d’ombre, mais la caméra associée au radar eut le temps de filmer quelques secondes de leur plongeon. Coriace le Troduc ! Elles n’étaient que des amateurs et risquaient de payer fort cher leur amateurisme. Heureusement qu’elles avaient utilisé des passe-montagnes pour cacher la blancheur de leur visage, il sera difficile de les identifier avec certitude. Il leur fallait déguerpir au plus vite, Troduc et ses sbires allaient revenir en trombe, prévenus probablement par une alarme déclenchée à distance.

Elles tremblaient encore lorsqu’elles prirent un bon bain relaxant avant de se préparer pour le dîner. Mais demain est un autre jour, elles devaient réfléchir aux évènements de la journée et prendre acte de leur impréparation pour attaquer un morceau comme Troduc et sa bande.

Elles se levèrent tard et traînèrent dans leur chambre toute la matinée du vendredi, sauf Louise qui avait une course à faire. Il lui manquait de l’onguent pour son dos. A peine franchit- elle le seuil de l’officine que son instinct de femme se réveilla. Elle connaissait cette voix et avait déjà senti la douceur de ces longues et douces mains sur sa peau. La protection de sa perruque blonde et de son nouveau look allaient ils être efficaces ? De saisissement elle faillit repartir mais déjà Joseph lui demandait qu’elle était sa commande, elle ne put reculer. - De l’onguent pour l’eczéma de mon dos. - Pouvez vous me montrer votre cou pour que je puisse trouver la bonne formule ? Alors dans un égarement incontrôlé elle répondit : - La formule de votre grand’mère. Joseph fut tellement surpris qu’il laissa tomber le pot de crème qu’il tenait à la main. Ils se penchèrent tous les deux en même temps pour le ramasser, dans un même élan, leurs joues se frôlèrent, leurs mains se touchèrent, leurs peaux se reconnurent mais leurs yeux incrédules se détachèrent du regard de l’autre laissant la raison froide et rationnelle reprendre le pouvoir. - Comment est ce possible que vous sachiez d’où vient cette formule ? - C’est une histoire trop courte pour être racontée et trop belle pour être crédible. - Ce n’est pas possible Louise comme tu as changé ! c’est une Renaissance. - Eh Oui le vermisseau est en train de sortir de sa chrysalide. - Oui mais quel magnifique papillon j’ai là sous mes yeux ! Une cliente se présentant à la porte ils durent interrompre ce dialogue de retrouvailles et convinrent de se revoir pour le soir même à la fermeture. Elle téléphonerait pour lui dire où et quand. Louise repartie vers l’hôtel, heureuse et perplexe à la fois. Germaine parut quant à elle contrariée d’être découverte en ce moment aussi critique, où elles étaient en position de faiblesse par rapport au clan des Troduc et consorts. Cependant elle ne mit pas longtemps à comprendre qu’elle pouvait faire de Joseph un allié précieux et s’il était vraiment accroché aux beaux yeux de sa sœur, un allié fiable. Le rendez-vous de ce soir aurait bien lieu mais à Pentoul dans un petit restaurant sur le port et Germaine voulait parler à joseph après que Louise lui eut exposé la situation et obtenu son assentiment. Elles firent leurs bagages et rentrèrent chez elles après avoir donné leur congé à l’aubergiste. Dans son bureau de la gendarmerie le Capitaine Le Huédé était très en colère. Il venait de recevoir une note des douanes qui s’inquiétaient de ne pas voir de résultats dans l’enquête menée à l’encontre des contrebandiers de produits de luxe qui sévissaient sur toute la côte sud de la Bretagne. Depuis quelque temps, des quantités incroyables de cigarettes et d’imitations de produits Hermès , Vuitton et autre Céline circulaient sous le manteau, dans la région. C’était même devenu un must chez les jeunes d’exhiber le dernier sac Vuitton ou le dernier jean Marithé et François Gerbaud au nez et à la barbe des flics. Pas la moindre petite fuite, pas d’information non plus sur l’origine du trafic, ils avaient effectué des dizaines de contrôles routiers, effectués des perquisitions, rien que du menu fretin, rien de tangible. Le réseau semblait opérer depuis une base située en dehors de Pentoul avec des truands non fichés, inconnus des services de police. Même la piste du célèbre Pol Garcia ne donnait rien. Il menait une vie de retraité passant quelques coups de fils anodins à des amis et ne fréquentait que le monde politico religieux de la bonne bourgeoisie de Pentoul. Le Capitaine enrageait, pas la moindre indication exploitable de ce trafic, les revendeurs parlaient tous de livraisons aléatoires au cul de fourgonnettes banalisées dont les immatriculations étaient fausses, les flics ne pouvaient pas remonter bien loin. Ou était le chaînon manquant ? Qui dirigeait ce trafic ? Ou était l’entrepôt principal ? Il n’y avait pas une réponse mais sans doute plusieurs. Le centre de distribution ne devait pas se trouver loin de Pentoul et la tête devait se trouver ici sous son nez. Il n’avait pas l’expérience de son maître à penser, le Capitaine Janvier, en retraite sur les bords de la Vilaine, tout près de La Roche Bernard ; mais il en avait la pugnacité, un entretien avec ce vieux renard pourrait, peut-être, lui permettre de voir l’affaire sous un angle nouveau. Il décida de l’appeler. Trop content de voir que l’on pensait encore à lui, Janvier l’invita pour le lendemain à venir déguster dans une gargote de Pénestin, une nouvelle recette de moules aux petits légumes, Hum ! Un vrai régal. Pol Garcia, lui, était très satisfait. A l’ombre il surveillait l’écoulement et l’approvisionnement des produits de contre façon et des cigarettes, chaque nouvelle taxe lui apportait un surcroît de demandes. Il allait bientôt devoir ouvrir un deuxième centre de distribution, celui de Pennac commençait à devenir trop voyant. Malgré les précautions prises, les allés et retours des fourgonnettes allaient finir par attirer l’attention, il en parlerait à Troduc lors de leur prochain déjeuner à l’Auberge du Kraken. Pour l’instant il n’y avait pas de casse, à part ce petit con de « La crevette » qui s’était mis à trop parler quand il était en manque de cannabis, il avait fallut le pousser dans le port. Bon cela pouvait servir de leçon aux autres revendeurs ! Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes… de la petite truanderie bretonne ! Confortablement installée dans la petite salle du fonds du restaurant Les Morgates, Louise étudiait la carte en attendant Joseph, elle se sentait bien , elle n’avait aucune appréhension, elle était sure ! Louise ne le vit pas venir, elle fut surprise de l’entendre, alors qu’elle avait les yeux baissés sur son menu. - Bonsoir Louise, je n’en reviens pas que tu aies changé autant, je suis si heureux que tu m’aies retrouvé. - Moi aussi Joseph, mais avant toute chose je voudrais savoir ce que tu deviens, quels sont tes rapports maintenant avec le groupe d’illuminés qui nous a fait tant de mal. - Tu sais j’ai eu quelques ennuis après ton évasion, je ne suis plus dans le secret des Dieux ; j’ai pris de la distance avec eux, je n’assiste plus aux réunions assidûment et d’ailleurs je n’adhère plus vraiment à leurs idées. Si je continue, c’est pour me libérer de ma femme et avoir un alibi pour échapper à son emprise. - Germaine voudrait te parler, acceptes tu de la rencontrer ? - Là, tout de suite ? Oui, O.K. L’entretien avec Germaine fut bref et constructif. Ils se reverraient avant la grande réunion de La Croix Celte le jeudi après midi, Joseph aurait eu le temps de préparer ce que Germaine lui demanda. Le Capitaine Le Huédé retrouva Janvier confortablement installé sous la tonnelle jaunissante de l’auberge du Vieux Pécheur Il prenait un verre de Savenières en attendant son collègue, pour une fois qu’il s’était égaré dans les eaux tranquilles de la vallée de la Loire … différentes de celles de son cher Muscadet, il ne fut pas déçut. Yves Le Huédé le suivit sur cette voie et il apprécia ce changement de régime. Puis ce fut le plat de Moules aux petits légumes, cueillis dès le matin, à la fraîche, dans le jardin de Marie qui officiait aux fourneaux, avec des moules de ses propre parcs, la perfection de la mer alliée à la perfection de la terre. Cela valait bien les 60 kms du déplacement du Capitaine. Après les amabilités d’usage ils en vinrent vite au sujet qui préoccupait tant Yves Le Huédé : - Donc tu n’as que des broutilles à te mettre sous la dent et en plus ta hiérarchie n’est pas très satisfaite. Ils doivent avoir tous les matins un coup de fil des maisons du luxe parisien qui doivent crier au scandale et réclamer ta tête pour inefficacité ! - Oui c’est à peu près cela. - Dans ces histoires là, il y a toujours une faille, un truc qui n’a pas marché, surtout au début quand la machine n’est pas encore rôdée, ou au bout d’un certain temps dans le milieu des revendeurs quand il y en a un qui parle trop. N’y a-t-il pas quelque chose de ce genre dans tes archives ? Une affaire apparemment anodine qui n’est pas arrivée à son terme faute de preuves ou un accident malencontreux qui pourrait bien être autre chose ? - Il y en a beaucoup tu le sais bien. - Remonte patiemment à la source, il y a toujours quelque chose, sous ton nez, que tu ne vois pas et qui pourtant pourrait être le fil d’Ariane qui te manques. - Oui mais le temps presse il faut que je donne tout de suite quelque chose à manger au Préfet pour qu’il calme les Marchands. - Là je ne vais pas te faire un dessin tu sauras inventer quelque chose ! Ils finirent tranquillement leur repas sur une crêpe au Salidou et après le café, ils se séparèrent heureux d’avoir pu réanimer une vieille amitié bâtie au long des filatures et autres perquisitions effectuées de concert dans les endroits les plus insolites de Bretagne Sud. Yves Le Huédé rentra sur Pentoul avec une idée en forme de point d’interrogation, en tête. Cette récente affaire de kidnapping dans la région de Pennac qui s’était arrêtée après le retour de la jeune fille avait quelque chose de pas clair qui le laissait perplexe. Il ressortirait le dossier et s’entretiendrait avec le Lieutenant Le Corre qui avait suivi cette affaire. Le week-end passa sans autre forme de procès et tout le monde fit le plein de vitamines et d’oxygène. Certains allaient en avoir bien besoin. Troduc se prépara pour aller déjeuner à l’auberge du Kraken et… toucher ses dividendes. Pour la première fois depuis le début de l’opération contrebande il était soucieux. Qui avait cherché à s’approcher de La Rigole ? Est ce que cette tentative était en rapport avec l’effraction constatée en forêt de la Roche Trébon sur les portes et le grillage ? Si c’était le cas il y avait un danger certain avec pour l’instant un ennemi non identifié qui n’était surement pas la police. Celle-ci se serait déjà manifestée avec son arsenal bruyant et voyant. Il n’en parlerait pas à Pol Garcia car celui-ci prendrait peur et la source de ses revenus … spéciaux, tarirait immédiatement. Toujours aussi affable Pol Garcia l’accueilli avec la coupe de champagne qui était devenue maintenant comme un rituel dans leur rencontres régulières, en des lieux différents pour éviter d’éveiller d’éventuels soupçons. C’était la première fois qu’il se revoyait dans ce restaurant depuis la signature de leur pacte de grande grivèlerie. Il n’y eut aucun commentaire de part et d’autre sur les petits soucis qui les tracassaient tout juste si après la passation d’une épaisse enveloppe de la poche de Garcia vers celle de Troduc, Pol lui fit simplement remarquer que le trafic s’intensifiant ils devraient étudier la possibilité d’ouvrir un deuxième centre de stockage. Puis ils se quittèrent après un bon petit café arrosé d’un Bas Armagnac très comme il faut ! Il n’empêche que Troduc continuait d’être préoccupé par ces inconnus qui visiblement suivaient un plan agressif à son encontre. Il s’enferma dans son cabinet de travail et machinalement se connecta sur sa messagerie de La Feuille de Chêne.com . Une petite surprise l’y attendait : Salut la feuille de chêne, l’automne est arrivée tu vas bientôt jaunir et…tomber. Les Korrigans Qu’est ce que c’était que ces korrigans ? Leur site utilisait la même technique de protection que la sienne, il n’avait aucun moyen de remonter à l’origine de l’appel… pour l’instant. Troduc goûta au bonheur d’être agressé par des inconnus qu’ils ne pouvaient même pas identifier. Il n’aimait pas cela mais il était incapable de retourner la situation en sa faveur. Le Capitaine Yves Le Huédé et le Lieutenant Armel Le Corre étudiaient le dossier « Contrefaçons » depuis le matin ; évidemment les enquêtes sur Garcia figuraient en bonne place mais ils avaient décidé d’y adjoindre tous les petits faits divers qui n’avaient pas été élucidé depuis 6 mois. L’affaire de « la crevette » attira l’attention des gendarmes car ce petit malfrat était connu pour avoir été un revendeur en tout genre. La brève enquête, faisant suite à son décès, mentionnait qu’il avait sans doute été mêlé au trafic de cigarettes de contrebande. Il serait peut-être utile de poursuivre les investigations pour savoir s’il avait été vu avec d’autres malfrats avant sa mort « accidentelle » ! Le dossier Garcia s’avéra plus intéressant. Pourquoi celui-ci téléphonait-il de son portable régulièrement à Pennac, tous les 15 jours le mercredi ou le mardi ? Le récipiendaire utilisait un téléphone à carte, non identifiable. Pourquoi ? Ils reprirent aussi le dossier du soi-disant kidnapping de Louise Gallay. Les similitudes avec le « modus operandi » des affaires de la clinique du docteur Serre étaient évidentes, mais il n’y avait rien de nouveau. Cependant Le Capitaine était perplexe sur le rôle qu’avait pu jouer le Docteur Troduc dans cette affaire. N’avait–il pas été l’acquéreur de La Ferme ? N’était-il pas un des membres de cette société secrète ? Le Docteur Serre devait en savoir plus que ce qu’il avait bien voulu dire au Capitaine ? Ils allaient revoir le Maire de Pennac. Le long travail de fourmis avait repris et Yves Le Huédé sentait bien qu’il avait laissé échapper beaucoup d’indices dans sa première lecture du dossier « contrefaçons » ; sa visite à Janvier lui avait enlevé les écailles qu’il avait sur les yeux. Germaine et Louise avaient profité de la sérénité du début de cette semaine pour fignoler leur équipement et leur stratégie pour l’opération de nettoyage qu’elle projetait pour le vendredi suivant dont le petit mail énigmatique envoyé au docteur Troduc. Joseph leur avait donné la liste des membres de « La Croix Celte » et avait confirmé qu’une réunion était bien projetée pour le Vendredi soir. L’expérience précédente leur avait donné à réfléchir sur la méthode et les moyens à mettre en œuvre, aussi apprécièrent-ils de rencontrer une vieille connaissance d’Erwan qui leur prodigua discrètement quelques conseils sur l’art et la manière de fracturer une porte récalcitrante. Fanch et Erwan avaient décidé de les accompagner en couverture, ils n’étaient pas rassurés de voir les deux donzelles se jeter dans une aventure qu’ils ne voyaient pas se dérouler avec autant de facilité qu’elles voulaient bien le laisser entendre. Les deux « James Bond girls » durent accepter cette aide. Ils partirent en reconnaissance en fin d’après midi le jeudi précédent la réunion de « la Croix Celte ». Par une petite route de campagne ils atteignirent rapidement les arrières de La Forêt de la Roche Trébon, déguisés façon chasseur de grands fauves, ils firent assez de bruit pour attirer les gros Bas Rouges le long du grillage, leurs crocs bien apparents, ils semblaient affamés et prompts à venir se servir d’un bout de mollet ou de cuisse ; Fanch beurra deux ou trois morceaux de viande de la crème que leur avait préparé le pharmacien et attendit la fin du festin . Trois minutes après, montre en main, les deux fauves dormaient en rêvant de boucheries ouvertes à leurs féroces appétits ou sans doute aux grasses et opulentes fesses des fermières qu’ils apercevaient au loin dans les champs alentours. Après avoir découpé artistement le grillage pour que ce travail n’attire pas l’attention d’un éventuel gardien, ils pénétrèrent dans la forêt, comme des indiens sur le sentier de la guerre. Arrivés à l’arrière du château ils constatèrent que la aussi le dispositif avait été renforcé, non seulement la serrure avait été remplacée par un verrou de sécurité mais il semblait bien qu’un détecteur d’intrusion fut dissimulé au dessus du chambranle ; ces vielles structures ne permettaient pas d’effectuer un travail très fin surtout si l’on était pressé. Ils avaient ce qu’il fallait pour le neutraliser. Restait la serrure ! C’est Erwan qui s’y attaqua, il avait quelque don en la matière et muni des instruments de précision nécessaires, il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour déclarer : - Mesdames à vous l’honneur ! Prudemment ils commencèrent par explorer les contours de la porte en bons professionnels du cambriolage qu’ils croyaient être devenus. Tout semblait clair, cependant ils n’étaient pas très rassurés s’attendant à voir surgir on ne sait quel traquenard préparé par ce diabolique Docteur Troduc. Ils avancèrent ainsi jusqu’à la salle du conseil et là, munis de leurs lampes frontales, ils commencèrent à installer les caméras numériques miniaturisées à déclenchement par infra rouges qu’ils avaient préparées. Ils trouvèrent facilement dans les anfractuosités de la roche les emplacements adéquats, le travail fini ils revinrent rapidement de l’autre coté de la grille après avoir effacé toute trace de leur passage. Ils furent rassurés de voir que les chiens se réveillèrent moins d’une minute après leur avoir injectés l’antidote préparé par Joseph. Tout ce beau monde rentra directement à Pentoul pour se relaxer de ces moments de tension qui n’était plus de leur âge. Ils devaient revenir le lendemain. Le Capitaine Le Huédé avait rendez vous avec le Docteur Serre à 10heures ce Vendredi à la Mairie. Il avait confié la relecture du dossier Garcia et le soin de réinterroger les principaux témoins de la dernière soirée de « la crevette » à Armel Le Corre et comme il était en avance il décida de faire une visite autour de La Forêt de la Roche Trébon. Comme il s’y attendait le domaine était entouré d’une simple grille qui ne devrait pas poser beaucoup de problèmes à des visiteurs malintentionnés. Il remarqua le point de passage utilisé par le clan Gallay, mais son attention fut surtout attirée par les molosses qui montaient la garde. Il sourit, se faisant la réflexion que les chiens étaient plus impressionnants que vraiment dissuasifs pour qui savait y faire. Son rendez vous de 10heures approchant il quitta les abords de la forêt sans remarquer le regard inquiet d’un homme qui le surveillait, de la forêt, à travers les feuilles des arbres. Monsieur le Maire le reçut dans son bureau un peu trop solennellement pour le goût du Capitaine, il lui demanda donc un peu abruptement de tout lui dire sur ces illuminés de « la croix celte »car il y avait des développements inattendus, se gardant bien de lui expliquer de quoi il s’agissait. L’entretien fut assez bref, Yves Le Huédé sentant bien que le Maire était très réticent pour mettre en cause qui que ce soit, les élections approchant, il savait que le moindre scandale profiterait plus à son ennemi Troduc qu’à lui-même. Toutefois Monsieur le Maire admis que l’on pensait fort dans certains milieux de Pennac que le Docteur Troduc fut à la tête de ce groupe d’agités qui comprenait entre autre l’entrepreneur Marcel Launay le boulanger de la place du marché et peut-être le pharmacien Joseph Le Cléach ainsi qu’une demie douzaine de bonnes âmes de Pennac. Lorsqu’ils évoquèrent le fait que Troduc se fut porté acquéreur de La Ferme, pour le maire il n’y avait rien d’étonnant à cela, comme il lui montra sur une carte, La Ferme était au milieu des terres de Troduc d’ailleurs la bâtisse la plus proche de La Ferme était cette vieille construction abandonnée La Rigole qui appartenait d’ailleurs à Troduc. Ils se quittèrent peu après, un peu plus sèchement que la dernière fois. Comme il n’avait pas d’autre rendez-vous, il décida de passer voir à quoi ressemblait La Rigole. Il fut surpris par le bon état du chemin qui contrastait avec l’aspect extérieur de la construction principale qui semblait bien abandonnée. Il était presque certain que de nombreux véhicules avaient empruntés récemment ce chemin, l’absence d’herbes hautes était assez significative. Il descendit et s’approcha de la ferme pour une inspection de routine, mais quelle ne fut pas sa surprise de constater que le Hangar était bien protégé par une porte à double battant neuve, en fer, fermée par une grosse chaîne et une serrure de sureté. C’est alors qu’il entendit le très léger bruit de la caméra qui suivait ses mouvements, de plus en plus intrigué, il finit par voir l’objectif dissimulé dans le feuillage au dessus de la porte. Eh Bien !... qu’y avait-il donc de si précieux à protéger dans ce hangar ? Se sachant observé, il décida de rentrer immédiatement à Pentoul et de demander un entretien avec le Procureur pour étudier la procédure la plus efficace à suivre pour effectuer une perquisition officielle. Pendant ce temps Troduc fulminait, il recevait des informations alarmantes de toute part, même le Maire qui n’était pourtant pas son ami l’avait prévenu que la gendarmerie s’intéressait de près à ses faits et gestes, et puis cet enregistrement vidéo qui montrait ce même gendarme fouinant autour de La Rigole après avoir été vu autour de la forêt, et ce mail signé Les Korrigans ! Ce n’était pas bon cela. En toute urgence il devait prévenir Pol Garcia pour que celui-ci l’aide à déménager au plus vite dans un nouvel entrepôt. Mais on était Vendredi, il avait une réunion importante au château pour lancer sa campagne électorale, il ne pouvait agir dans l’immédiat, et Pol Garcia parti dès le matin à Belle-île pour un week-end de « Pèche au Gros » était injoignable. Quelle panade ! De toute façon la veille d’un week-end il ne se passerait rien, il avait deux jours pour réagir. Les Gallay en embuscade attendaient que se présentassent les premières voitures des croisés de pacotille à la grille d’entrée de la forêt pour prendre les photos des véhicules avec leurs plaques bien visibles, c’était un peu limite pour la luminosité même avec le nouveau Nikon numérique professionnel qu’ils utilisaient. Ils furent servis par la chance car le Docteur se présenta le premier puis vinrent les principaux soutiens du Docteur, les bons commerçants de Pennac. Ils attendraient la fin de la réunion pour récupérer leurs enregistrements et commencer à les exploiter le soir même. S’ils avaient été présents, ils en auraient eut froid dans le dos d’entendre le discours programme de Troduc. Braillées avec hargne et rage les paroles éructées par le Docteur recevaient les approbations houleuses d’un aréopage en quête de défoulements de leurs plus bas fantasmes. Les arguments étaient les mêmes que ceux utilisés par tous les partis d’extrême droite, ici agrémentés à la sauce bretonne, et adaptés à l’environnement local pour servir les intérêts personnels de Troduc. Le travail fastidieux d’exploitation des documents, photos, enregistrements etc…pris tout le week-end, la famille Gallay aidée par un joseph qui ne les quittait plus, prépara sa petite bombe avec beaucoup de soins. Le lundi matin tous les intéressés avaient dans leur boite aux lettres un beau petit paquet avec un DVD et un mot d’accompagnement personnalisé. L’un recevant des félicitations, l’autre des remarques ironiques sur son attachement à la culture bretonne, le troisième des recommandations pour informer dans son journal, tous les lecteurs, des préoccupations culturelle de ses voisins etc. etc… Ce fut la révolution ! Les familles se déchirèrent, on ironisa sur la bêtise des hommes, dans certaines on parla même de divorce ; le bourg de Pennac était en éruption, la lave n’avait pas finie de se déverser sur les guignols de « La Croix Celte ». Un paquet spécial fut déposé à la gendarmerie avec les photos prises par Germaine lors de leur équipée nocturne de la semaine précédente et un dossier complet fut adressé au Maire ! Le maire tint conseil, Troduc s’enferma dans son cabinet refusant tout appel, la meute des journalistes mettait la pression pour en faire une affaire régionale voire nationale même le parti nationaliste en vint à faire des déclarations se désolidarisant complètement des idées et des propos tenus par cet individu qui devrait selon eux être enfermé pour l’empêcher de nuire. A Pentoul, Pol Garcia revenu de son séjour en mer était très inquiet. Il espérait que le Docteur Troduc avait eut le temps de mettre à l’abri son stock avant que n’éclate le scandale. Pour Garcia les priorités étaient simples : - Récupérer le stock, si possible, sinon le détruire. - Eliminer physiquement Troduc pour supprimer tout moyen de remonter jusqu’à lui. Garcia était un pragmatique, prompt à prendre les décisions qui s’imposaient à sa logique de vieux truand. Mais il n’avait plus la force de régler lui-même ses comptes, et il préférait faire exécuter par d’autres les missions dangereuses. Il laissa un message à Troduc espérant que celui-ci sortirait de sa prostration en lui enjoignant d’être présent à La Rigole le lendemain à 9heures 30 ; entre temps il réunirait une équipe de coupe-jarrets pour liquider le centre de stockage matériellement et …physiquement. On n’est jamais trop prudent et cette affaire sentait le soufre, il s’en voulait de n’avoir rien vu venir et de ne s’être pas méfié d’une personnalité aussi contestable que celle du Docteur Troduc. Comment avait il pu s’attirer la vengeance d’une bande de paysans aussi peu évolués ? Quel méfait avait-il commis et envers quelle famille ? Pourquoi ? Il se demanda si son trafic n’avait pas été découvert et si, il n’était pas l’objet d’une surveillance de la part de la gendarmerie qui voulait monter une opération de flagrant délit ! Il devrait être très prudent et peut-être que ce n’était pas une bonne idée de se déplacer à Pennac ? Mais il devait absolument s’assurer du silence du Docteur, celui-ci ne tiendrait pas plus d’une journée sans lâcher le morceau, la sécurité de son affaire et sa propre survie en dépendaient. Le Capitaine Yves Le Huédé ne se posait pas toutes ses questions. Il avait enfin obtenu un rendez vous avec le procureur, les papiers avaient été établis et il s’apprêtait lui aussi à intervenir en force, le Mardi matin à Pennac, plus précisément à La Rigole pour une perquisition en bonne et dû forme, dans le cadre de l’enquête sur le trafic des produits de contrefaçon. Le petit dossier reçu le matin même l’avait conforté dans ses soupçons. Il fut surpris d’apprendre que le véhicule utilitaire dont on lui avait si généreusement fourni la photographie, appartenait à une entreprise locale dirigée par l’un des suppos de Troduc, un certain Marcel Launay, il y avait là matière à investigations complémentaires. Le bourg de Pennac était au bord de l’explosion, deux camps s’étaient formés, les soutiens du Maire en l’occurrence les plus nombreux et les autres, pas moins serviles que les premiers, mais entachés du crime de complot contre les bonnes mœurs de cette société toujours soucieuse de son image et portant l’opprobre populaire de tous les péchés de la terre. Les familles se déchiraient, on parlait de divorce chez les Le Cléach et chez les Launay, les Leduc comptaient les défections à l’école Diwan qui allaient bientôt atteindre la dizaine, des groupes se formaient sous les fenêtres de la maison de Troduc, quelques pierres volèrent et peu de carreaux restèrent intactes, le majordome dut prestement fermer les volets sous les huées de la populace qui demandait que le Docteur s’expliqua. On parti en colonne vers la forêt de la Roche Trébon pour voir « le Château », mais les molosses refroidirent rapidement les plus téméraires qui ne demandèrent pas leur restes devant les aboiements furieux des Bas Rouges. Ils abandonnèrent leurs résolutions et leurs envies de destruction devant les grilles du domaine. On était certes braillards mais pas téméraires ! Cela faisait l’affaire des cafés qui ne désemplissaient pas. Les journalistes étaient avides d’histoires, et plus elles étaient scabreuses et croustillantes plus elles faisaient d’encre. Personne ne se souciait vraiment de la simple vérité, tout le monde en rajoutait, l’histoire de la clinique du docteur Serre fut rappelée avec tous les détails. La suspicion s’empara des parents des élèves de l’école Diwan et ceux-ci se rappelèrent les faits rapportés par leurs chers petits sur les méthodes de tortionnaire sadique de Monsieur Leduc, plusieurs plaintes furent déposées en gendarmerie. Monsieur Le Maire était atterré, il avait pourtant essayé de prévenir Troduc mais quelqu’un avait été plus rapide et surtout terriblement efficace. Sa commune allait être la risée de tout le département et même au-delà. Quelle catastrophe ! Seul prostré dans son cabinet de travail Troduc se posait la bonne question ; QUI ? Les Korrigans bien sur mais qui étaient ce ? Comment pouvait –il imaginer que cette action fut un sous produit de son propre orgueil ? Qu’il en était l’origine ! Impossible, impensable, inimaginable ! Il était dans une situation où il ne maîtrisait plus rien. Il devait attendre en faisant le moins de vagues possibles, en rentrant la tête dans les épaules et en laissant passer l’orage. Garcia avait laissé un message demandant à le voir le lendemain matin vers 9heures 30 à La Rigole, il était un peu inquiet de ce rendez-vous et voulait le décommander pensant que les évènements ne se prêtaient pas à des rencontres de ce type. Pol Garcia ne répondait pas ! Troduc ne savait pas que la gendarmerie possédait des informations qui le mettaient en cause personnellement, aussi ne prit il pas grand soin dans le tri de ses documents, n’imaginant pas qu’il eut pu faire l’objet d’une mission dévolue directement au Capitaine Yves Le Huédé, par le procureur de Pentoul. En fait il vivait l’une de ses dernières soirées tranquilles dans sa maison familiale. La famille Gallay anciennement surnommée du doux nom de « Monstres », se reposait dans leur nouvelle résidence, après la fébrilité du week-end, ne se doutant pas de la tempête qu’ils avaient soulevée. Ils n’étaient pas retournés à Pennac depuis la dernière distribution qu’ils avaient faite dans la nuit de Dimanche à Lundi, des petits cadeaux personnalisés, sous la forme d’un surprenant DVD, jetés dans les boites aux lettres de tout un chacun dans le centre du bourg. Seul Joseph, leur agent de liaison, les tenait partiellement informés des dégâts occasionnés par leur raid nocturne. Il en était la seule victime heureuse puisque à la demande de sa grognasse de femme, il allait entamer une procédure de divorce libératoire. Pour le reste, il décrivait à ses complices ce que la rumeur publique donnait à penser de la façon dont les évènements étaient vécus au sein des familles. Le plus jouissif pour eux fut, bien sûr, le passage décrivant la fureur à peine contenue de la foule envers le Docteur Troduc mais ils ne se doutaient pas de la suite. Le Mardi matin pendant que la famille Gallay était confortablement installée dégustant avec délectation chaque phrase du journal sur l’ « affaire de la Croix Celte » en profitant de ce doux soleil d’automne qui enchante souvent les journées de Septembre en Bretagne Sud, une camionnette blanche très banale, stationnait devant le hangar de La Rigole. Les hommes à l’intérieur n’étaient rien moins que banals, c’étaient les comparses de Pol Garcia, et ils avaient vraiment la gueule de l’emploi pour finir le travail, c’est-à-dire, envoyer Troduc sous d’autres cieux d’où il ne reviendrait pas. Lui, s’était mis à couvert dans le taillis à l’entrée du chemin qui menait à la ferme, il communiquait par radio de sa voiture, avec ses hommes, en attendant que le Docteur Troduc veuille bien apparaître. Au bout de vingt minutes, enfin, une vieille Peugeot brinquebalante et pétaradante arriva par le chemin empierré qui menait à la ferme. Pour Pol Garcia il n’y avait aucun doute c’était le Docteur qui avait pris une voiture de camouflage pour échapper aux curieux. Celle-ci s’arrêtant aux abords de La Rigole, il en vit descendre à sa grande surprise un vieux Monsieur très digne, tout de noir vêtu, qui se dirigea vers la porte du hangar. Il l’ouvrit et reparti, toujours très digne, dans son antiquité, sans un mot, ayant accompli au minimum la mission qui lui avait été confiée. Il s’arrêta au niveau de la voiture de Pol Garcia et lui dit : - Monsieur Le Docteur a eu un empêchement, il m’a demandé de vous ouvrir le Hangar. C’est fait. Je vous salue bien ! Et le majordome toujours aussi raide, bien droit dans ses bottes, repris la direction du centre de Pennac accompagné d’un concert de ferraille et d’un nuage de fumée pas très écologique. Il n’y avait rien d’autre à faire pour Garcia que de procéder au transbordement de la marchandise dans la fourgonnette. Mais la partie élimination de Troduc ne pouvant être réalisée immédiatement, celui-ci devait faire dans son froc à la simple idée d’être confronté aux conséquences de sa connerie, il devait réfléchir à une autre stratégie pour le faire sortir de chez lui, dans un endroit discret sans témoins, dès que possible, avant que les flics ne lui mettent la main dessus. Le chargement terminé les deux petits truands installés dans la cabine de la fourgonnette, Garcia donna le signal du départ. Il se plaça derrière et le convoi ainsi formé, ils se dirigèrent vers la sortie du chemin pour prendre immédiatement la direction du garage de la maison de Garcia qui servirait de stockage provisoire avant une autre affectation moins risquée. Ils n’atteignirent pas la route de Pentoul. Les voitures de police leur firent un barrage infranchissable… et bruyant. Le silence de la campagne se brisa avec un concert de sirènes hurlantes et de moteurs emballés. Ils étaient faits. La main dans le sac en flagrant délit. Menottés tremblant d’une rage à peine contenue, ils rejoignirent Troduc qui les attendait dans le panier à salade. Le timing avait été parfait, le Capitaine était arrivé chez Troduc au moment où celui-ci se préparait à rejoindre Garcia à La Rigole, il était dans un tel état de décomposition psychologique qu’il ne fut pas long à raconter son histoire, mettre au point le piège pour Pol Garcia et obtenir la coopération du majordome ne fut pas difficile. L’opération avait été rondement menée et la tête du trafic était maintenant sous les verrous. Il y avait fort à parier que l’on ne reverrait pas de sitôt un Garcia faire le beau dans les cocktails des gens de qualité, dans la bonne ville de Pentoul. On apprendra plus tard que Troduc n’ayant pas supporté sa déchéance s’était suicidé dans sa cellule.

Pendant ce temps la famille Gallay se prélassait paresseusement dans le salon de leur maison dégustant avec avidité les dernières nouvelles, rapportées par la presse, avec moult anecdotes plus ou moins véridiques, des conséquences de leurs exploits. Personne apparemment ne soupçonnait ni l’origine, ni les auteurs, de cette cabale. Leur vengeance sera dégustée froide et pimentée du plaisir des observateurs discrets d’un cataclysme dont ils furent le Deus ex machina. Ils attendaient, comme chaque soir, la visite de Joseph, porteur des dernières nouvelles pour les uns, porteur d’un petit bonheur tout neuf pour Louise.

Fanch alla chercher une bouteille de Mum Cordon Rouge estimant qu’ils avaient bien mérité ce petit extra. Ils trinquèrent à l’ère nouvelle qui s’ouvrait devant eux et Germaine appela tout le monde autour de la table familiale pour partager le pain quotidien et la banalité des choses simples de la vie. Huit heures du soir sonnait à l’horloge monumentale de l’Hôtel de ville de Pentoul, c’était le premier jour de l’automne.

                                     Larmor Baden     Le 1er Février 2010

Poèmes pour les amateurs félins

Chat (1) :

Minois de chat
Queue de rat
Un saut
Un exploit

Cache-moi
Cachemire
Quoi de pire
Pour un rat
Qu’un gros chat ?

Le rat court
Le chat lourd
L’attrape
L’étripe

Le rat se meurt
Le chat se marre
Cette bagarre
N’était que leurre !

Chat (2) ou Vie de Minou :

Soie grise
Tendre félin
Patte soumise
Minou malin

Douce parure
Vibrisses en berne
Flanc en pâture
Minou nous berne

Curieux sommeil
La queue bat
Minou se réveille
Va vers son plat

Miaule et s’étend
Croque et dévore
Œil en or
Minou est content

Comme une roue
S’ébroue
Fait le fou
Sans dessus dessous

Proie sise
Tendre félin
Griffe exquise
Sur traversin

Minou fourbu
Tourne rond
Sur le tissu
Ronron


Petits meutres avec Bénédiction

Petits Meurtres avec Bénédiction …

Chez ces gens là il y avait d’abord la Mère et puis le père et les deux filles. La Mère c’était une ‘’pingre’’, une ‘’rapiat’’, une avare de tout et surtout de ses sous, elle avait les doigts crochus sur tout ce qui pouvait lui servir dans le présent et le futur, l’enfouissant prestement dans un éternel ‘’Doggy bag’’ qu’elle trimballait perpétuellement avec elle…. Au cas où. Elle paraissait menue, en fait c’était une costaude avec des attaches de bucheron, mais comme elle se plaignait tout le temps on l’imaginait souffreteuse, elle cachait bien son jeu. Et puis il y avait le père, en admiration permanente de sa femme qui réussissait si bien à nourrir la famille avec rien ! Il était prof. de lettres au collège très catholique de St Vincent de la pette ville de Pentoul. Il était aussi organisateur des soirées du patronage animées tous les samedis par Mr le Curé de la Paroisse, le père Taillandier et puis il alimentait de son inspiration très biblique la réunion hebdomadaire qu’il tenait avec ses collègues sur les projets pédagogiques et récréatifs des petits élèves, bien sous tout rapport, dont ils avaient la charge, par quelques pièces rimées de sa composition. Lui c’était un vrai maigre, il faut dire que sa femme savait y faire pour qu’il garde la ligne. Brouet clair et légumes du jardin cuits à l’eau constituaient souvent l’essentiel de ses repas. Et puis il y avait les filles, perles rares, sur un tas de goémon, abandonnées au gré des courants et du mouvement perpétuel des marées. Annick la seconde, un oiseau libre dans les vents d’ouest, menant sa barque là où les tourbillons étaient les plus forts. L’autre Célia, la préférée de Marie Jeanne, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, était elle aussi dans les chemins de traverses, en dehors des codes de bonne conduite édictés par les parents à grands coup de taloches et de punitions…. corporelles, assénées par le père sur demande expresse de Marie Jeanne après que celle-ci eut fait son rapport du jour. Elles étaient maintenant toutes deux libérées de cet amour si violent qu’il laissait des bleus à l’âme et sur la peau. Elles vivaient l’une à Paris, Célia, avec son fils et l’autre, Annick, à Pentoul avec son compagnon et ses deux enfants à l’abri des manifestations intempestives des grands parents. Mais ce matin là de l’an de grâce 2011, juste au milieu de l’hiver, personne ne s’attendait à une telle découverte, la Marie Jeanne qui trottinait avec son petit sac, sur les arrières de la propriété des De Guébrian, le toubib local, en eut le souffle coupé, c’était elle, pour une fois qui avait reçu une claque. Elle cherchait quelques branches de Mimosas qu’elle savait trouver sur cette propriété, s’approchant pour les dérober en toute impunité, elle tomba nez à nez avec ce qui restait d’un tronc humain découpé en morceaux, caché sous un tas de feuilles mortes. Elle en tomba sur les fesses qu’elle avait serrées, comme tout en elle, de peur d’en laisser échapper quelque chose qu’aurait pu saisir une main baladeuse qui se serait trompée de destination. Elle ne laissait jamais rien échapper de sa personne, pourtant ce jour là un cri strident sorti d’entre ses dents serrées, elles aussi, qui fit s’envoler tous les ‘’piafs’’ qui s’en donnaient à grands coups de becs et de plumes retournées, dans les fourrés alentour. C’est ce cri qui alerta Alphonse, le jardinier des De Guébrian, il n’avait jamais entendu un tel son d’une telle agressivité aux oreilles de ce classique pilier de l’après-messe au bistrot de la place Simon du centre Ville de Pentoul. Il allait enfin identifier sa voleuse de fleurs ! Mimosas et Camélias ! En matière de surprises il fut servi lui aussi. D’abord la vue de la Marie Jeanne qu’était toujours à le sermonner sur ses petits excès, le tabac et le gros rouge ; puis la morte à moitié découpée. Il reconnu tout de suite Mariette la fille du facteur, Mr Heurtel, qu’avait disparue depuis deux jours, rapport à ce qu’elle avait pour habitude de venir voir Ewen, le fils du Docteur pour une consultation très ‘’privée’’ le jour de la chorale qu’était la bonne excuse à ses escapades en soirée et qu’elle n’était pas venue Mardi dernier. La Marie Jeanne elle était toute blanche, tétanisée par le spectacle, elle maintenait serré contre elle le ‘’Doggy Bag’’ de peur de laisser échapper les preuves de ses menus larcins, elle en était toute tremblante, la pauvre !  Là sous les feuilles, l à, là…  Je vois bien et même que c’est horrible à voir, mais dis moi qu’est ce que tu fous là, La Marie, tu n’as pas à venir dans une propriété privée. T’es pas celle qui me fauche mes fleurs par hasard ? Il avait un certain sens pratique, l’Alphonse, un peu ras des pâquerettes, mais il en fallait plus pour impressionner cet ancien pompier bénévole.  Y’a pas de temps à perdre il faut avertir les flics, quant à elle, y a pu rin à faire, qu’à la couvrir rapport aux mouches !!!  Y faut, y faut. …. Aussi avertir le facteur…  ça c’est le boulot des flics. Reste là je vais les avertir.  Tu crois que c’est nécessaire, y me trouveront ben à la maison ! Ni courageuse ni téméraire la Marie Jeanne !  Tu bouges pas j’te dis. Le jardinier parti rapidement vers son petit appartement aménagé au-dessus de son penty pour téléphoner, se retournant de temps en temps témoignant ainsi d’un manque de confiance total dans la Marie Jeanne. Ce en quoi il avait entièrement raison. Prompte à donner des leçons, elle avait tendance à suivre une voie personnelle s’éloignant quelque peu des préceptes judéo-chrétiens qu’elle prodiguait à tous vents. Le Commissaire Yves Le Huédé arriva avec le flot des voitures de police et de pompiers, il prit rapidement la direction des opérations, distribuant les rôles et s’enquérant directement auprès d’Alphonse et de Marie Jeanne des circonstances de la découverte. Ils firent scrupuleusement le récit des évènements sans mentionner toutefois la fréquence des visites de Marie Jeanne au potager et aux fleurs du docteur De Guébrian. D’après le Légiste la mort remonterait à la veille au soir et serait du à un coup porté sur le crâne, mais les précisions seront données directement après l’autopsie qu’il comptait pratiquée le jour même. Les relevés des spécialistes en ‘’ Investigation des scènes de crimes’’, terminés, il n’y avait plus rien à faire dans le potager, tout le monde rentra chez soi. Le Docteur et sa femme étant en vacances en Tunisie, le commissaire chargea l’un de ses adjoints de le prévenir et de lui demander de rentrer immédiatement. A midi tout était plié et chacun alla se sustenter comme il l’avait prévu. Le Commissaire Le Huédé fila dans une petite gargote sur le port ou il avait rendez vous avec un ami, le journaliste Erwan Le Dantec. Il trouva celui-ci, installé dans la salle du fond devant une bouteille de Muscadet sur lie de chez François Fripon de la région de Clisson. Un deuxième verre n’attendait que d’être rempli pour que Yves Le Huédé pu en apprécier l’inimitable goût de noisette et de muguet, laissé sur le palais par ce breuvage de connaisseurs.  Eh bien ! J’ai une nouvelle pour toi. Tu sais La Mariette, la fille du facteur, elle vient de se faire raccourcir au sens figuré comme au sens propre. On vient de découvrir la moitié de son corps dans le potager de De Guébrian.  Cela va faire du bruit dans le Landernau local des sommités de la région, vu qu’elle était la petite protégée du Maire, Mr Kerbris et qu’on la disait aussi très proche du Dteur De Guébrian lui-même, certains allaient même jusqu’à dire qu’elle était leur maîtresse !!!  Si ce que tu dis est vrai, tu as raison il va y avoir du sport ! En attendant buvons un coup et goûtons ces fameuses Morgates. Yvon, le maître des lieux, avait une façon bien à lui de préparer les Morgates. Il les attendrissait à grand coup de battoir et les laissait marinées tout un mois dans une préparation à base d’huile d’olives dont il gardait jalousement le secret. Le tout servi comme un steak avec des pattes fraîches…. Un festival de parfums et de saveurs. Le Commissaire et le journaliste se laissèrent aller dans la délicieuse jouissance de l’instant présent, plus rien n’avait d’importance que cette dernière bouchée dont il fallait retenir les effluves le plus longtemps possible ! La vie vécue comme cela valait quand même la peine de s’y arrêter un peu ! Ils se quittèrent après avoir échangé quelques informations, l’un sur les circonstances de la découverte de cette partie du corps de la belle Mariette, l’autre sur l’état des rumeurs qui entourait la vie un peu spéciale de cette jeune femme de 26 ans qui attirait sur elle les jalousies et les conversations vitriolées des dames qui animait le sélect club des ‘’ Tricoteuses d’Emmaüs’’. Marie Jeanne en faisait partie bien sûr mais elle devait d’abord vider son sac avant d’appeler ses copines. Il y avait d’ordinaire tout ce qu’elle avait pu grappiller à droite et à gauche, plutôt à gauche d’ailleurs, sauf les jours de fête où elle allait déjeuner chez sa fille, Annick, la deuxième, où elle se faisait mettre à part les reliefs du repas pour économiser un dîner !!! Horreur ! Dans sa précipitation elle avait ramassé un petit sachet en plastique dans le jardin du docteur, qui s’avéra être une capote anglaise ! Neuve quand même ! Elle savait ce que c’était car elle en avait vue une, une fois, quand elle était étudiante dans la très catholique Université privée d’Angers, il y a bien longtemps…. Depuis elle avait rencontré Jean Guy, son mari, et la fantaisie avait quitté les lieux… Sainte Marie Jeanne et saint Jean Guy priez pour nous qui sommes de pauvres pêcheurs !!! Il y avait quelque chose d’étrange dans le comportement de Marie Jeanne, car elle était certainement la personne dont on disait le plus de bien dans Pentoul, elle était la référence de tout un chacun qui ne la connaissait que de l’extérieur, et elle était surement la personne dont les très proches disaient le plus grand mal. C’était une sainte Marie Madeleine qui aurait continué en douce à jouer aux escort-girl tout en psalmodiant des cantiques. C’était l’archétype du faux cul….. béni, bien sûr. Dans sa maison l’aspect des choses visibles rendait l’atmosphère paisible et confortable, par contre la chambre des secrets où elle rangeait systématiquement ses ‘’trouvailles’’ non-consommables avait quelque chose d’inquiétant et par certains aspects, même de terrifiant. Il y avait là des vieux couteaux aux formes d’un autre âge dont on pouvait penser qu’ils avaient servis à Jacques L’Eventreur, des douilles d’armes de poings, des instruments aratoires rouillés, des vieux magazines, etc … Marie Jeanne rangea la capote anglaise, une vielle bougie à moitié consumée, un chiffon rouge et un autre couteau de chasse à dépecer dans sa chambre spéciale et se changea en dame patronnesse pour être bien dans le ton des dames de son club des ‘’Tricoteuses d’Emmaüs’’

Le Commissaire Yves Le Huédé s’en revint vers son bureau à pieds, en réfléchissant aux éléments en sa possession sur cette histoire sordide. Il n’avait pas grand-chose : • Mariette était une jeune infirmière qui exerçait en libéral dans le cabinet tenu par Joséphine Letort, autre figure de Pentoul. • Elle n’avait disparu que depuis deux où trois jours, pas plus, une infirmière qui s’absente sans prévenir, ça pose inévitablement des problèmes aux collègues. • Pourquoi avoir découpé ce corps si sauvagement ? • De part son métier elle connaissait beaucoup de gens, cela faisait beaucoup de suspects … trop de suspects. • Les rumeurs n’étaient que des rumeurs, et puis justement elles étaient connues donc ne pouvaient être une piste séreuse… toutefois il enquêterait discrètement dans cette direction, après tout c’était peut-être tout simplement un crime passionnel. Le juge d’instruction, Pol Le Guillou, confirma les différentes options qu’il proposa pour démarrer ses investigations, à savoir : • Faire une enquête approfondie de voisinage ( carnet de rendez-vous, visites etc.) La routine !!! • Suivre les rumeurs… pour voir ! Maintenant il avait rendez-vous avec le ‘’Légiste’’ qui voulait lui faire quelques commentaires de vive voix. Ils se retrouvèrent dans un petit bistro qui servait quelques vins de terroirs, en carafe, issus directement des caves du producteur. Maître Jacques régnait en maître absolu derrière son zinc ne servant que les vrais amateurs sachant apprécier ses vins, refusant la clientèle de quiconque osait lui demander un Coca ou tout autre produit fabriqué dans les usines à illusions d’un monde de faux semblant qu’il fustigeait à longueur de journée. Le ‘’Légiste’’ était installé avec un carafon de ‘’ Moulin à Vent’’ déjà sérieusement entamé.  Bonjour à tous, et le même vin que pour ce toubib-charcutier, s’il vous plaît, Maître Jacques, avec une assiette de jambon d’Auvergne. Des fois qu’il ne lui plairait pas de servir, à Maître Jacques, il ne lui resterait que la ressource d’aller lui-même sur le zinc pour apporter à sa table, son carafon, son verre et son assiette, c’est ce qui arrivait tous les midis à l’heure du ‘’coup de feu’’. Auvergnat et fier de l’être, il avait tout de suite trouvé le ton qu’il convenait de pratiquer avec ces Bretons bourrus mais authentiques qui formaient l’essentiel de sa clientèle.  Alors qu’elle est donc cette chose dont tu veux m’entretenir ? Mais avant toute réponse un petit coup de Beaujolais s’imposait et ce ‘’Moulin à vent’’ ne pouvait pas attendre, ni d’ailleurs cette tranche de jambon si appétissante, bien tendre et vieillie avec toute l’attention d’un fermier des hautes terres d’Auvergne.  Voila tu trouveras toutes les constatations officielles dans ce document, mais ce que j’ai à te dire ne s’y trouve pas. La découpe du corps a été faite par un professionnel ; mais un professionnel qui utilise une technique bien particulière de tel sorte que les épanchements de sang soient limités au maximum. Or cette technique n’est enseignée qu’au centre de formation de médecine légale, là où De Guébrian et moi avons suivi les cours pendant une année ensemble.  Oui je vois mais cela ne veut pas dire que vous étiez les seuls ni que le Dr De Guébrian ait fait cette découpe, d’ailleurs il a un alibi en béton, il était en Tunisie.  Non tu ne vois pas, mais moi je sais ; chaque chirurgien laisse sa marque dans les chairs qu’il découpe. Et je connais bien De Guébrian dans ses œuvres et je puis te dire que si ce n’est pas lui c’est bien imité.  Bon je vais creuser cette piste. Le pot de Beaujolais fut vidé avec la lenteur nécessaire dû à son statut de ‘meilleur pot du Morbihan’. Maître Jacques satisfait des manières de ces clients se fendit d’un sonore « Bon après midi Messieurs » lorsqu’ils quittèrent le bistro. La journée était bien avancée et le Commissaire avait eu son lot d’évènements, il décida de rentrer à pieds chez lui, sa coquette petite villa sur les hauteurs du port de Pentoul était encore l’endroit où il se détendait le mieux . Sa femme, Younna, en bonne bretonne, savait respecter ses silences ou bien, être la récipiendaire discrète du trop plein de ses doutes. Aujourd’hui il ne dirait rien, mettrait un C.D. et se relaxerait sur une musique de Dan Ar Bras inspirée par les paysages des Landes des Monts d’Arrée. Pendant que le Commissaire se reposait après un dîner léger fait de quelques sardines grillées et de crevettes grises qu’on appelait aussi des ‘boucaux’’ dans la région; Marie Jeanne , elle, se préparait pour aller rejoindre dans sa voiture, un énorme break Toyota jaune, son amie, Suzanne de la Pissodière ( ne pas confondre… avec un ‘d’ ), autrement dit Suzon, autrefois appelée Marquise de …, mais déchue de son titre par les conséquences d’une frivolité débridée et par un ex-mari sensible aux commérages, après les années lycées enfermée au couvent-école de l’ Assomption. Maintenant Suzon était comme souvent les converties, plus intégriste que Mgr Lefèvre lui-même, elle chassait toute forme de licence sans indulgence. Elles devaient préparer ensemble le Dimanche des Rameaux avec tout le cérémonial en latin beaucoup… et en français… un peu, que Monsieur le Curé Taillandier, toujours en soutane, leur avait demandé de mettre au point dans l’esprit de la tradition et de la Fraternité Saint Pie X  !!! Il fallait toujours revenir aux sources et la communauté qui s’était regroupé autour de l’Evêque d’Ecône, le regretté disparu Mgr Lefèvre, avait gardé la pratique et l’esprit du rite de Saint Pie V. Il ne se passa rien de particulier dans cette soirée si ce n’est que Marie Jeanne eu la sensation d’une présence derrière elle lorsqu’elle marchait de son pas altier et conquérant vers l’humble demeure de Suzon. La rencontre opportune avec un ami de longue date qui revenait de quelque apéritif prolongé, fit disparaitre cette sensation. Elle croyait au complot universel des forces du ‘mal’ contre les forces du ’bien’. Elle s’en ouvrit à son mari qui se contenta de hausser les épaules. Il avait dîné seul d’une blanquette façon Mare Jeanne c’est-à-dire à l’eau, de la farine beaucoup de farine, pour bien épaissir, un bouillon KUB pour l’illusion, des rogatons de veau que lui avait donnés le boucher pour un chien qu’elle n’avait pas mais qui lui servait d’alibi, le tout assaisonné des herbes aromatiques récupérées du jardin du Docteur. Le Jean Guy, il n’y voyait que du feu, et il était content !!!

Le lendemain s’annonça comme devant être une journée d’enquête et d’investigation tout azimut, la sacro-sainte routine mais la vie en décida autrement. D’abord ce fut vers 10 heures un appel de la capitainerie du port lui demandant de venir de toute urgence, un pêcheur côtier ayant ramené dans sa bolinche des restes humains ! Evidemment ceux-ci appartenaient au tronc qui attendait sagement dans le froid de la morgue que l’on reconstitua son ‘’ensemble’’ correctement, pour qu’il se sente à nouveau présentable. Heureusement que les ‘’côtiers’’ vont quelquefois braconner dans les frayères. Les bolincheurs sont souvent à l’origine, avec de telles pratiques, de la disparition de certaines espèces, et après on bloque les ports, on crie fort, on menace et on dit à tout le monde que le valeureux et devenu pauvre, pêcheur, va disparaître lui aussi mais on continue comme ce côtier de Concarneau qui est allé pêcher 23 tonnes de bars dans les frayères des Glénans en février 2005. On scie la branche sur laquelle on est assis et on crie au scandale ! Yves Le Huédé enrageait devant l’irresponsabilité de ses compatriotes, mais il ne pouvait pas grand-chose. Il alla remercier le patron du bateau et lui fit remarquer non sans une pointe d’humour que grâce à son sens civique il avait fait grandement avancé l’enquête. Le corps avait été mal arrimé à un corps mort c’est pourquoi il flottait entre deux eaux lorsque la bolinche était passée dessus et l’avait cueilli comme un gros poisson, il n’aurait jamais du être découvert. Yves Le Huédé en était là de ses réflexions après avoir lu le rapport préliminaire du ‘’Légiste’’ qui ne lui apportait aucun élément nouveau, lorsqu’il reçu un coup de fil du Docteur De Guébrian. Rien que de très normal dans ce coup de fil, pour un évènement qui était certes arrivé sur sa propriété mais qui ne le concernait en rien et pour lequel il ne voyait pas pourquoi il interromprait ses vacances au soleil pour revenir dans les brumes de l’hiver breton. La conversation fut assez âpre mais le Commissaire sentait bien qu’il n’avait pas d’argument solide pour le faire revenir plus tôt, il abandonna …. Ils se verraient donc dans 10 jours au retour de ses vacances, Yves Le Huédé réfléchissait déjà à la façon dont il allait faire payer à ce docteur hautain et sur de sa personne, cette humiliation ! Il était temps pour lui d’aller faire un tour sur les différents lieux impliqués dans cette sordide histoire. D’abord il se rendit sur les arrières de cette magnifique demeure en granit qui avait abrité 8 générations successives de De Guébrian. C’est un grand père ancien rescapé de la retraite de Russie qui avait fait construire cette bâtisse un peu austère, qui dominait de ses deux tours carrées la place du Grand Marché. Le jardin entretenu par un jardinier pointilleux, s’étendait presque jusqu’à la grève, un chemin côtier et une vasière l’en séparait de moins d’une centaine de mètres. Le Commissaire voulait faire les choses dans les règles aussi interpella-t-il Alphonse pour lui demander de préciser où il avait trouvé la moitié de corps.  Ben c’est pas moi qui l’ait vu en premier c’est la Marie Jeanne, elle était en train de roder dans mes Mimosas.  Oui, je sais mais vous, quelle impression avez-vous eu, je veux dire sur la façon dont il était arrivé là ?  Pour sur qu’il est pas venu tout seul vu que pour ce qui est de ses jambes…. Pfff … y’en avaient pas. Sur qu’il n’a pas traversé la grand’place comme ça non plus, y ce serait fait remarquer, y a qu’une solution y vient de la mer .  Et vous n’avez rien vu bien sur !  Non rin de rin ! Le Commissaire n’en tirerait rien de plus. Il constata de fait, que le rivage n’était pas loin, c’était possible donc que le corps soit venu par cette voie… mais aussi des bâtiments de la demeure seigneuriale elle-même. Le Commissaire continua sa marche pour arriver la aussi sur l’arrière de la maison de Marie Jeanne et Jean Guy Le Maresquier. Il constata qu’il était là aussi très facile de passer sur la grève. Le chemin côtier bordait en fait tout ce coté de la ville et il était très courant que les habitants communiquent entre eux par ce moyen. La maison de Marie Jeanne était cossue avec des proportions bien équilibrées sans toute fois égalée la prétention de celle des De Guébrian, elle n’en était pas moins fort élégante…. mais plus moderne , datant sans doute d’une trentaine d’année. Jean Guy était en train de passer au Karcher la coque d’un ‘semi-rigide’ Zodiac, sans doute pour préparer son hivernage tardif. C’est fou ce qu’il a maigri se dit Yves Le Huédé en le voyant s’affairer autour de son bateau.  Bonjour Jean Guy , n’est ce pas un peu tard pour l’hivernage ?  Bonjour Yves, A vrai dire j’ai été un peu négligent et maintenant je dois faire le boulot.  Donc ce bateau était à l’eau jusqu’à …. deux jours ?  Hier je l’ai sorti de l’eau hier matin, il était dans un état ! Maintenant il est nickel !  As-tu vu des mouvements de bateaux qui te semblaient un peu anormaux ces derniers temps ?  Non rien d’anormal à part les riverains qui comme moi tardent à hiverner avec cette belle arrière saison qu’on a eu. Soudain la liste des suspects, vide jusqu’à présent, venait brusquement de se remplir de 4 ou 5 noms de propriétaires bordant la grève et possédant une embarcation à moteur.  Est-ce que Marie Jeanne est là ? J’aimerais lui poser quelques questions sur les circonstances de sa découverte macabre d’hier.  Oui bien sur ! Elle est toute retournée tu sais, entre prendre un café je vais la prévenir. Il était presque 1 heure et c’était plutôt l’heure de l’apéro, mais chez les Le Maresquier on faisait carême, et point question de déroger à cette sacro sainte règle, pas d’alcool durant cette période !..... ni durant le reste de l’année d’ailleurs ! Sauf si on en faisait cadeau…. C’était comme dans les vieux bistros de la campagne qui affichaient « on peut venir avec son manger », ici c’était pareil, si tu voulais boire ton whisky à l’apéro fallait l’amener ! Ils entrèrent dans la cuisine-salle à manger, grande pièce un peu froide d’au moins 40m2, pour prendre le café que Marie Jeanne leur avait préparé sur un coin de table. Mémorable café ! Dieu sait qu’il en avait pris de mauvais dans de pauvres commissariats de banlieue , mais celui-ci avait, en plus d’être sans doute allongé avec une chicorée de récolte locale, et d’avoir quelque relent indéfinissable de vielle bouilloire jamais récurée , d’être heureusement simplement de l’eau à peine chaude teintée de cette mixture étrange qui était au vrai café ce que sont les ‘’mugs’’ d’un régiment en campagne par rapport à la porcelaine de Limoge. C’était vraiment dégueulasse ! Et généreuse pour une fois la Marie Jeanne .  Vous en reprendrez ben une tasse Mr le Commissaire  Non sans façon, il ne faut pas abuser des bonnes choses.  Allons, allons une autre pour la route, c’est pas tous les jours qu’on a la visite d’un Commissaire. Hein Jean Guy ! Le pauvre Jean Guy fut soudain relégué à l’état de serpillière sous les pieds de Marie Jeanne. Yves Le Huédé but sa tasse le plus lentement possible sous la protection d’un crucifix avec une branche de Romarin… bénie en travers, comme il se devait d’en avoir dans toutes les bonnes familles, et un dans toutes les pièces de cette maison. Il se leva pour aller admirer une vieille commode de la région avec des panneaux dans le style’’ Gâteau’’, en fait il cherchait désespérément une plante verte pour y verser sa tasse, mais ‘’la commanderesse’’ le suivait pas à pas avec ses péroraisons sur la pureté des racines de la famille qui avait déjà donné trois de ses fils et une de ses filles à l’Eglise. Pas de commentaires ! Mais Yves Le Huédé n’était pas venu pour entendre le panégyrique de la famille Le Maresquier :  Dites moi c’est vous qui avez découvert le corps ?  Ce qu’il en restait oui Dame!  Avez-vous une idée de la façon dont il est arrivé là ?  Ce que j’peux en savoir, pas à pieds c’est sur ! Demandez donc à celui qui l’a amené, c’était peut être au cours d’une partie de jambes en l’air qu’elles sont parties ces jambes là. La jeunesse n’a plus de respect, tout dans la jouissance immédiate. C’est vrai qu’avec elle, le pauvre Jean Guy, il ne devait pas jouir tous les jours, en attendant il était parti chercher des pommes de terre sur injonction brutale de sa femme, dans la grange. Ils étaient seuls :  Vous savez Mr le Commissaire, je trouve que mon Jean Guy, il est souvent parti seul sur son Zodiac dans l’après midi, y faudrait lui poser la question d’où c’est qu’il va comme ça ?  Mais c’est votre problème et si, par hasard, il allait voir une petite, c’est son problème et le votre, pas celui de la police !  Oh moi je disais ça comme ça vu que le tronc il aurait pu venir par la mer et que tout ce qui aurait pu être sur l’eau à ce moment là ça aurait pu être intéressant de savoir pourquoi ? La garce ! Il fallait toujours qu’elle amène ses interlocuteurs sur son terrain. Jean Guy étant revenu avec un bon kilog de pommes de terre dans une bassine, elle s’affaira un peu pour préparer de simples patates en robe des champs pour leur déjeuner, un bout de lard et trois pommes ou poires et le tour était joué. Ah ! C’était pas sur la bouffe qu’il se rattrapait le Jean Guy ! Devant la menace d’une autre tasse de café, le Commissaire prit congé et s’en retourna vers le centre ville. Le temps tournait en eau de boudin, le petit vent du Nord ouest s’en mêlait, la température baissa rapidement de quelques degrés, il était temps pour le Commissaire d’aller se réfugier chez Maître Jacques, devant un verre de St Nicolas de Bourgueil et une omelette aux truffes. Il y avait du bel et du bon ailleurs qu’en Bretagne. Comment démarrer réellement cette enquête ? Quel pouvait être le motif d’un tel meurtre ? Il fallait vraiment être malade pour procéder ainsi, malade ou obéir à un rite, suivre les préceptes d’une secte !!!! Le fumet des truffes le ramena heureusement au plaisir de l’instant présent, et la dessus le St Nicolas le transporta sur les coteaux de Loire, Hum ! c’était bon !

Cet après midi là, il y avait grand conciliabule en la confrérie des tricoteuses. Comme dans toutes ces communautés dites de bienfaisance, la plupart des membres servait un dessein charitable et n’avait que de bonnes intentions vis à vis des bénéficiaires de leurs oeuvres . Mais certains membres s’attribuaient des pouvoirs d’anathème et décrétait avec autorité ce qui était ou n’était pas’’ correct’’ justement aujourd’hui le débat portait sur la pauvre Mariette à la demande de Marie Jeanne d’ailleurs. Les ragots fusaient bon train et les mauvaises langues trouvaient là de quoi déverser tout le fiel accumulé au cours de ces derniers mois :  La mauvaise vie trouve toujours son châtiment sur le bord du chemin, mais quand même, c’est humiliant de l’avoir découpée comme cela, quelle horreur ! Julie Lemoine, de la charcuterie ‘ Le Boudin qui fume’ avait pourtant l’expérience de la viande découpée ; il fallait entendre les pauvres ‘gorets’ lorsqu’ils se faisaient égorgés dans l’abattoir où elle prenait ses morceaux de viande. Ce n’était pas écologiquement correct, mais c’était paraît-il meilleur pour les boudins ! Tant que personne ne le dirait à Brigitte Bardot, la charcuterie Lemoine continuerait à truster tous les ans les médailles au concours du ‘’Meilleur boudin du Monde’’ et les gens du coin à s’en régaler.  Elle nageait dans le stupre et la concupiscence, tu ne vas pas la plaindre quand même. La main de Dieu l’a punie ! Ainsi parlait Marie Jeanne. Toutes ces dames se turent devant l’évidence !  Quand même il ne faudrait pas oublier les hommes, éternels jouisseurs lubriques, qui l’ont séduite et l’ont entraînée dans leurs jeux barbares. IL y avait-il comme un regret dans le ton de la voix cristalline de Marcelline de la Jarretière, la sœur du vicomte du même nom et toujours célibataire ?  Le dessein de Dieu à l’égard de chacun de nous est un mystère que nous devons respecter. Mais moi je dis : ils ont mal agit sous le regard de Dieu, ils seront punis sous le regard des hommes ! Ainsi parlait l’oracle !!! La Marie Jeanne serait-elle devenue prophète ? Tous les membres présents de cette assemblée en convinrent lorsqu’ils apprirent que le fils du Maire venait d’être retrouvé pendu à une branche du Grand Chêne dans les jardins de l’Hôtel de Ville, le lendemain matin. Pleurnichant, le visage marqué des stigmates de la fausse compassion, Marie Jeanne était à la Mairie, l’une des premières concitoyennes de cette bonne ville de Pentoul, à venir présenter ses très sincères condoléances au premier adjoint, astreint à recevoir les bonnes gens qui ne manqueraient pas de venir, ne serait ce que pour glaner un détail croustillant à servir en apéritif à leurs voisins.

Jean Guy était seul, enfin seul, il alla au fond de son jardin pour fumer la cigarette interdite, pourra-t-il un jour respirer librement, être lavé de ses fautes ? En attendant puisque Marie Jeanne était allée déjeuner chez sa fille Annick, il profitait pleinement de ses quelques heures d’indépendance. La mer devant lui, immense et profonde, l’appelait. Il senti le souffle puissant des grands vents le pousser vers le rivage. Marée haute, aucun récif ne venait barrer l’horizon, la liberté, l’appel des grands voyages, une véritable lame de fonds le submergea….. un jour il aura surement la force de se révolter. Il rentra lentement dans la cuisine, ses pas résonnaient sur le carrelage comme dans un caveau du cimetière, il ouvrit le Frigo, et se prépara les deux filets de harengs que Marie Jeanne avait, dans sa grande mansuétude, préparé pour son déjeuner.

Le Commissaire Yves Le Huédé ne décolérait pas, un ‘’corbeau’’ avait harcelé le petit Paul Kerbris jusqu’à plus soif. Il étalait devant lui les lettres trouvées dans sa chambre, construites avec des caractères imprimés dans des journaux locaux, sauf une tapée à la machine…. Sans doute une vieille machine et sans doute la première lettre, la plus méchante, après cela avait été simple, trop simple. Ce n’était pas un suicide c’était un assassinat programmé. Le petit Paul, P.P. pour ses copains, avaient été bien seul dans ce combat avec lui-même et contre cette main noire qui l’oppressait. Yves Le Huédé éprouvait beaucoup de tendresse pour ce jeune homosexuel qui vivait mal sa sexualité, mais dont la gentillesse était appréciée de tous. Une lettre en particulier attira l’attention d’Yves Le Huédé, une lettre qui menaçait le petit Paul du même châtiment que Mariette Heurtel et par voie de conséquence qui reliait les deux affaires. Il décida de ne parler à personne de non-autorisée de cette information. Après avoir beaucoup parlé avec les parents, Mme Kerbris était effondrée et ne pouvait évoquer le nom de son fils sans tomber en larmes mais Bernard Kerbris, Maire de Pentoul, savait se protéger et mettre ses sentiments personnels de coté. Il parla de son fils, ce qu’il pouvait en connaître… mais reconnu que ses fonctions ne lui avaient pas permis d’entrer dans l’intimité de ce poète, un peu fou parfois, si doux et si étrange que malgré son orgueil, il se demandait au fonds de ses nuits sans sommeil, s’il en était bien le père. Ils acceptèrent de lui ouvrir son studio, c’était pour le père sa première visite. Ils découvrirent les lettres ensemble ! Deux affaires et pas le moindre indice, rien de tangible à se mettre sous la dent. Deux problèmes sans solutions, apparemment associés. Ce Vendredi matin il n’était pas d’humeur à être emmerder par des fonctionnaires incompétents de la préfecture qui lui demandaient des comptes. Il les trouva assis dans le Hall attendant sagement qu’il veuille bien les recevoir : deux adjoints du directeur de la police près du Préfet et …. Une psychologue !!! Rien que cela ! Ils étaient bien élevés, les deux jeunes frais émoulus de quelque brillante école de la Magistrature ou de l’Administration, ils venaient comme le Commissaire en avait été informé, pour lui présenter, Melle Le Collboch, psychologue de son état, rattachée, et donc payée directement, au service du Directeur, près le Préfet du Morbihan. Melle Le Collboch serait affectée au suivi des affaires non élucidées, près le Commissaire Yves Le Huédé, et aiderait à dresser les profils des suspects. Le Commissaire serait bien sur assez aimable pour lui présenter son bureau ainsi que ses principaux collaborateurs. Yves Le Huédé faillit en avaler sa cravate ! De quelle note parlaient-ils ? Aurait-il perdu un papier de la préfecture ? Il chercherait plus tard, en attendant pour parer au plus pressé il proposa une visite des locaux et une présentation des membres présents du commissariat. Subrepticement il informa son adjoint, l’inspecteur Erwan Le Port, du problème, celui-ci, efficace et discret, prépara un bureau isolé pour recevoir l’envoyée de la préfecture. Melle Jacqueline Le Collboch était noyée sous les notes et les rapports, c’était vraiment incroyable ce que notre machine administrative nous obligeait à pondre sur la moindre affaire. Elle n’était pas là pour lire ce tas de papier, elle voulait comprendre, elle voulait sentir l’ambiance de cette ville, de ces familles, de ces lieux. Sans le savoir elle était, comme Yves Le Huédé, une fouineuse, une tête chercheuse mais elle avait des armes différentes, un angle de vue différent, une sensibilité différente !

Elle prit son grand sac fourre tout et quitta son petit bureau pour une promenade, une flânerie dans la ville.

Le Vendredi c’était jour de préparation de la Messe du Dimanche, et jour de bilan au collége St Vincent. Marie Jeanne avait au frigo les restes du repas qu’avait préparé sa fille Annick, ramenés dans son Doggy Bag , un délicieux reste de poulet aux pousses de bambou avec un peu de riz, elle transforma vite fait, une demie-part en deux parts avec beaucoup de riz et même s’en réserva une petite portion pour une collation au cas où…. C’était une prévoyante ! Jean Guy rentrerait tard, elle aurait le temps de revenir de sa réunion au presbytère. Tout de triste habillée, elle prit son inséparable petit sac et se dirigea d’un pas de conquistador vers le centre ville. Le Père Taillandier n’était en principe pas présent mais aujourd’hui il voulait leur donner lecture d’une lettre d’un haut dignitaire de l’Eglise dont il ne révéla pas le nom mais tous reconnurent le style tranché et incisif de Feu Mgr Lefèvre, sur l’évolution de notre société et sur les dangers de l’expansion des lieux du culte de l’Islam, c’était en fait une exhortation aux relents de la plus basique des xénophobies. Il n’y allait pas avec le dos de la cuillère le Monseigneur ! Il lançait sa ‘’fatwa’’ a lui, sur les barbus en turban. Le pauvre Mgr, c’était surement son’’ leit-motiv ‘’ Parkinsonien qui revenait en boucle comme les aboiements convulsifs d’un clébard en train de crever devant sa pâtée. Mais sur les esprits torturés comme celui de Marie Jeanne cela faisait mouche ! Marie Jeanne était obsédée par la Mort ! Elle voulait gagner sa place au ciel, devait-elle pour cela, commettre quelque délits au regard de la Loi des Hommes. Elle avait une trouille bleue d’aller en enfer pour expier tous les manquements aux dix commandements dont elle avait pu se rendre coupable. … pas tous les dix mais quelques uns quand même ! Jamais elle n’avait péché par luxure mais les autres…. Elle n’en était pas sure…… l’envie et la gourmandise surement, le mensonge souvent, enfin beaucoup de pêchés graves dont elle aurait surement à rendre compte au Ciel sous l’œil accusateur et réprobateur de Mgr Lefèvre, qui pour sûr, y était depuis le jour de sa mort humaine. Elle devait vivre son Purgatoire sur Terre pour éviter de devoir le subir dans l’au-delà. Pour cela elle ne reculait devant rien, elle recrutait même. Son Jean Guy d’abord, bon, elle savait que c’était une poule mouillée qui ne pesait pas lourd devant les convictions de sa femme, il était l’exécuteur des basses oeuvres. Suzon ensuite qui avait tant à se reprocher de sa vie antérieure, et puis elle pensait bien aussi faire tomber dans son clan la grande connasse de Marcelline de La Jarretière, la duègne locale, toujours à critiquer tout et tout le monde. Marie Jeanne se croyait investie d’une mission de purificatrice qui lui assurerait une place aux pieds d’un Mgr Lefèvre qui surement devait être, lui, assis à la droite du Père…. Au bout du banc peut-être mais à la droite ! La voix forte et claire du père Taillandier résonnait dans son crâne comme elle l’imaginait celle du Seigneur chassant Adam et Eve après leur faute originelle. Ils avaient bouffé la pomme, faute impardonnable et devant être expiée par des générations et des générations sous le regard d’un Dieu, comment ils disent déjà ? Miséricordieux !!! Eh Ben s’il ne l’était pas !!! Qu’est ce que cela aurait été ??? Et tout cela pour une pomme ! Les Guerres, les Massacres, les Famines, les Tsunamis, les Maladies, la SLA…. Etc Enfin toutes les bonnes choses envoyées sur Terre pour notre rédemption. Marie Jeanne qui avait fait bien pire que de bouffer une pomme en cachette !!! Elle en avait des sueurs froides toutes les nuits. Elle devait persévérer jusqu’à ce que la vermine disparaisse, alors peut-être sera-t-elle sauvée ?

Pendant le sermon du Père Taillandier, Jean Guy avait eu le temps de rentrer à la maison. IL était assez content de sa soirée, ses confrères avaient tous été éblouis devant sa poésie sur ‘ la mouche et l’asticot amoureux’ quant à son Haïku sur la méditation du constipé attendant l’inaccessible libération … ce fut sublime… d’ailleurs, tous n’avaient pas compris le parallèle qu’il faisait avec le Chevalier et la quête inaccessible du Graal !!! Les Ignares ! Marie Jeanne n’était pas encore rentrée. IL attendrait sagement devant la Télévision la fin de la réunion du Vendredi, au presbytère, pour dîner.

Jacqueline Le Collboch avait beaucoup aimé ce qu’elle avait vu et senti de la ville de Pentoul. Sa coquetterie, son apparente insouciance, ses groupes de jeunes sans contraintes ni préjugés, Pentoul était comme une Belle Femme épanouie et sure de son charme, langoureusement alanguie sur la lagune au fond du Golfe du Morbihan, il faisait bon y vivre… mais elle avait surement ses codes, ses règles non écrites qu’il fallait suivre faute de quoi vous étiez rejeté dans le magma informe du commun des mortels. Jacqueline pour l’instant n’en n’avait cure, s’abandonnant au petit bonheur simple d’une bonne bière à la terrasse du ‘Grand Café’ devant les bateaux sur le port.

Après un week end passé au chaud pour les uns, sportivement pour les autres, la semaine qui débutait avait un programme chargée. Le Docteur De Guébrian, bronzé, en pleine forme malgré ses soixante ans, volubile avec une pointe d’humour condescendant, devisait avec le Commissaire Yves Le Huédé et l’Inspecteur Erwan Le Port dans son bureau, chez lui, dans la grande maison :  Je vous assure que vous devriez essayer le Hammam, Commissaire, c’est divin et en prime vous vous faites faire un gommage sur tout le corps par une jolie bédouine qui n’oublie aucune partie de votre peau, pour une vieille carne comme moi, c’est absolument DIVIN.  Revenons à Pentoul si vous le voulez bien.  Oui, j’ai cru un moment que mon fils, Ewen, avait encore fait une connerie, mais cette Mariette, non je ne vois pas.  Si vous voyez très bien, c’est la protégée du Maire et la rumeur publique dit qu’elle est aussi votre amie.  Ah ! on ne prête qu’aux riches mais pour ce qui est de la sauter voyez plutôt Ewen, c’est sa spécialité, les filles de ferme  Un peu de respect voulez vous, je vous rappelle qu’elle a été trouvée morte dans votre jardin ! N’eut été votre opportun séjour en Tunisie vous seriez le premier suspect !  Comment cela, le premier suspect ? ce n’est pas parce qu’on trouve un lièvre mort sur mes terres que je suis devenu chasseur pour autant !  Savez-vous que le Médecin Légiste a reconnu votre façon de ’’travailler’’ dans la méthode employée par le tueur pour détacher le ’’tronc ‘’ de la victime du reste du corps !  Ah ça c’est la meilleure de la journée ! Il avait encore mis trop de gnôle dans son café ce jour là, depuis quand on laisse des traces personnelles sur la lame d’un bistouri ? Là, je trouve que les méthodes nouvelles de la police avec leur ‘’profiler’’ et tout le toutime relèvent presque de la déviance schizophrènique, attention Mr Le Commissaire si vous continuez sur ce terrain c’est moi qui vais vous faire enfermer à Ste Anne Ecœurés par tant de mépris et de suffisance, le Commissaire et l’Inspecteur prirent congé, se promettant pour eux-mêmes que le prochain entretien aurait lieu, sur convocation, dans les bureaux du Commissariat ! Les résultats de la matinée n’étaient pas brillants comme toute cette enquête d’ailleurs, et cela allait sans doute continuer car il avait rendez-vous en début d’après midi avec la nouvelle recrue de la préfecture.

En attendant ils se remontaient le moral en prenant un petit apéritif avec des Tapas, à la terrasse chauffée de chez Mario, l’Hispano Breton du port de pèche de Pentoul. Il était ‘’bosco’’ sur un chalutier qui avait désarmé dans les années 90, depuis il avait abandonné la’’ maneuvre’’ et se contentait d’enchanter avec bonheur les papilles gustatives des habitants de Pentoul, des saveurs du grand Sud.  Zarzuelas et aubergines farcies ainsi que l’inévitable Paélla aux fruits de mer étaient régulièrement inscrits au Menu. Mario avait réussi à se procurer du «  Jamon de jabujo » le meilleur jambon du monde, il ne le proposait qu’aux connaisseurs, à prix d’or, mais c’était sublime…. Avec, bien sur, un pot de Saumur Champigny pour mettre en valeur le goût de noisettes, inimitable, de ce jambon, le meilleur des Serrano Pata Négra, venu du fond de l’Estramadure prés de Séville, sublime de finesse, servi en chiffonnade sur une planche de bois d’olivier. Hum ! c’était bon, plus que cela c’était extraordinaire !

Melle Le Collboch attendait sagement que le Commissaire veuille bien se souvenir qu’il avait rendez-vous avec elle. Il s’excusa de son retard et démarra tout de suite la discussion :  Avez- vous des questions sur les documents, bien incomplets hélas, que je vous ai fait remettre ?  Non, c’est assez clair !  Comment cela assez clair, nous pédalons dans la choucroute depuis le début et vous, vous venez à peine d’arriver et vous me dites que c’est clair ! Seriez vous devin par hasard ?  Je n’ai pas, bien sur, le nom de qui est derrière tout cela mais l’interprétation de ces meurtres correspond à une logique assez claire, et je puis vous dire que cela ne fait que commencer il y en aura d’autres et d’en pas longtemps, et je n’ai fait que lire. J’ai humer l’air de la ville, je me suis promenée dans les cafés où j’ai prétendue être une ancienne collègue de lycée de Mariette en bref j’ai commencé à faire parler les vieilles pierres et les gens de votre jolie ville de Pentoul  Et qu’avez-vous humé comme ça ?  D’abord vous avez une fort jolie ville où il fait bon vivre et les gens sont en général assez satisfaits de l’administration y compris de la police d’ailleurs.  Vous m’en voyez satisfait aussi mais… le tueur ?  Là, c’est autre chose, d’une part personne ne fait la liaison entre les deux affaires d’autre part la Mariette, elle était passée dans les bras de la moitié de la ville, c’était une nymphomane qui cachait bien son jeu et personne ne la plaint ; mais ce n’est pas le plus grave, j’ai étudié les lettres du’ corbeau ‘. Nous avons affaire à un, ou une, dangereux manipulateur fanatique et se croyant investi d’une mission de purification. Il sait convaincre et employer les mots qui tuent. C’est un fou dangereux et intelligent, il va recommencer !  Qu’est ce qui vous fait dire cela ?  Il ou elle obéit à des ordres transmis par des voies ou des discours d’un autre fou, sorte de Mage dans lequel il a reporté tous ses espoirs de le délivrer de ses angoisses. Dites moi quels sont les sectes les plus actives dans le coin ?  Oh vous savez, elles ne sont pas très actives en Bretagne, nous sommes en terre chrétienne, à part les groupes d’inspiration celte comme ‘les gardiens du grand chêne’ ou les ‘Vigilants du grand Menhir brisé ‘ de Locmariaquer rassemblements d’illuminés qui se prétendent druides il n’y a guère que les intégristes réunis autour du Père Taillandier pour faire un peu de prosélytisme et de bruits, et encore, ils ne sont pas bien méchants juste un peu encombrants parfois, surtout lorsqu’ils s’attaquent au Centre de Planning Familial.  En général, non, ils ne sont pas très méchants, mais sur un esprit faible certaines thèses qu’ils développent peuvent faire des dégâts considérables.  Eh bien je vous donnerais les noms des animateurs de ces groupes et vous pourrez vous rendre compte par vous-même combien ils sont dangereux Ils allaient se séparer lorsque la jeune inspectrice Soisic Le Corre, les informa que l’on avait retrouvé le jeune professeur du collège St Vincent, Jean Le Boru, pendu dans le grenier de la maison de ses parents ! Jacqueline et Yves se retournèrent brusquement. Elle se sentie coupable d’avoir eu raison trop tôt et surtout de n’avoir rien pu faire pour empêcher cet ’’accident’’. Jean Le Boru, brillant , professeur de français, avait eu une histoire d’attouchements sur une de ses élèves quelques années auparavant. Il s’est vite avéré au cours de l’enquête que c’était faux. L’élève qui avait porté plainte voulait se venger de l’indifférence, et pour cause il était l’ami du petit Paul Kerbris, du professeur à son égard. Mais le mal était fait et l’image que véhiculait ce professeur était à jamais entachée d’une suspicion indélébile. Le processus semblait avoir été le même, un caractère faible sur lequel on exerce une pression de plus en plus forte au moyen de lettres anonymes et comme les deux évènements sont liés, le premier suicide entraîne automatiquement le second. Ils en étaient là de leurs réflexions en examinant les lettres anonymes, véritable armes du crime ’’ par destination’’ lorsqu’ils tombèrent sur une lettre qui ne laissa pas de les intriguer, plus que cela, de les effrayer !

Toi et tes semblables vous allez partir ou bien le bras armé de la DIVINITE SUPREME vous rejetteras en ENFER

Quels étaient ces semblables ? Qui se considérait comme le ‘’ bras armé’’ de la ’’divinité suprême’’ ? Qu’est ce que charabia voulait dire ? L’ expression ‘’divinité suprême ‘’ et la référence à l’’Enfer’’ lui rappela des mots et semblable expression utilisés dans les autres lettres reçues par Paul Kerbris. Est-ce que cela voulait dire qu’il y aurait d’autres suicides- meurtres ? Quelle secte s’en référait à une ‘’ divinité suprême’’ ? Toutes. Ces lettres étaient vraiment l’œuvre d’un malade mais d’un malade intelligent, il ne se mouillait pas, il gardait les mains propres ; sauf la pauvre Mariette… à moins que, la aussi, il ait fait agir quelqu’un d’autre à sa place. Jacqueline Le Collboch décida d’aller affronter les druides de Locmariaquer.

Le responsable des Vigilants était un vieux Monsieur en retraite depuis 4 ans, ancien capitaine du Commerce, et passionné de culture celtique. Il avait fondé ce groupe avec d’autres passionnés comme lui , pour éviter que soient saccagés les sites mégalithiques de Locmariaquer et que soient perpétués les pratiques des druides sur les lieux où ils étaient pratiqués autrefois, notamment aux solstices d’été et d’hiver ( samain et beltaine ) et aux équinoxes( lugnasad et imbolc). Ils étaient 7 membres, tous des retraités, occupés pour la plupart à se perfectionner dans l’art d’être grand- père ou grand-mère et parfaitement inoffensifs. Jacqueline fut rapidement convaincue que ce n’était pas là qu’il fallait chercher. Par acquit de conscience elle se tourna vers les Gardiens qui eux se réunissaient aux pieds des tours d’Elven aux mêmes dates et pour des raisons similaires. Là aussi elle fit chou blanc.

Jean Guy était comme souvent dans la journée, seul, ce n’était certes pas le temps passé aux fourneaux par Marie Jeanne qui pouvait la maintenir à la maison pour l’exécution des tâches ménagères, cela frisait l’indigence, même dans les rares occasions où ils recevaient. Marie Jeanne s’arrangeait avec les sœurs de l’Ecole pour rapporter quelques plats roboratifs préparés par les élèves, quelle présentait comme des expériences et s’en excusait à l’avance, le souvenir d’une brandade de Morue qui s’apparentait à de la colle forte lui remonta de l’estomac, il avait fallut ‘’moult ‘’verres de la piquette qui tenait lieu de cidre, pour diluer cet emplâtre stomacal. Si tant est si bien que peu acceptaient de renouveler l’expérience. Ce Mercredi matin il y avait réunion au presbytère sur le thème de la société pluri-culturelle, autour du père Taillandier, suivi d’une collation, Jean Guy aurait donc le champ libre pour un certain temps. Il voulait violer le secret de la chambre des mystères, la chambre où Marie Jeanne entassait tout ce qu’elle dénichait au cours de ces pérégrinations de rapines en tout genre. Il avait fait une copie, il y a bien longtemps, de la clé et il ne fallut qu’un tour pour ouvrir la porte des surprises. Là ce fut le choc ; à même le sol sur des vieux journaux, il y avait là étalé dans un ordre incompréhensible, toute une vie de vagabondages, de visites de poubelles et parfois même de menus larcins car certains outils n’étaient même pas sortis de leurs emballages !!! Marie Jeanne semblait fascinée par les couteaux et les ‘pics’ il y en avait de multiple sortes ( Pics à glace, pics d’alpiniste, de charpentier, de couvreur…. Etc ) et les couteaux étaient foison ( couteaux de chasse, de pêcheur, de table, de cuisine, à détroquer les huîtres, …. Etc ) la aussi il y en avait des cassés, des tout rouillés, d’ébrêchés, et de neufs dans leurs emballages d’origine. Mais il y avait bien d’autres choses, sur la seule étagère de la pièce trônait fièrement alignée comme à la parade, sur une rangée qui leur était dédiée, plusieurs machines à écrire antédiluviennes dont une vieille IBM à boules. Dans le coin opposé à la porte, sous la fenêtre, il y avait un bureau un peu déglingué sur lequel, visiblement, l’occupante des lieux s’était livrée à des travaux de découpage dans les vieux magazines qu’elle entassait dans un coin de la chambre. Un cahier de classe surement lui aussi récupéré d’une poubelle d’un élève peu économe, lui servait de carnet de compte et de journal…. Journal peu précis et bourré de références symboliques. Le décompte des objets accumulés était pour le moins étonnant : • 387 couteaux en tout genre • 160 paires de ciseaux • 165 pics de divers usages • 80 moteurs électrique de divers appareils électro-ménagers • Des robinets, des bouts de ferraille, des scies, etc ….. etc Quel capharnaüm !!! Il reporta son regard sur le bureau intrigué par les découpages, Jean Guy ne savait pas qu’un corbeau utilisant des lettres découpées dans les magazines, sévissait à Pentoul depuis quelque temps, sans quoi il aurait été encore plus circonspect. Il ne pouvait imaginer sa sainte femme, si croyante, se livrer à des pratiques si peu conformes à l’esprit des saintes écritures. Cependant il dut se rendre à l’évidence, Marie Jeanne était une Janus à deux faces, une espèce de Dr Jekyll et il ne mit pas longtemps à réaliser en se penchant un peu sur son propre cas toute la perversité de Marie Jeanne. D’un seul coup elle dégringola du piédestal sur lequel il l’avait inconsciemment juchée. Il en eu froid dans le dos, il avait été manipulé et il n’avait rien vu, accomplissant aveuglément les ordres de sa femme, dans le déni total de l’horreur de ce qu’il était en train de commettre. Il avait été comme les soldats qui participent à des massacres sur ordre de leurs chefs et vivent en bons pères de famille dans le civil. Mais qu’allait-il faire de cette révélation ? La Police… il n’en était pas question ! Avoir une bonne explication avec Marie Jeanne… il la craignait. Il se sentait bien seul, il n’avait plus d’amis assez intimes pour se confier, plus de complices pour pouvoir partager ce type de secret. Soudain il entendit Marie Jeanne :  Mais qu’est ce que tu fais ici ? Tu sais très bien que c’est ma pièce, ici ce n’est plus chez toi c’est mon domaine, sort de là immédiatement !  Mais… mais…  Il n’y a pas de mais, sort ! Craintif, il était à nouveau le toutou obéissant de sa maîtresse. Ils déjeunèrent en silence et l’après midi chacun vaqua à ses occupations habituelles pour un mercredi après midi. Jean Guy n’avait qu’un seul cours à 15heures et Marie Jeanne s’enferma dans ‘’sa chambre des secrets’’ Elle ne décolérait pas d’une colère rentrée, froide et sournoise…. Qui la faisait s’agiter de tremblements convulsifs qu’elle ne pouvait maitriser. Il avait osé violer l’interdit absolu de pénétrer dans cette pièce. C’était son jardin secret, son refuge, il n’avait pas le droit ! Le regard de Jean Guy avait changé, il lançait maintenant comme un défi, sa stature s’était redressée, cela ne présageait rien de bon.

Jacqueline Le Collboch avait rendez-vous en fin d’après midi avec le Père Taillandier. Elle se rendit à pieds au presbytère dans la rue de ‘’l’Ange Exterminateur’’ où se trouvait cette grande maison austère, entourée d’un grand jardin entretenu par les sœurs du Carmel attenant. Point n’était besoin de sonnette électrique, non une chaine et une cloche vous annonçait dans toute la demeure et si cela était nécessaire jusque dans le fonds du jardin, tant le son en était puissant. Elle fut accueillie par une sœur qui l’introduisit dans une pauvre pièce où cinq chaises en rotin, défraichies et un peu défoncées attendaient sagement alignées, que les fesses des pénitents venus chercher la bonne parole, veuillent bien se poser dessus. En attendant que le Père Taillandier fut prévenu de sa visite et daigne interrompre le cours de ses réflexions sur le prochain sermon du Dimanche suivant, elle feuilleta les deux ou trois revues qui étaient posées sur une table basse au milieu de la pièce. Lecture édifiante ! Le Pèlerin, la Lettre de l’évêque et quelques bulletins paroissiaux où il était fait mention des pauvres ressources de la paroisse et où il était fait appel à la générosité des paroissiens !  Comment allez-vous chère Madame, et bienvenue dans nos modestes locaux.  Mademoiselle si vous le voulez bien, Mr Le Curé. Le Père Taillandier s’effaça dans le cadre de la porte et indiqua la direction de son bureau, Il était habillé d’une espèce de soutane de travail ceinture en son milieu et brodequin de marche aux pieds.  Ainsi donc la police s’intéresse aux sectes ? Il y en a beaucoup qui fleurissent sur notre sol. Le petit peuple recherche la protection des dieux et se prosterne devant n’importe quel veau d’or, il a besoin d’un guide vers la seule, l’unique divinité suprême. Les puissances de l’enfer envahissent les écrans de télévision et la publicité regorge de tentations.  Mr Le Curé ce n’est pas d’un sermon dont j’ai besoin mais d’une discussion sur vos…. Concurrents.  Comment cela Concurrents ! Il n’y a pas de concurrence, ce n’est pas un marché, on ne se partage pas les âmes des élus !!!Vous tenez là un discours que je ne peux entendre plus longtemps !  Veuillez m’excuser, je ne trouvais pas le mot juste.  Ah ! Je préfère ce langage. Continuons que voulez-vous savoir au juste ?

Jacqueline avait déjà la réponse à ses questions, il avait dès ses premières phrases utilisé deux mots employés par le ‘corbeau’ dans ses lettres anonymes, il était devenu suspect ainsi que les membres de sa garde rapprochée. Ces gardiens de la pureté de la foi, ces soldats combattant l’antéchrist et saccageant les centres de planning familial, conspuant les médecins pratiquant l’I.V.G., jetant l’opprobre sur les homosexuels…. Ils étaient surement plus dangereux aux yeux de Jacqueline que les «  Témoins de Jéovah » et autres Druides en mal de celtitudes.

Mais pour être plausible la conversation fut habilement orientée par Jacqueline sur les … Concurrents ! Le ton évolua de la franche hostilité du début vers l’obséquiosité du sergent recruteur de sa propre secte. Comme le climat était maintenant à la confidence, elle se risqua et posa une question piège sur les plus actifs des collaborateurs du Père Taillandier avec lesquels elle pourrait éventuellement travailler si d’aventure son travail lui en laissait le temps. Tout heureux de citer les fidèles parmi les fidèles il nomma en premier Marceline de la Jarretière, cela positionnait son soutien au plus haut niveau de l’échelle sociale puis vinrent ensuite plusieurs noms de femmes dont les maris occupaient tous d’importantes fonctions dans la cité, pour finir par son plus actif serviteur en la personne de Marie Jeanne Le Maresquier. En plus de servir le Seigneur en préservant ces valeurs essentielles que sont le latin et les cérémonies selon le rite de Saint Pie V, ces dames animaient et passaient beaucoup de temps à confectionner des vêtements pour « leurs pauvres » au sein d’un petit club chez Mme Marceline de la Jarretière, ‘’ Les tricoteuses d’Emmaüs’’, voila qui était édifiant !!!

Jeudi matin, Marie Jeanne avait très mal dormi, elle ressassait la visite vraiment inopportune de Jean Guy dans sa chambre des secrets, elle ressentait cela comme un viol . Elle ne savait pas quoi faire, c’était trop déstabilisant pour qu’elle puisse prendre une décision en toute sérénité. Comme elle se sentait à l’abri elle n’avait pas effacé toutes les preuves ! Qu’avait-il découvert ? Qu’avait-il deviné ? Surement quelque chose car ce matin, il était sorti sans dire un mot pour donner un cours de Breton au lycée. Elle était inquiète jamais il n’avait eu cette arrogance, son Jean Guy avait changé de Toutou à sa mémère en chien de berger, pas encore loup solitaire mais elle sentait que cela pouvait venir, cela deviendrait très dangereux pour elle et pour l’accomplissement de sa mission. Comment gérer cette situation ? Elle devait trouver une solution radicale et vite sinon c’est elle qui serait l’objet d’une solution radicale selon la loi des hommes pourris et veules qui régnaient sur cette ville ; mais quand même c’était son mari, son factotum depuis plus de trente ans. Marie Jeanne se sentait acculée le dos au mur, incapable de prendre la bonne décision, vers qui se tourner ? Le Père Taillandier, comprendrait-il ses gestes, après tout envoyer du courrier n’était pas répréhensible… mais La Mariette ! Non ce n’était pas elle…. La voila, la solution … ! La simplicité de la mise en œuvre la laissa comme étourdie. Elle en oublia quelques précautions élémentaires….

Décidément Jacqueline aimait beaucoup la ville de Pentoul, par contre le travail de bureau sur son P.C. lui plaisait beaucoup moins que l’enquête sur le terrain. Il faudra qu’elle songe a une évolution de sa carrière vers une fonction plus… policière. Elle se dirigeait vers une petite brasserie, sur le port de plaisance, pour y collationner quand elle fut interpelée par une voix familière :  Bonjour Melle Le Collboch, on ne vous voit pas souvent au bureau en ce moment seriez-vous sur une piste intéressante ? La haute stature du Commissaire Yves Le Huédé se porta à sa hauteur.  Justement si vous voulez m’accompagnée vers une douzaine de sardines grillées je vous dirais ou j’en suis.  Mais bien sur… dans ce cas si je peux suggérer un endroit, laisser moi vous présenter Manu.  Va pour Manu ! Ils se retrouvèrent donc au fond d’une salle un peu sombre mais à une place qui permettait une conversation discrète, devant une assiette de sardines au fumet fort appétissant. Jacqueline fit le point de ses découvertes et proposa sur sa lancée d’aller faire une petite visite aux membres de ce club de bienfaisances, les « Tricoteuses »  Mais je vous l’interdit formellement, là vous outrepassez les ordres, ce n’est pas à vous d’aller faire ce travail. Premièrement cela s’étudie minutieusement, deuxièmement si vous voulez faire un travail correct il vous faut quelques autorisations et pour l’instant avec ce que vous m’avez dit, aucun juge ne donnera ces fameuses commissions et troisièmement à supposer que vous avez vu juste cette visite peut être dangereuse pour votre vie et permettra au suspect de faire disparaître les preuves.  Mais j’avais une bonne raison je voulais me joindre au club !  Non mais vous avez vu la tronche de ces dames ! Vous ne seriez pas crédible 10 secondes. Non croyez moi une enquête de police ce n’est pas un jeu de pistes pour boy scout ou Jeannette sur le retour ! Vexée, elle se leva précipitamment et quitta la salle, lèvres pincées, ceinture bouclée serrée, démarche cadencée. Yves s’aperçu un peu tard que ses paroles avaient dépassé sa pensée. De retour au Commissariat il alla trouver Jacqueline et lui présenta platement ses excuses mais surtout il lui demanda de préparer pour la fin de l’après midi une réunion avec tout le staff où elle présenterait sa démarche et ses conclusions. Il téléphona au juge qui l’informa de son désir d’être présent lors de cette présentation. Jacqueline en fut fort honorée, et s’attela à la tache avec l’énergie d’un premier de la classe auquel on demande de remplacer le prof. La conférence qui avait débuté à 17h30 se termina à 19h, trop tard pour élaborer une stratégie mais assez tôt pour apprécier le travail et donner un avis sur les orientations à prendre :  Voila enfin un début de piste à creuser. Qu’en pensez-vous Commissaire ?  Oui mais à part Marie Jeanne Le Maresquier je ne vois pas les autres donzelles se mettre à écrire des lettres anonymes, elles se croient bien au-dessus de cela.  Je ne suis pas d’accord avec vous quand la schizophrénie frappe elle ne fait pas de distinction dans les classes sociales. Mais on va suivre votre instinct de flic et je vous demande de faire une enquête approfondie sur le couple Le Maresquier. Quant à vous Melle, Bravo ! Je suis très satisfait de votre travail, j’en parlerais à Mr Le Préfet. On imagine facilement la couleur des joues de Melle Le Collboch après ce compliment. Tout le monde rentra dans ses pénates pour prendre un repos bien mérité….sauf que, à 6 heures du matin Yves Le Huédé fut réveillé par un coup de téléphone lui annonçant que le corps de Jean Guy Le Maresquier avait été trouvé sans vie, flottant entre les bateaux du port de plaisance. Voila qui changeait singulièrement la donne. Le juge put émettre les documents permettant une perquisition immédiate de la maison de Jean Guy et de Marie Jeanne. ‘’Immédiatement’’ ce fut quand même trop tard, Marie Jeanne eut le temps de préparer sa petite mise en scène et de se préparer elle-même.

Lorsque les inspecteurs arrivèrent, ils trouvèrent une veuve éplorée criant et gesticulant dans tous les sens, le médecin appelé à la rescousse, lui donna des calmants. Elle échappa ainsi à un interrogatoire poussé, elle eut quand même le temps d’expliquer que son Jean Guy avait sa pièce secrète et qu’il avait eu le temps d’écrire une lettre sur une vieille machine à écrire à boules par laquelle il s’accusait du meurtre de Mariette ‘’la putain’’ qui n’avait pas voulu de lui et d’avoir amené par ses lettres anonymes répétées Paul Kerbris au suicide. Il demandait pardon à tout le monde et en particulier à Marie Jeanne.

Quand Jacqueline Le Collboch fut informée des résultats de la perquisition et put lire la lettre d’adieu écrite par Jean Guy Le Maresquier, elle émit les plus grands doutes quant à l’authenticité de cette lettre. C’est vrai que la machine à écrire utilisée pour cette lettre s’est avérée être la même que celle utilisée pour la première lettre anonyme envoyée à Paul Kerbris ; c’est vrai aussi que Jean Guy avait été jusqu’en cinquième année de médecine et avait suivi une formation particulière en médecine légale dans la même unité que celle du Dr De Guébrian avant de bifurquer vers la littérature, mais tout cela ne constituait pas des preuves irréfutables. Pour Jacqueline comme pour Yves Le Huédé il y avait des doutes sérieux, cela sentait la magouille, cela sentait la lettre apocryphe. Jean Guy avait une personnalité trop effacée, il paraissait trop doux, pour avoir été l’auteur d’une telle machination, mais connaît-on vraiment les ressorts profonds des actions de chacun ?

Les doutes se transformèrent en certitude lorsque le rapport du médecin Légiste arriva sur le bureau du Commissaire. Jean Guy avait absorbé de fortes quantités de somnifère et avait été assommé avant d’être jeté à l’eau. Quand on sait que les courants qui longent la pointe Sud ramènent tout ce qui flotte le long de la côte au fonds du port, on imagine facilement que Jean Guy a fait son dernier plongeon, à l’abri des regards quelque part sur la falaise de ‘’Roche Brune’’. C’est ainsi que Marie Jeanne changea de statut, de victime elle devint suspect No 1. Lorsque on présenta au Commissaire le témoignage d’Alphonse le jardinier des De Guébrian, qui affirmait avoir vu hier soir le break jaune de Marie Jeanne filer vers ‘’La Pointe aux Espagnols’’ qui est l’endroit le plus élevé et le plus sauvage de la côte Sud, alors son statut évolua encore, de suspect elle passa directement au grade de prévenue et fut amenée en garde à vue dès 18 heures ce vendredi. Le week end ne serait pas de tout repos ! Yves Le Huédé, Jacqueline Le Collboch, Erwan Le Port et Soisic Le Corre tinrent conseil dans le bureau du Commissaire :  Nous avons bien une présumée coupable, mais sans preuves que pouvons nous faire ? Je voudrais connaître votre point de vue.  Il y a beaucoup d’éléments en cours de vérifications, le break, on doit y trouver des traces du corps transporté, les témoignages, tout le monde sait que Marie Jeanne collectionnait les objets les plus divers, à la pointe aux Espagnols ce n’est pas si fréquenté en cette période de l’année, il doit bien y avoir des traces de pneus ou de pas. Ce n’est que le début et je suis persuadé qu’avant la fin de la garde à vue on va trouver la preuve qui va la confondre et l’amener à faire des aveux. On sentait toute l’expérience de l’inspecteur Erwan Le Port et son inébranlable optimisme.  Ce ne sera quand même pas simple, je suis désolé de jouer les rabat-joie mais depuis le début elle se couvre et s’arrange pour faire porter aux autres le poids de ces exactions. D’autre part elle est très méticuleuse et je ne pense pas que vous trouviez quoi que ce soit dans le break, elle a du employer un grand plastique qu’elle a brûlé. Par contre les témoignages, les traces… oui elle ne peut pas avoir tout prévu….. quoique… Jacqueline Le Collboch arrêta là son intervention, Soisic Le Corre voulait intervenir :  La Maison est dans tel bazar que je suis persuadé que c’est là que l’on trouvera la solution.  Bon je vois que vous avez tous des idées brillantes mais n’oubliez surtout pas de vous concentrer sur le seul crime dont on a de fortes présomptions de culpabilité : le meurtre de son mari. Le week end apporta son lot de surprises et d’informations. Il y avait bien des traces de pas à la pointe aux Espagnols mais d’une pointure et d’une marque couramment employée dans la région ; des marques de bottes A L’Aigle, pointure 42, comme celles de Marie Jeanne et de quelques centaines d’autres personnes. Par contre pour les marques de pneus c’était plus intéressant : les marques d’usure correspondaient parfaitement ainsi que dessins. Petit à petit l’étau se refermait. Une perquisition plus poussée au domicile de Marie Jeanne permit de découvrir une grande quantité d’Imménoctal, un barbiturique puissant dont la formule correspondait à celui trouvé dans le sang du pauvre Jean Guy. Les remarques et l’inventaire écrits à la main du cahier de la chambre des secrets correspondaient à l’écriture caractéristique de Marie Jeanne dont des notes manuscrites furent découvertes dans la cuisine. Ce n’était pas encore des aveux mais au moins s’agissait-il de contradictions évidentes entre ses affirmations et ces constatations. Il était temps de l’interroger de façon plus poussée :  Alors Marie Jeanne comment est le service dans l’hôtel de police ?  Votre humour ne m’atteint même pas.  Voulez vous un avocat ?  Pourquoi faire, je suis une erreur judiciaire.  Bon reprenons et voyons comment vous allez vous en sortir. Pourquoi avoir nié être allé à la pointe aux Espagnols vers 23heures alors que nous avons le témoignage de quelqu’un qui vous connaît bien et que nous avons les empreintes de pneus de votre break. ?  C’est des menteries tout cela, la nuit comment voulez-vous reconnaître avec certitude une voiture, je ne dis pas que je n’y suis jamais allé à la pointe, c’est d’ailleurs là- bas qu’il pêchait mon Jean Guy.  Et comment pouvez-vous nier avoir ramassé et accumulé tous ces objets dont la machine à écrire qui a servie pour la lettre envoyée à ce malheureux Paul Kerbris.  Mais puisque je m’épuise à vous dire que j’écrivais sous la dictée de mon Jean Guy qu’avait une si vilaine écriture qu’il n’arrivait pas à se relire. Je vous dis que j’y suis pour rien dans ce bazar, et moi j’ai perdu mon Jean Guy qui s’est suicidé de dépression.  Avaler froidement l’équivalent de vingt cachets d’Imménoctal et se taper lui-même sur la tête…. Là vous me voyez très, très sceptique.  Sauf votre respect vous n’êtes pas très observateur, à la pointe aux Espagnols il y a plein de rochers en surplomb, y s’est cogné en tombant, c’est simple à comprendre, non ? Elle niait tout, avait une réponse pour tout et en plus Yves Le Huédé avait le sentiment qu’elle le prenait pour un con !!! Une pause s’imposait. Jacqueline demanda la permission d’intervenir.  Allez y je suis épuisé par son aplomb. Jacqueline prépara deux tasses de thé et se présenta dans la salle des interrogatoires.  Pendant que le Commissaire téléphone au juge je nous ai préparé une tasse de thé, j’ai pensé que vous en avez besoin.  Pour sur c’est vraiment un tas d’incapables.  Il faut les excuser ce ne sont que des hommes après tout.  Oui et des fieffés pas malins, non mais vous me voyez moi faible femme jeter mon Jean Guy à la baille ou encore découper cette pauvre Mariette , non mais je ne suis qu’une pauvre chrétienne moi.  Oui j’ai d’ailleurs appris tout le bien que vous faites en gérant ce club des ‘’tricoteuses d’Emmaüs’’ en parlant avec le Père Taillandier.  Ah ! Vous connaissez ce saint homme ?  Oui et même assez bien, j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié son sermon Dimanche dernier sur la nécessité de protéger notre société de toutes les tentations véhiculées par la publicité et l’envahissement de nos cités par des malades et des pratiques contre nature.  Oui mais il est démuni dans cette tâche, il faut lui donner un coup de main, jamais il n’y arrivera tout seul.  Vous toute seule, si faible, vous voulez dire que….  Ah mais pas si faible que j’en ai l’air, je cache bien mon jeu .  Mais comment………………..  Eh oui les lettres anonymes aux homos c’est moi ! Ils ont vite compris ce qu’il leur restait à faire ces pourritures. Et la Mariette que c’est toute la ville qui y est passée dessus, c’était pas une chrétienne, c’était un suppôt du diable ! c’te engence. Elle tournait même autour de mon Jean Guy, il a ben fallut le sauver des griffes de la donzelle. Même qu’il m’en a fait des reproches et qu’il en avait des regrets de l’avoir découpé comme un goret, mais elle ne rentrait pas dans le zodiac, alors il a ben fallu que je fasse quelque chose, il allait me dénoncer à la police. Vous voyez aux tricoteuses on n’a pas les deux pieds dans le même sabot… A propos la prochaine réunion, c’est Dimanche soir on doit parler de cette Mosquée que le Maire veut ériger sur le mont Cadoudal. Vous serez des nôtres ? Je compte sur vous !!! Le procès de ‘’La Folle de Pentoul ‘’ dura trois semaines. …. Qui parurent durer des mois pour Yves Le Huédé et pour Jacqueline. En dépit des dépositions des psychiatres, Marie Jeanne fut reconnue responsable et fut condamnée à trente années de réclusion. Le Père Taillandier fut déplacé par sa hiérarchie !

Le bateau d’Yves se laissait aller lentement sur la rivière d’Auray, grand voile et gênois à peine gonflés, il avait laissé la barre à Jacqueline et préparait les sandwichs avec Younna, sa femme. Ils avaient tous besoin d’un peu de calme après que l’affaire ’’Le Maresquier’’ eut été bouclé. Ils arrivaient sur Locmariaquer quand soudain Jacqueline ne put retenir un cri de stupeur. Un millier peut-être plus, de bernaches prirent leur envol en même temps, ce fut un moment féérique. Yves repris la barre pour négocier le passage entre l’île de La Jument et l’île de Berder et ils se laissèrent tranquillement porter par le courant jusqu’au chenal qui marque l’entrée du port de Pentoul . Ils arriveraient à temps pour les sardines grillées de chez Manu…

                                                    L	armor-Baden  Le 15 Mai  2011

LE Promeneur et l'oiseau

Le promeneur et l’oiseau…

Après un long chemin, caillouteux, hasardeux, dangereux, le voyageur s’arrêta en un lieu de repos pour son âme et pour son corps marqué des cicatrices de ses combats souvent perdus. Il devint, pour un temps, simple visiteur en ces rives bercées par la tranquillité, la sérénité et l’apaisement. Un golfe, une mer intérieure, des eaux calmes à peine frétillantes sous les vents d’ouest, il sut en cet instant, qu’il avait touché le port.

Il jeta l’ancre, ferla la grand voile et posa son sac à terre. Les rochers que l’on voyait émerger des eaux bleues  perdirent soudainement leur qualité de « récifs » ils devinrent marques de parcours ou refuges, pour le voyageur en ce nouveau jardin d’Eden. Les vents du large ne venaient plus en rafales sauvages et bruyantes soulever les souvenirs des pays de cannelles et de bougainvilliers ; ils parlaient de bruyères et d’ajoncs, ils sentaient l’âtre et la veillée, ils étaient de ce pays là,  qu’il lui semblait n’avoir jamais quitté. Le voyageur pouvait maintenant dormir apaisé,  ses rêves seront portés sur les ailes des mouettes et des sternes pour doucement s’envoler sur les nuages et la  brise légère des matins calmes et paisibles. Il était arrivé à bon port !

Il bâti son nid, assembla quelques souvenirs et se lova de plaisir dans la mousse des grandes frondaisons des forêts éternelles de sa terre, dans la contemplation des îles et des bateaux à l’ancre, dans l’écume des brumes qui marquent le début de l’automne. L’automne de son voyage sur des océans de bruits et de fureurs, là il trouva le repos, là il put s’abandonner dans les plis des tuniques diaphanes des fées bienveillantes et douces qui l’avaient protégées de tous les maléfices au long de sa route mal pavée. Le voyageur devint simple promeneur en ce pays habité du chant des anciens temps. Mais le bonheur n’arrive jamais seul, il se partage ou se perd ! Par les vieilles pierres et les îles, par les clochers des églises, les ajoncs, les genets et les senteurs de la terre qui fume après un été trop lourd du pas des gens pressés, il s’en alla flânant au fil de ses souvenirs, humant le fumet de la rougaille du pêcheur, goûtant une galette de blé noir bien de son pays, à la poursuite du souvenir des odeurs et des frémissements de la terre de son enfance. En un après midi de début d’automne, après s’être empli l’âme par tous les sens, du spectacle majestueux des oiseaux de grand vol et des couleurs moirées des eaux calmes du marais de Pen en Toul, le promeneur se reposa d’une douce fatigue à l’ombre du clocher de la vieille église de son village du bord du Golfe. Il était seul et se sentait bien mais en manque de partage de cette béatitude avec une autre solitude, une âme sœur à l’écoute de ses propres vibrations, une autre âme à cœur ouvert. Il s’endormit sous la couverture des rayons du soleil… La tête dans les nuages… il parti quelque-part…. Là –bas au pays des senteurs inconnues… La demi-somnolence du promeneur fut soudain habitée du chant d’un oiseau de passage, un de ces oiseaux de grande migration qui porte sous ses ailes la plainte des vents d’ailleurs. Il en reconnu toutes les variations, toute la mélancolie. Le promeneur se laissa pénétrer par cette mélodie… le chant des sirènes, le parfum des déserts et la tranquille quiétude de l’oasis… tout cela vint en longues complaintes … envelopper les plis de son âme…combler sa chère solitude, les notes de voyages et de peines parlaient à son cœur comme autant caresses apportées par les vents venus de rivages imaginés… des Indes lointaines et parfumées. Le promeneur senti ce chant là, lui pénétrer au plus profond de l’âme, combler un manque accumulé de choses douces et tendres. Il laissa l’oiseau finir son chant et enfin ouvrit les yeux, l’oiseau avait quitté son perchoir improvisé et volait en cercle, l’invitant à le suivre. Le soleil était au zénith, la brise charriait des odeurs de goémons, la ville avait fait silence, seul le cri lointain des mouettes rappelait au promeneur qu’il était bien au pays entremêlé de pierres levées et d’eau salée, un pays de légendes, son pays. Il suivit naturellement l’oiseau en son nid comme s’il avait toujours sut que c’était là, qu’il pourrait se réfugier et guérir de toutes ses plaies à l’âme. L’oiseau lui conta ses voyages sous le soleil, dans les souks aux odeurs de safran et de curry , dans la poussière des foules bigarrées aux couleurs d’arc en ciel, sa longue migration, lui montra ses blessures, le promeneur parla de ses combats, de ses échecs, ils inventèrent un langage de plumes, de duvet et de gestes tendres. Ils s’inventèrent une nouvelle histoire. La frondaison sous laquelle ils avaient trouvé refuge les protégeait des rayons du soleil et du bruit des hommes affairés à amasser l’argent qu’il n’emporterait pas dans l’au-delà, la mousse était douce à son corps fatigué, le promeneur s’endormit en paix avec toute chose en lui et autour de lui. L’oiseau repris son vol et s’en alla sur les plus hautes branches en son nid protecteur. Il en fut ainsi à chaque fois que le promeneur sentait monter en lui l’amertume d’avoir manqué quelque chose ou le besoin d’un peu de quiétude ; l’oiseau était toujours là car il sentait ces choses, il était en communion avec le promeneur. Ils avaient tant de voyages tant de blessures, tant d’émerveillement à partager, qu’ils en étaient à parler en silence, à n’échanger parfois que quelques mots pour un long discours. Le temps était à la sérénité. Mais le promeneur avait un mal ignoré venu de ses années de galère. Il en découvrit les effets à pas comptés au cours de ses déambulations solitaires au long des grèves battues par les eaux calmes du Golfe. Ce fut d’abord une grande fatigue, elle remontait du fonds de la souffrance accumulée des combats perdus, des nuits sans sommeil. Puis ce fut une déchéance progressive. Le promeneur vivait une lente descente vers l’immobilité, vers la solitude, vers la tristesse infinie de ne plus écouter la douceur du chant de l’oiseau. Chacune de ses visites dans la clairière de leurs rencontres avaient pour le promeneur, le goût amer de la dernière fois. Il sentait la disparition de toutes les sensations, de toutes les envies, de tous les émerveillements qu’il avait partagés avec l’oiseau. Il se sentait devenir comme une de ces grandes algues balancées au gré des courants, indolentes et passives. Il voyait l’ankou se rapprocher tous les jours de sa demeure pour l’accompagner aux rivages de la connaissance suprême… enfin révélée. Le promeneur ne pouvait supporter le spectacle qu’il donnait à voir, les souffrances de son corps répondaient en écho à celle de son âme , il savait que le grand passage se rapprochait, il ne voulait pas que l’oiseau si doux, si tendre …et surtout si fragile assiste au drame de sa déchéance, il avait lui-même essuyé tant de coups de vents. Le promeneur voulait que l’oiseau garde pour lui ce qu’il y avait d’irréel, d’incroyable, de magique dans cette rencontre improbable entre un voyageur et un oiseau…. Personne ne le croirait s’il venait à en raconter l’histoire ! Par un bel après midi de l’automne, là où les rayons du soleil dispensaient les dernières chaleurs sur son corps malade, le promeneur laissa tendrement l’oiseau lui conter encore et encore les îles sous le vent, les odeurs d’orient et les couleurs du ciel sous les alizés. Ils partirent ensemble pour un long voyage portés par leurs désirs d’oublis, par leur soif d’être ensemble pour une fois encore. La lumière déclinait, les premières brumes du crépuscule envahissaient la clairière , le promeneur se leva péniblement, une larme perla au coin de son œil, l’oiseau compris que c’était la dernière fois qu’ils avaient partagé leurs rêves. Alors s’éleva dans la clairière le plus beau chant de désespoir que cette terre eut connu, la plainte s’envola au ciel et les nuages s’ouvrirent en un passage majestueux vers l’azur profond, vers un pays ignoré, là où l’oiseau saurait emporter ses souvenirs d’une escale au pays des menhirs et des voyageurs solitaires. “ The answer , my friend is blowing in the wind…”

                                                                                  Larmor Baden   le 05 /09 2010.

Mariage raté à Saint Désiré

La Jeannine va se marier. C’est la nouvelle qui passe de bouche en bouche depuis le début de l’hiver. C’est pas trop tôt ! Elle avait passé la Sainte Catherine.
Elle va se marier avec un gars de Vesdun. Un pays. On connait la famille, ce sont des cousins éloignés.
Les familles se disputent le lieu du mariage. L’église de Saint Désiré est plus belle, mais elle est dans l’Allier, et celle de Vesdun à cinq kilomètres est dans le Cher. Chacun tient à son département.
Mais à défaut de curé, ils sont bien obligés de choisir la paroisse où se trouvera le prêtre ce jour là, étant donné qu’il dit la messe sur une vingtaine de paroisses. Donc, ce sera Saint Désiré.
Pendant ce temps là, la Jeannine va avec son René à Montluçon choisir sa bague de fiançailles. René lui a dit qu’il connaissait un endroit où on pouvait en avoir deux pour le prix d’une : chez un certain Afflelou ! Ils sont revenus de Montluçon avec quatre paires de lunettes, dont deux de soleil.
Heureusement, le Monoprix faisait des soldes au rayon bijouterie : la bague (en or dix carats) est montée d’un superbe zircon étincelant.
Les anneaux nuptiaux ont été fournis par les grands-parents.
Les familles supervisent l’évènement, la robe est dessinée et cousue par une cousine de Vesdun. On veut une belle noce, et on invite jusqu’aux cousins à la mode de Bretagne, et une partie de la population des deux villages. On réserve la salle de restaurant de Jeannette, le cordon bleu du coin. On choisit un samedi de juin, où certainement le temps sera serein. Le maire a promis un nouveau costume, et son écharpe bleue-blanc-rouge.
Tout se présente donc sous les meilleurs augures.
Le samedi 22 juin, un cortège de voitures, breaks et tracteurs compris, tous décorés de fleurs blanches, s’arrête devant la Mairie. La porte de l’institution laïque est fermée !
La société plaisante :
Il s’est pas levé ce matin, il doit cuver son vin, il ne va pas tarder.
Mais qu’est-ce qu’il fait, ce con ! Ca fait plus d’une heure qu’on l’attend !
On se regarde, on s’inquiète, et on finit par déléguer un invité pour aller le chercher. Ce dernier revient et rassure tout le monde.
Rien de grave, mais une vache est en train de vêler, et ça ne se passe pas bien, et le Maire veut se débrouiller sans le véto, qui coûte trop cher. Donc, pour la Mairie, ce sera l’adjoint qui fera l’affaire.
Les registres sont signés, et les mariés se disent oui promptement, pour courir à l’église.
L’église de Saint Désiré, un joyau rose au cœur d’une colline verte, est fermée. Le curé est parti. Il n’a pas attendu, car il avait d’autres obligations dans une autre paroisse.
Mince ! Où est-il ?
Quelqu’un a vaguement entendu parler d’un enterrement à la paroisse de Chazemais, il l’a lu dans La Montagne, le quotidien régional. Peut-être serait-il bon d’aller récupérer le curé à la sortie de l’enterrement.
Le train de voitures se met en marche, quelques fleurs blanches s’envolent sur la route. On arrive à Chazemais. De nombreuses voitures sont rangées sagement devant le clocher auvergnat, un corbillard dépasse l’ensemble. L’enterrement n’a pas l’air d’être terminé.
Personne n’ose descendre de sa voiture. La mariée s’impatiente.
C’est long, un enterrement !
Finalement, les gens sortent des voitures, robes blanches, roses, rouges, beaux costumes, fleurs à la boutonnière. Soudain une porte s’ouvre, une horde noire, grise et triste, le mouchoir à la main, sort de l’église. Le contraste est étonnant. Plus personne n’ose dire un mot. Le cercueil arrive, et est placé dans le corbillard.
Le curé s’avance vers les mariés.
Eh bien, nous ferons la noce ici.
Une petite dame en deuil des pieds à la tête s’approche du prêtre.
Quelle noce ? N’étiez-vous pas supposé nous accompagner au cimetière ?
Ah non, le diocèse ne fournit plus ce service, on n’a plus le temps, mais je vous donne une bouteille d’eau bénite avec du buis.
Il joint le geste à la parole en tendant une fiole à la petite dame en noir, médusée.
Il se retourne vers les futurs mariés, avec un large sourire :
A nous, mais je vous préviens, nous n’avons pas le temps de dire une messe, ce sera seulement une cérémonie de mariage, car il y a un autre mariage à vingt kilomètres dans une demi-heure.
La noce investit le lieu saint, mais est tout de suite incommodée par une odeur de macchabée tenace. Qu’à cela ne tienne, le bedeau agite un grand encensoir sur la robe de la mariée et dans le nez des invités, tandis que le prêtre fait son sermon à la vitesse des trois messes basses d’Alphonse Daudet. On enfile les alliances, on se dit oui, et tout ce beau monde file chez Jeannette.
Au moins là, on va se taper la cloche, car on ne l’a même pas entendue sonner à Chazemais.
Les convives, affamés par ces multiples périples, se ruent dans la grande salle apprêtée pour le repas nuptial. Les gens cherchent sur les cartons leur place respective. La mariée s’installe au milieu des tables disposées en « U » et regarde le banquet d’un air effaré. Elle ne reconnait pas les fleurs qu’elle avait choisies, et l’emplacement des uns et des autres semble avoir été mêlé comme un jeu de cartes. Mauvaise donne ! Sa belle-mère s’approche d’elle :
Je voulais te faire une surprise et j’ai pris la liberté de faire quelques petits arrangements floraux et disposer nos amis au mieux.
A partir de ce moment là, des grosses larmes commencent à ruisseler sur les joues de la Jeannine, et, il n’y a rien à faire, elles vont couler tout au long du repas. Cela ne dérange personne, du moment qu’on mange et qu’on boit. Par contre, on est privé de jarretière, flute alors !
Pour rattraper quelque peu cette triste noce, l’oncle de la mariée fait un discours sur le bonheur du mariage et celui d’avoir des enfants, et de s’aimer pour toujours. La mariée est toujours en larmes.
Vient le moment des cadeaux : point de liste de mariage, mais un pécule venu des vieilles chaussettes de laine et des dessous de matelas amassé sur le dos de la fiscalité locale. Chacun y a été de son écot, et bon Dieu, ça fait un bon petit magot, en billets tout froissés.
Cet argent est prévu pour un voyage à l’ile Maurice. On ne sait pas trop où c’est, mais il parait que c’est très beau. Il faut même prendre l’avion.
Un des cousins très manuel a confectionné un petit avion en bois, dans lequel on a glissé les billets. Et, dans un geste théâtral, il envoie l’avion à travers la salle, tout le monde le regarde comme s’il regardait un lingot volant. Malheureusement, l’avion atterrit en plein milieu de la fausse cheminée à gaz, allumée pour l’occasion. Il s’embrasa d’un coup, et les billets crépitèrent comme un feu d’artifice. Et à ce moment là, toute l’assemblée rejoignit la mariée dans les larmes !

Le voyage de noce se déroula à Saint Désiré.

Véronique P.


L'enfant et le Cirque

Malade, l’enfant couché
Sur le matelas, peiné
N’attend rien dans son lit
Il ne voit rien de joli
Ne rit pas
Ne s’amuse pas
Soudain un clown apparaît
Un vrai clown naît
Avec un gros nez et des grands pieds
L’enfant est d’abord effrayé
Ouvre des grands yeux
De la couleur a changé les cieux
Une large bouche rouge
En un mouvement incessant bouge
L’enfant reste bouche bée
Lorsque le clin d’œil est tombé
L’enfant rit
Tout au fond de son lit
Le clown valse et cabriole
La chambrée toute entière s’affole
Et l’enfant rit à gorge déployée
Le clown lui tend une pomme bombée
Et l’enfant mange la pomme
Le clown ouvre un tome
Commence une lecture apocalyptique
L’enfant se tord devant les mimiques
Et il rit, il rit
Le cirque est dans son lit.

Véronique P.


J'aime les couleurs

J’ai peint les ténèbres avec des couleurs de l’arc-en-ciel
J’ai maquillé la douleur à l’aide de cachet artificiel
J’ai versé le miel dans ma tasse de café amer
J’ai décidé de ne plus me laisser faire
J’ai regardé par la fenêtre les fleurs rouges
J’ai bu le vent de tout ce qui bouge
L’automne étincelle de beauté
Et j’ai hâte de goûter
À toutes les saveurs de la vie
Car j’ai encore toute les envies
De ceux qui peuvent courir
De celles qui ne veulent pas mourir
Je ne veux pas abîmer mon avenir
J’étreins à pleines mains mon devenir
En moi, les espoirs abondent
Et la lumière m’inonde
Comment faire don de mon amour
Sans en attendre un retour.

Véronique P.


Complot dans l'escalier

Qu’y-a-t-il de plus agréable que de déambuler à travers les délicieuses rues de la capitale et de pénétrer à l’intérieur d’un bel immeuble de pierre de taille ?
Qu’y-a-t-il de plus agréable que de franchir un long couloir et d’entrouvrir le rideau sur une arrière cour avec son bâtiment de service où résonnent les petites joies et les grands malheurs du quotidien ?
Derrière la façade mal ravalée, les locaux sont vétustes : petits deux pièces avec poêle au charbon et sanitaires sur le palier. Toutes les portes s’ouvrent sur un large escalier, où se croisent, se mêlent, se séparent les habitants. Du rez-de-chaussée au troisième, quelques familles vivent là, partageant leur intimité à travers les frêles cloisons, jouant chaque jour un nouvel acte dans un décor inamovible.
De grands voilages, gonflés par le vent, s’échappent des ouvertures, frappant furieusement les murs extérieurs. De temps en temps, une main nerveuse apparaît, rabat le voile, referme une fenêtre.

Au rez-de-chaussée, la main est maigre et les doigts sont noueux comme les derniers rameaux d’un vieil arbre. Elle appartient à madame Fourez, surnommée la tapeuse. Toute racornie et grise, la vieille dame tape sur sa machine à écrire les phrases des autres pour un centime la ligne. Le tip tap de sa mécanique rythme la vie de la courée. Le tempo cesse le dimanche lorsque madame Fourez quitte son logis pour le temple d’où elle revient les bras chargés de "Toujours Joyeux", le magazine de l’évangile qu’elle distribue aux gamins de la rue. Elle en glisse aussi dans la boite aux lettres des voisins d’en face qui laissent leur bébé en nourrice et qu’on ne voit jamais, car ils partent travailler très tôt. Un gentil couple, d’après la concierge, qui laisse cependant traîner le landau dans le couloir.
Il n’y a guère que la locataire du premier qui s’en plaint, une Allemande au nom compliqué, à l’accent fort. Des cheveux blancs, l’œil bleu acier, froide et revêche au premier contact, querelleuse au second, elle se méfie des gens et eux se méfient d’elle. Elle partage le palier avec madame Maître, la mulâtre des Antilles, une petite femme noiraude à la face ridée comme une vieille pomme, souriante en dépit des propos racistes de toute la copropriété. Seulement voilà, depuis peu, madame Maître est malade. Son teint s’est brutalement décoloré. On lui chuchote des bonjours rapides, presque gênés. On tait le nom de sa maladie en craignant l’imminence de la fin. Chacun se soucie déjà de l’après : qui va la remplacer ?
Elle émeut madame Bain, la dame un peu forte du deuxième, qui a perdu son époux et dont les yeux larmoyants attestent la peine. Dépressive, cette grosse dame, aux cheveux teints, aux épais verres de lunettes, s’est jetée par deux fois dans le vide, choquant l’Allemande du premier étage qui l’a vue passer devant la fenêtre de sa cuisine.
Madame Bain vit seule, son fils ne vient jamais la voir. Elle reste assise derrière le carreau, dans son fauteuil à bascule qui fait grincer le parquet, pétrissant le dos de son chat qui ronronne sur ses genoux.
Madame Bain n’entend pas très bien, notamment le timide coup de sonnette de sa voisine de palier, madame Chevolot, une octogénaire à l’allure calme et tranquille. Un petit chignon gris, une mèche enroulée autour d’un bigoudi, cette dernière rouspète à cause des poubelles que madame Bain laisse sur le pas de sa porte et d’où s’échappe une eau sale et huileuse qui s’insinue entre les lattes du plancher. Très à cheval sur la propreté, et vite incommodée par les odeurs, madame Chevolot se calfeutre dans son intérieur briqué, glissant de la cuisine à la chambre sur des patins en tissu changés régulièrement. Elle réserve ses plus véhémentes protestations aux retraités du troisième, les Denis, un couple insomniaque dont l’homme clopine toutes les nuits, appuyé sur sa canne.
Monsieur et madame Denis forment une entité. Il n’y a jamais de monsieur sans madame, ni de madame sans monsieur ! Ils descendent l’escalier bras dessus, bras dessous, voyant rouge dès qu’ils aperçoivent la ronde, la joviale madame Payen, retraitée de la poste, aux traits encore fins, à la voix éraillée à force de crier sur ses trois petites filles qu’elle garde toute la semaine et qui dégringolent les marches des trois étages en un tourbillon bruyant et dévastateur.
Tout ce petit monde se côtoie, se dispute, s’ignore dans l’immense creuset de l’escalier.

Justement ce matin, l’escalier s’agite plus que de coutume !
Monsieur et madame Denis apostrophent madame Payen pour une fois innocente.
Non ce n’était pas les filles.
Qui était-ce alors ?
Madame Chevolot entrouvre sa porte : elle n’a pas pu dormir.
Les bruits. Les odeurs. Ca devient insupportable !
Ses plaintes s’ajoutent à celles des Denis.
Au premier étage, l’Allemande, le poing sur la hanche, la fourchette à la main chuchote sa hargne à madame Maître qui hoche la tête. La petite troupe des étages supérieurs les rejoint. Les récriminations s’accumulent. Le ton monte.
Tous se retrouvent dans la cour. La machine de la tapeuse s’est arrêtée. Le groupe se rapproche imperceptiblement de ses vitres grandes ouvertes. Madame Maître chuchote quelques mots résumant l’affaire.
Le mal s’est installé dans l’immeuble. Il faut le supprimer avant qu’il ne soit trop tard !
Le scandale se précise, sournois, sans vraiment éclater, laissant s’installer un calme trompeur, annonciateur de grands cataclysmes.
Forte du soutien de tout un régiment, l’Allemande tend un doigt accusateur vers l’auteur de tous leurs maux : un magnifique animal gris aux yeux d’or, le chat de la mère Bain, qui, pressentant le danger, d’un bond, s’est mis hors de portée !
C’est lui le coupable.
Il a uriné sur tous les paillassons, miaulé dans la cour toute la nuit, griffé le bas des portes, crevé les sacs poubelles…
D’un bel accord, on décide de s’en débarrasser.



La cage d’escalier est devenue le centre d’un ballet d’échanges polis, de sourires complices et d’invite à confesse sur le chat et ses méfaits que de temps en temps une sortie intempestive de la mère Bain interrompt. Sur son passage, les voix se taisent, les dos se voûtent, les regards se détournent. Plus personne ne la salue !
Consciente d’une mise en quarantaine, elle ne laisse plus traîner ses ordures sur le palier, évite de faire grincer le fauteuil à bascule.
Trop tard, la sentence a déjà été prononcée. Rien n’arrêtera son exécution. Tout de même, une question reste en suspend : comment éradiquer le problème ?
On parle de poison, de fusil, de noyade… Encore faut-il attraper le minou ! Qui sera assez téméraire pour ça ?
Madame Maître n’a plus la santé. Madame Chevolot, allergique au poil de chat, refuse même de voir la pauvre bête. Madame Fourez ne tuerait pas une mouche. Quant à madame Payen, elle surveille ses trois petites filles. L’Allemande ne bronche plus, se montrant soudainement moins belliqueuse qu’à l’ordinaire. Le seul homme de la maison, Monsieur Denis, avance piteusement une jambe boiteuse en s’accrochant à madame, telle une plante malade à son tuteur.
La conspiration risque de s’arrêter faute de main d’œuvre. Il faut trouver une solution. Les sourcils se froncent, les esprits se concentrent. Une délégation finit par converger vers la loge de la gardienne.
Sur le pas de sa porte, la vieille fille écoute, étonnée, ce qu’on lui propose, prend un air offusqué et se réclame amie des animaux. Elle refuse catégoriquement de faire le moindre mal au félin qui de plus attend des petits et va bientôt mettre bas. Pire encore, elle va jusqu’à menacer de prévenir madame Bain.
On effectue un repli stratégique. On se concerte.
Il va falloir l’amadouer car nous n’avons pas d’autre candidat !
Surtout ne pas la heurter de front.
Nous devons lui montrer les avantages que peut lui rapporter un tel acte.
Attribuons-lui une importance qu’elle n’a pas. La flatterie marche toujours !
Et voilà madame la concierge très sollicitée et gâtée : du rhum des Antilles, des chocolats de Lübeck, un bouquet de roses…
Chacun vient la voir soulignant d’un air compatissant son dur labeur, prenant ses désidératas en considération, lui promettant cireuse, balais neufs, poubelles à roulettes.
Monsieur Denis, sans madame, lui fait un brin de causette tous les matins.
Tout sera plus facile pour vous quand il n’y aura plus de chat dans la maison. Ce n’est pas de la faute de l’animal, bien sûr, mais on doit réagir dans l’intérêt de la communauté.

Devant tant de prodigalité, la concierge réfléchit.
C’est vrai, tout de même, ce chat salit beaucoup. Une cause de travail supplémentaire !
Les principes de madame la gardienne s’effritent. A quelques jours des étrennes, elle finit par céder et fait disparaître le matou.

A la satisfaction de tous, le train-train quotidien reprend ses droits.
Les gens se croisent à nouveau dans l’escalier, sans connivence. Madame Denis se plaint des enfants, madame Chevolot de la canne de monsieur Denis, l’Allemande de la tapeuse. Madame Maître vient de mourir…

Madame Bain a délaissé son fauteuil à bascule, sa main potelée a refermé le rideau, derrière lequel, souriante, elle regarde s’agiter une fratrie d’adorables chatons gris aux yeux d’or.

Quant à la concierge, elle a eu les étrennes les plus maigres de sa carrière.

Véronique P.


Les Parfums de la Campagne

- Les Parfums de la campagne - (La première et la dernière enquête du Capitaine Janvier)

Le Capitaine Janvier réfléchissait, cet endroit n’était pas inconnu à sa mémoire de flic ,ni ses odeurs de fin d’été lorsque les parfums les plus subtils se mélangent au fumet de musc d’une nature qui est tout doucement en train de se décomposer pour laisser la place à la sécheresse des matins de givre dans la campagne, balayée par les bourrasques du Nord ,ni cette lumière tamisée par les nuages qui venaient de l’ouest d’où soufflaient les grands vents les jours de tempête. Il se souvenait parfaitement de cette étrange affaire mêlant une histoire de distillation clandestine à un règlement de compte familial le tout couronné par un meurtre pour lequel il n’avait pas réussi à obtenir de preuves suffisantes pour envoyer les ‘’fortement présumés coupables’’ derrière les barreaux. C’était le début de sa carrière et beaucoup trop de précipitations, de maladresses , de méconnaissances de ce milieu de paysans Bretons avaient amené à ce résultat désastreux qui avait failli lui faire abandonner sa toute nouvelle vie de flic. Il était à nouveau sur la brèche, ce n’était pas forcément ce qu’il était convenu d’appeler une scène de crime mais cela pouvait bien en être une quand même, dans ce gros Bourg de Plessac à mi-chemin entre Redon et Châteaubriant , en plein pays Gallo de Haute Bretagne .On avait retrouvé un corps échoué sur les bords de la rivière ; l’homme étendu dans la glaise de la rive, paraissait avoir entre trente et quarante ans, le visage à moitié enfoncé dans la boue . Un air connu pour lui, il se rappelait ce matin de Mai 1970 où il s’était trouvé en face du beau visage d’Amélie sauvagement étranglée au milieu des plans de tomates du Père Joseph à quelques dizaines de mètres de l’endroit où il se trouvait aujourd’hui, pénibles souvenirs de cette affaire qui lui laissait un goût amer au fond de la gorge ; mais Janvier avait surmonté le découragement et continué à traquer les truands de cette région en tant qu’enquêteur spécial auprès du juge d’instruction Adrien Brétécher du palais de justice de Redon. Il avait la pugnacité d’un épagneul Breton lâché dans les Landes de Lanvaux sur les traces d’un lapin de Garenne. C’était un tenace, Janvier, tout le monde le reconnaissait mais ce n’était pas un rapide ; pas de coup d’éclat chez lui, pas de déclarations fracassantes, pas de perquisitions bruyantes avec conférences de presse et tout le toutime, non, c’était un solitaire , un peu trop indépendant, un lent… un peu trop pour sa hiérarchie, et sa carrière en avait pâtis mais, en fait, il était terriblement efficace ,il ne lâchait jamais une proie et quand il regagnait sa petite maison de ville au centre de Redon, avec le poids de l’incertitude , il lui suffisait de contempler le visage d’Amélie qu’il avait encadrée sur son bureau ,pour lui redonner le courage de continuer ,mais c’était son combat bien à lui ,sa petite guerre intérieure, son brûlot. Chaque affaire résolue lui redonnait un peu de cette paix qui l’avait quittée en 1970 lorsqu’il du se résigner à laisser partir tous les membres du clan de La Chevauchardais, faute de preuves suffisantes, où étaient-ils tous maintenant ? La famille Pirotais , la mère, la Maryvonne, la pierre angulaire du clan, morte et enterrée aujourd’hui , et les deux frères , plus taiseux que les menhirs de Carnac ; l’avenir peut être lui donnera quelques réponses à ses nombreuses questions car le mort là dans la boue n’était autre que Jeannot le fils de Lulu le frère aîné du clan celui qu’avait mariée la Jeanne, juste après l’échec de Janvier à les amener tous devant le juge. Il nota deux ou trois petites choses qui pouvaient avoir quelque lien avec l’accident. Jeannot ne portait pas de bracelet montre , l’une de ses chaussures avait disparue et dernier élément il était habillé comme un Dimanche quand les paysans vont en ville pour se montrer dans de beaux atours pour indiquer aux autres qu’ils en ont… des pépètes or on était un Mardi.

Janvier remonta dans le bourg et laissa travailler les techniciens de l’investigation des scènes de crimes, comme ils se faisaient appeler maintenant , « la scientifique » dans son langage à lui . Il apprendra plus tard tout ce qu’ils trouveront de probants,  mais pour  l’heure, il en savait assez. Il avait besoin de se retrouver dans l’ambiance de ce gros bourg qui n’avait,  semble –t-il,  pas beaucoup évolué depuis ces trente dernières années .Plessac était un gros bourg de campagne , étalé autour d’une église qui aurait pu être majestueuse mais dont les promoteurs avaient eut des idées de grandeurs au delà de leurs capacités financières ; ils n’avaient jamais eut l’argent nécessaire pour finir de bâtir le clocher. On y fabriquait rien à Plessac, à part des rumeurs, il y trainait toujours quelque odeur nauséabonde dans les cafés ou dans les réunions improvisées à la sortie de la grand’messe du dimanche , elle enveloppait les malheureuses victimes de l’opprobre populaire. On était en plein pays de paysans, aux certitudes chevillées au corps comme la terre grasse de leur champs, à leurs sabots . Le bourg était traversé par une rivière affluent de La Vilaine : Le Don . Il y faisait bon de s’y promener en petite barque en été mais pas de s’y noyer comme ce pauvre Jeannot. Triste linceul que ce banc de terre glaise sur lequel il reposait.

Comme dans la moindre petite ville de la campagne, il y avait maintenant un Super Marché flamboyant aux abords de la route principale qui reliait Nantes à Redon .Il contribuait lentement mais surement à la léthargie rampante qui engluait maintenant le centre , le café-hôtel de son ancienne copine Denise était toujours là , mais les joyeuses altercations entre les habitués avaient disparues il y régnait une ambiance d’enterrement, la fillette de Muscadet ne rendait apparemment pas les mêmes effets qu’il y a trente ans ; même Denise d’ordinaire si gaie , semblait s’ennuyer ,un peu avachie derrière son comptoir, elle avait le regard triste de ceux qui ont abdiqué devant la lourdeur des choses de la vie. Janvier hésita , comme s’il redoutait de voir surgir quelque fantôme de son passé, mais se décida quand même à passer le seuil de l’établissement. D’abord surprise de voir entrer un client inhabituel, Denise ne le reconnut pas immédiatement, les années sans doute se dit-il, et puis les marques des coups assénés par sa vie de flic, et puis …et puis tout le reste . Alors il s’approcha bien en face d’elle et lui dit doucement , comme pour ne pas la réveillée : - Bonjour Denise, comment vas-tu après tout ce temps ? D’abord surprise, elle sortie brusquement de sa rêverie , et par un large sourire elle lui renvoya un : - C’est pas possible ! , Yves , mon flic préféré, mon Yves !!! C’est pas vrai que tu sois revenu après tout ce temps ,dis moi ce n’est pas pour me voir quand même ,il y aurait une histoire louche dans le coin que ça ne m’étonnerait pas, mais quand même ça me fait plaisir de te voir. - Bien tu vois ça me fait plaisir à moi aussi de te revoir, mais tu as raison , il y a toujours quelque chose de pourri dans l’air quand on me voit traîner quelque part. Mais les affaires c’est pour plus tard, as-tu 5 minutes pour tailler une bavette autour d’une fillette de Muscadet. - Bien sur, tu vois , les clients ne sont plus ce qu’ils étaient , ils ressemblent au bourg, vieux et vaincus. Janvier et Denise prirent le temps de remonter doucement à l’époque de leurs amours passagères, l’époque de la tendresse partagée , seule douceur de cette enquête si dramatique pour le jeune flic qu’il était alors .Ils parlèrent des gens du bourg et des gens de la campagne ,deux mondes qui ne se mélangeaient pas ; ils parlèrent des autres , pas beaucoup d’eux-mêmes ,par pudeur, et puis ils savaient qu’ils auraient le temps plus tard. Bien sur Janvier prendrait ses quartiers chez Denise , elle ne faisait plus beaucoup Hôtel, mais pour lui elle rouvrirait même son livre de cuisine … et ses bras. Après avoir déposé ses bagages, une petite mallette et son ordinateur portable, il prit congé et se dirigea vers la gendarmerie pour prendre connaissance des derniers éléments de l’enquête .Le Capitaine Jean Le Hideux était à son bureau accompagné d’un jeune officier de police qui se présenta comme étant son futur collaborateur sur ce dossier. Ce n’était évidemment pas une bonne nouvelle pour Janvier qui préférait travailler seul, mais le jeune Lieutenant , Erwan Le Port , lui parut, sans qu’il sache pourquoi, sympathique ; les temps changent se dit il, autrefois je me serais renfrogné dans un mutisme antipathique qui aurait clairement signifié que je n’avais besoin de personne. Peut-être justement , qu’il avait besoin de quelqu’un ? Le médecin légiste n’avait fait aucun commentaire ni sur l’heure, ni sur les causes de l’accident… si cela en était un !! Il n’y avait pas de marques apparentes de lutte , sauf un coup sur la nuque qui pouvait être la cause première du décès, la tenue quelque peu déchirée du gros Jeannot pouvait être le résultat d’une bagarre tout autant que celui du frottement sur les cailloux du fond de la rivière. Janvier se méfiait des à priori ; et comme tout ce qui touchait la famille Pirotais avait quelque chose de sulfureux, il avait été décidé d’ouvrir une enquête un peu plus approfondie que dans les cas ordinaires d’accidents … mortels , et bien sur, étant donné la connaissance des lieux et des gens qu’il en avait ,il fut décidé en haut lieu que le Capitaine Yves Janvier s’occuperait de l’affaire. Maintenant que tout le monde était rentré dans les bureaux ou leurs casernes respectives, Janvier revint avec le jeune Lieutenant sur le lieu de l’accident. Il voulait prendre son temps pour examiner tout à loisir, si tant est que s’en fut un, l’endroit où le drame était censé s’être produit. A cette place, la rivière faisait un coude et naturellement les débris qui flottaient en amont venaient s’échouer sur la rive ou le corps de Jeannot, avait été trouvé. Bien évidemment, Jeannot avait basculé ailleurs, Erwan Le Port qui connaissait bien la rivière, avait bien une idée de l’endroit ou cela aurait pu se produire, il s’en ouvrit à Janvier ; ils reprirent la voiture et ils allèrent voir sur le barrage au pied du château de Kervaudan.

Le lieu était très pittoresque , les gens du cru y avait logé les faits d’une légende avec une Fée et une histoire de beau chevalier qui y  avait attendu vainement une promise infidèle , la fée l’avait transformée en un rocher majestueux et menaçant qui surplombait la rivière juste à cet endroit en face du château. Le rocher s’appelait ‘’ La Fée Carabosse’’. L’heure n’était pas aux histoires de fées ni de korrigans il fallait chercher des indices qui corroboraient ou non les suppositions du Lieutenant et il n’était pas évident de retrouver quelque chose qui put être en rapport avec un geste désespéré ou un malaise ou…un accident provoqué. La passerelle au-dessus du barrage de retenue était faite de planches disjointes et visiblement à l’abandon depuis longtemps, il pouvait être dangereux de s’y aventurer tant la construction semblait vétuste et brinquebalante .Un ancien moulin formait comme une tour d’angle à l’une des extrémités sur l’autre rive ; en des périodes plus fastes quelqu’un avait eu l’idée d’en faire une halte –crêperie pour les nombreux randonneurs qui s’aventuraient sur les bords de cette belle rivière. Pour l’heure tout semblait à l’abandon, quelques tables étaient entassées dans un des coins de ce qui avait été une agréable terrasse, les portes étaient fermées et même barricadées, le tout donnait comme le barrage une impression de grande solitude seulement troublée par l’écoulement de la rivière au travers des palis disjoints de ce qui avait été un barrage pour que Monsieur le Comte de Kervaudan et sa famille puisse canoter en paix loin des manants, sur leur ‘’lac’’ emprunté au domaine public ; la haute silhouette du château écrasait de son mépris ces lieux de poésie pour une populace qui heureusement ne venait plus troubler leur nostalgie d’un autre temps. La Révolution de 1789 n’était pas passée par là… ou alors ils en étaient revenus.

Janvier avança prudemment sur les planches du barrage notant tout ce qui pouvait être en rapport avec son affaire mais il ne remarqua rien qui put attirer son attention, si ce n’est des craquements sinistres et inquiétants. Erwan était resté sur la rive examinant dans le détail les éventuels traces qui auraient été laissées sur les galets ou dans la glaise ; Rien… Au moment ou il commençait à aborder la deuxième partie de sa périlleuse traversée sur l’autre moitié de la passerelle, une voix de stentor faillit le faire trébucher tant elle le surprit par sa force et son agressivité : -Ce Domaine est privé ; il vous est interdit d’y pénétrer, retournez d’où vous venez ! Monsieur le Comte avait des descendants bien mal embouchés ; Janvier n’appréciait pas du tout ce genre d’admonestations d’autant que cette interdiction relevait purement et simplement de l’abus de pouvoir, les bords de la rivière devant rester libres d’accès, pour les randonneurs et les pêcheurs selon un arrêté municipal qui datait de l’époque de sa première affaire. Faisant fi de cette injonction qui n’admettait pourtant aucune contradiction Janvier traversa rapidement le barrage et devant la trogne hautaine et rougeaude d’un quelconque nobliau de basse lignée, il s’arrêta et demanda calmement : -Gendarmerie nationale, vous êtes sur un lieu d’enquête, vos papiers ! -Je suis le Vicomte de Kervaudan et vous êtes sur mes terres. -Vos papiers !!Je suis le Capitaine Janvier et j’enquête sur ce qui pourrait être un meurtre. J’exige que vous me présentiez vos papiers faute de quoi vous aurez une amende et vous serez convoqués à la gendarmerie . Le Vicomte se rendit compte un peu tard que La République ne reconnaissait pas les gens bien nés et qu’il devait se plier à quelques exigences communes à tous les citoyens, la nuit du 4 Aout 1789 était passée inaperçue dans ce coin de Bretagne Après présentation des dits papiers, l’affaire se calma un peu, sous l’œil goguenard du Lieutenant. Il fut cependant prit rendez vous pour le lendemain matin « au château » pour de plus amples explications. C’est en retournant sur l’autre rive que le regard de Janvier fut attiré par deux marques parallèles dans le bois à moitié pourri des madriers de la passerelle. Il s’arrêta net et parcouru du regard ces traces assez récentes pour ne pas être recouvertes par la moisissure des planches. - Erwan viens voir un peu par ici et dis moi ce que tu en penses. Ayant prestement atteint l’autre rive le Lieutenant rechercha les marques dans le sol qui aurait pu indiquer l’origine de ces traces suspectes. Elles suivaient le chemin empierré qui longeait les fondations du château et se perdaient quelque part le long des soubassements, mais semblaient avoir disparues bien avant leur lieu d’origine qui restait pour l’instant mystérieux. Elles n’apparaissaient plus après qu’il eut dépassé les dernières pierres qui formaient les contre -fort du château, le passage des tracteurs et des 4X4 de randonnée avaient tassés les pierres et il ne put y voir quelque chose. Revenant vers le pont le Lieutenant fit part de ses constatations au Capitaine, lequel ne semblait pas l’écouter ; il fixait un point sous la surface de l’eau qui visiblement l’intriguait au plus haut point. - Erwan il faut absolument faire revenir la scientifique rapidement ici. Le Lieutenant parti rapidement pour téléphoner de la voiture, et revint rendre compte à Janvier. Celui-ci appréciait cette obéissance aveugle et cette confiance de jeune chien qu’il lui témoignait mais il n’en laissa rien paraître . -Tu vois quelque chose là, lui demanda-t-il en désignant le point qui l’intriguait . -Juste un galet blanc un peu plus brillant que les autres ou peut-être une pièce en argent . -Ouais… je parierais bien un demi que ce n’est pas un galet mais un boitier de montre , et que les marques ont été laissées par quelque chose ou quelqu’un que l’on a trainé sur le sol. Ils regagnèrent la rive au pied du château conscient d’être sous le regard de la maisonnée qui peuplait cette demeure. Elle avait, il ne saurait dire pourquoi, quelque chose d’inquiétant. Il leur semblait qu’elle fut plus hautaine maintenant que par les temps jadis et que cette puissance perdue menaçait encore le visiteur ou le randonneur qui s’attardait en ces lieux. Cela expliquait peut-être la faillite de la halte crêperie. Les lourdes et massives pierres de soubassement s’ancraient dans le schiste des rochers sur lesquels était construit le Château, elles formaient comme un rempart de protection contre d’éventuels fâcheux qui viendraient troubler ce bel ordonnancement de lieux de vie tout à la dévotion des ancêtres et de leur gloire passée. En contournant le château nos deux policiers notèrent que ces gros cailloux n’étaient sans doute pas aussi massifs qu’ils voulaient s’en donner l’air car une porte à double battant par laquelle pouvait passer une charrette ou un tracteur, marquait sur le coté opposé à la passerelle, l’entrée de ce qui pouvait être une grange ou une cave . C’était sans doute par là que le Vicomte était venu faire son numéro de vieille rombière du temps d’avant la Révolution. Ils poursuivirent à pied leur petite promenade champêtre vers l’amont en attendant les spécialistes de la scientifique. On devinait à peine, à travers les épaisses frondaisons, les champs bien ordonnés des fermes qui prospéraient sur la rive gauche . La fraicheur de ces lieux humides était somme toute bien agréable autant en profiter maintenant se dit Janvier. En son for intérieur il savait, il sentait qu’il n’était pas loin de La Chevauchardais, il savait que tôt ou tard il aurait à affronter son passé en face. Yeux dans les yeux avec le clan Pirotais , et ça il voulait le faire seul , lui et eux sans autres témoins. Les aboiements frénétiques d’un chien de ferme le sortit de ses pensées, il était temps de rentrer, la brigade scientifique n’allait pas tarder à débarquer. Janvier et Erwan rentrèrent prestement vers la passerelle, à peine arrivés, ils virent les spécialistes de l’investigation qui arrêtaient leur véhicule sur le petit parking au droit du barrage. Janvier leur expliqua ce qu’il voulait et les laissa travailler. Une demi-heure plus tard janvier récupéra le « galet » qui s’avéra être une montre gousset en argent avec une inscription gravée à l’intérieure : Jeanne et Lucien 15/09/70- 1980 -Tiens ,tiens marmonna Janvier il me semble bien que cette date me dit quelque chose. Les spécialistes prirent toutes les photos et échantillons de terre nécessaires pour des recherches plus poussées et retournèrent à leur « cher » labo tout récemment installé à coté du commissariat central de Redon ; Janvier et le Lieutenant rentrèrent eux, sur Plessac. La journée avait été longue et demain sera « un autre jour ». Quittant à pied les locaux de la gendarmerie Janvier descendit La rue du Gal de Gaulle, d’un pas lent et mesuré en réfléchissant aux évènements de la journée. Ce n’était pas clair dans son cerveau de flic ; ce bourg lui rappelait trop de mauvais souvenirs, et pourtant beaucoup de choses s’étaient passées depuis Juin 1970, toute une vie en fait , sa vie de flic, sa vie d’homme ,de père, de mari, ses échecs, ses joies, son fils Bernard. Les images défilaient dans sa tête au fil de sa marche solitaire, pourquoi a-t- il fallut qu’il revienne ici à trois mois de la retraite ? Pourquoi ? Est ce une forme de défi ? Est-ce un retour au point de départ ? Pour mesurer le chemin parcouru ou pour se retrouver au bord du gouffre et tirer sa dernière cartouche ? Il n’avait pas encore la réponse … peut être dans les jours à venir ? Janvier s’arrêta dans le premier bistro qu’il rencontra en face de la Mairie pour prendre quelque chose de fort , il en avait besoin. A peine franchit le pas de la porte que , dans le café d’ordinaire si bruyant à l’heure de l’apéro , un silence lourd plein de points d’interrogations tomba sur l’assemblée des « alcooliques très connus » de ce coté du bourg. Il s’approcha du bar et commanda un pur Malt bien tassé. -C’est pour moi Capitaine, manifesta son voisin en se présentant, Le Guellec adjoint au Maire alors comment avance votre enquête ? Interloqué et un peu assommé Janvier avait oublié comment et à quelle vitesse les bruits courent dans un bourg comme Plessac. -Pas de nouveauté répondit-il. -Ah non ? Et du coté du château rien de nouveau non plus ? Qu’avez-vous trouvé dans la rivière ? Agacé et commençant à être passablement énervé Janvier avait une forte envie de rentrer à son hôtel mais son attitude aurait pu être mal interprétée et ses contacts avec la population, rompus, et ça, ce n’était pas bon pour l’enquête, alors il se tourna vers Monsieur l’adjoint au Maire et lui répondit le plus aimablement possible : -Vous savez bien que je ne peux rien vous dire, mais sachez qu’à mon avis cette affaire n’est pas simple et je ne pense pas quitter votre beau pays avant quelque temps . Lorsque les choses avanceront nous ne manqueront pas de faire le point avec les autorités locales et vous serez le premier in- formé avec Monsieur le Maire. Sur ces paroles apaisantes il vida son verre et rentra à son hôtel pour consulter ses Mails et respirer un peu. De nombreux messages l’attendaient. Sur son mobile, qu’il n’avait pas comme d’habitude, emmené avec lui dans ses pérégrinations campagnardes, des appels lui demandant de rappeler d’urgence le Légiste et la Gendarmerie principale de Redon , ils précédaient un appel de son fils…enfin. Pour lui c’est ce dernier qui importait le plus, alors délaissant ses obligations de bon policier, pour quelques minutes, il s’installa confortablement dans son fauteuil et composa le numéro de Bernard. Bernard ,vivait ou plutôt survivait quelque part dans l’ouest, tantôt à Nantes tantôt à Rennes, là où il trouvait de l’herbe et un peu de travail pour se l’offrir. Janvier vivait mal cette déchéance craignant toujours qu’il descende encore un étage vers les autres addictions ( cocaïne, alcool, etc…) mais il semblait s’en tenir à cette herbe de malheur, du moins le croyait-il. Ils avaient eu des mots terribles lors de leur dernière rencontre ; aussitôt regrettés ; mais leur séparation plus ou moins définitive semblait inévitable et pour Janvier ,…il ne pensait pas pouvoir supporter ce qu’il considérait comme son plus grave échec. En attendant que son correspondant décroche il se refaisait le film de leur dernière dispute. - Allo ! surpris par l’intonation féminine Janvier bafouilla un : - Bonjour ! Bernard n’est pas là je suis son père ; il m’a laissé un message. - Non ce n’est pas lui , c’est moi Justine son amie , Bernard ne va pas bien ,il faudrait que vous puissiez lui parler ou le voir, ça ne va vraiment pas, il est parti depuis deux jours et je n’aie aucune nouvelle. Il s’est mis à boire et il est parfois très violent. J’aie peur ! Profondément attristé mais pas vraiment surpris ,Janvier pris note de l’adresse de leur hôtel et demanda à Justine de le rappeler dès qu’elle aurait des nouvelles, il viendrait même au milieu de la nuit. En reposant son téléphone il s’aperçu qu’il tremblait . Le pauvre Jeannot était soudain très loin, très, très loin. Mais il lui fallait replonger dans les préoccupations policières pour lesquelles il était payé. Après s’être servi son deuxième whisky de la soirée , il reprit son téléphone et composa le numéro personnel du Légiste. - Comment va mon charcutier préféré attaqua-t-il pour se donner le change après le coup de fil à Justine. - Salut Sherlock , je désespérais de t’entendre ce soir. Tu t’en doutes peut-être mais ton mort a été trucidé avant de tomber à l’eau ce n’est pas un suicide c’est un crime ! - As-tu une idée de l’heure et de la façon dont il est mort, - Le décès remonte à environ 24 heures soit autour de midi hier quant à la cause de la mort c’est surement en premier lieu la noyade mais pas uniquement il y a eu des coups portés à la tête et une chute sur une pierre ou une ferraille qui a du assommer ce pauvre Jeannot .Après cela il a été traîné jusqu’à la rivière et basculé dedans. C’est après cette chute qu’il a du se noyer. Tu auras plus de précision dans mon rapport que tu liras demain sur ton P.C. Mais ça ne fait aucun doute on l’a aidé, il n’est pas mort tout seul. - Merci et à bientôt, si tu repasses par ici fais moi signe il y a une petite auberge où on sait encore ce que c’est qu’un vrai beurre blanc . - Tu me tentes ,Janvier, si j’en ai le temps je te l’apporte moi-même mon rapport . En reposant son téléphone, il se remémora ses premières impressions et ses premiers doutes, l’affaire se présentait sous un jour complexe mais qui n’était pas pour lui déplaire, lui, le teigneux il prendrait son temps et il déterrerait la « bête » au plus profond de sa tanière . Pour les autres coups de fil, il attendrait demain, il n’y avait surement plus personne au central. Il aurait droit à quelques remarques acerbes sur sa lenteur de réaction mais Janvier s’en foutait, il avait d’autres soucis en tête. Après s’être rafraîchi il descendit retrouver Denise et les fumets alléchants qui montaient de la cuisine. Elle avait préparé une simple soupe de légumes mais avec des productions de son potager, de vrais navets, des carottes qui avaient le goût de carottes, des choux sans engrais, des oignons du Léon, des choses simples mais mijotées avec du temps devant soi et un peu de fantaisie et puis une petite omelette avec les morilles qu’elle avait été chercher dans les coins connus d’elle seule , le tout accompagné d’un Saint Nicolas de Bourgueil produit par l’un de ses amis de la vallée de la Loire. Voila qui augurait bien de la soirée . Ils dînèrent sans trop de paroles, Denise savait respecter son besoin de silence et de décontraction . Janvier ne voulait pas polluer la soirée de ses histoires .Il avait réussi à évacuer ses préoccupations familiales et policières et voulait simplement passer une bonne soirée de tendres retrouvailles. Denise avait bien compris cela et elle lui offrit de se noyer dans sa plénitude épanouie pleine de débordement et de tendresse anesthésiante. Comme les jeunes amants qu’ils avaient été, ils se retrouvèrent en communion de corps et de cœur, la fougue avait été remplacée par la longue recherche de l’autre et le temps qu’ils prirent à se guider vers le plaisir leur ouvrit les portes de l’extase apaisante des amants comblés .Ils s’endormirent comme des enfants, firent des rêves de gamins et se réveillèrent au petit matin dans la lumière douce d’un soleil de Septembre. Malheureusement le sujet du jour n’incitait pas au romantisme. Après avoir communiqué avec le Central, il apprit quelques détails qui lui confirmèrent ses soupçons ; la montre gousset avait été arrachée lors du basculement dans la rivière, la chaînette qui la reliait au gilet avait été brisée en frottant sur la rambarde ; la deuxième chaussure avait été retrouvée dans les broussailles en aval du barrage , les traces laissées sur la passerelle correspondaient sans doute aux marques faites par les fers dont les paysans renforcent leurs chaussures au talon pour éviter une usure prématurée, bien évidemment les chaussures de Jeannot en étaient munies . Janvier devait faire son rapport au juge Adrien Brétécher. Il devait convenir d’un rendez-vous avec lui. Son rapport détaillé lui serait envoyé plus tard par Mail car l’examen des vêtements n’était pas terminé. Janvier s’arrêta pour réfléchir à son emploi du temps et à ses priorités pour la journée : • Il devait passer à la Chevauchardais pour affronter le clan Pirotais et sa propre histoire .Mieux valait attendre la fin de la journée quand ils seraient tous réunis au retour des travaux des champs. • Il avait rendez-vous à 11heures au château. Il attendait des nouvelles du légiste et en discuta avec le Lieutenant Le Port, celui-ci se chargera d’une enquête générale sur le Vicomte. Janvier avait comme un pressentiment que de ce coté, là les choses n’étaient pas aussi claires qu’elles le paraissaient. Mais d’abord ils se rendirent, avec moult klaxon et gyrophare, pour impressionner le peuple, au Château de Kervaudan. Le Vicomte surpris et agacé par un tel tapage les attendait sur le seuil de sa belle demeure. Il avait du donner des ordres car personne d’autre n’apparut à l’entour ,ils furent introduits dans ce qui était probablement un bureau bibliothèque, décoré comme il se doit dans ce type d’endroit, du regard austère et inquisiteur de quelques ancêtres soi-disant prestigieux qui avaient tous surement à leur actif quelques hauts faits d’armes et surement pas mal de rejetons éparpillés dans la campagne environnante. Après les questions d’usage sur les évènements qui auraient pu attirer leur attention, sur l’emploi du temps du dit Vicomte au moment du crime, lequel bien entendu, assura ses interlocuteurs qu’il était réfugié dans son bureau ici même , penché sur quelque vieux grimoire du plus haut intérêt pour l’histoire de France en général et de sa famille en particulier ; Janvier en vint aux questions et aux demandes plus personnelles : - Vous me ferez une liste de tout votre personnel et de leur fonction, je veux pouvoir les interroger au moment opportun. - Bien sur mais puis qu’ils n’ont rien à voir avec ce drame je n’en vois pas l’intérêt - Laissez moi en juger en outre, je serai intéressé par une visite du Château si cela ne vous gène pas. - Heu …non bien sur ; quoique certains travaux soient en cours je crains de ne pouvoir accéder à votre demande pour ce qui concerne certaines pièces en particulier dans ce que nous appelons « les bas ». Janvier s’attendait à quelques restrictions de ce genre mais néanmoins ils suivirent le Vicomte dans ce qui leur sembla tenir autant du Musée Grévin que d’une descente aux dernières heures du 18ième siècle . Janvier fut très intéressé par la vue dégagée de la principale pièce à vivre qui tenait lieu tout à la fois de salon et de bibliothèque plus actuelle que les vieux écrits du bureau de sa Majesté le Vicomte ; il n’écoutait pas le panégyrique enluminé au verbiage creux, de la famille du Sieur des lieux . Il salua au passage quelques ombres qui s’effaçaient timidement de la vue de leur Seigneur et Maître et nota ne point rencontrer d’autres membres de la famille sans doute rentrés dans leurs appartements des « hauts » du Château .

Ils quittèrent ce haut lieu de l’histoire locale plus discrètement qu’à leur arrivée et rentrèrent à la gendarmerie du bourg où le Légiste attendait Janvier avec une petite surprise en plus de sa chaleureuse présence. Sans autre forme de procès ils se dirigèrent tous les trois ,Janvier, Erwan Le Port ,et Jacques Ménard  le Légiste, vers la fameuse auberge au beurre blanc, celle-ci avait un nom approprié à l’endroit et à ses chalands « A la Bonne Touche », où avant de commander le Menu du Jour ; ils commencèrent par s’installer confortablement,  à l’ombre sur la terrasse, avec une vue agréable sur le pont et une roselière qui cachait par endroit l’écoulement paisible de la rivière . S’il n’y avait l’ombre d’un mort qui planait sur ce lieu bucolique , la vie semblerait bien douce et calme à ces trois compères en attente d’un plaisir gustatif simple et vrai qui ne ferait nullement appel à quelque excitant et autre conservateur douteux. En attendant ils appréciaient un petit Muscadet à température , un peu frais mais pas trop, avec quelques petites ablettes sautées en guise d’amuse gueule.

-Dis moi Jacques qu’est ce que c’est que cette surprise que tu m’apportes ? -Tu connais bien la famille, tu te souviens que ce n’étaient pas des champions du savon ni de la douche ! Eh bien d’abord le Jeannot il était propre comme un beau camion qui irait à un concours de tunning, ensuite et c’est le plus intéressant, il avait sous ses ongles mal coupés, par manque d’habitude surement, des traces d’herbes que j’ai d’abord attribué à son séjour dans l’eau et au fait qu’il ait été traîné dans l’herbe. Mais non, ce n’était pas cela c’était tout simplement du chanvre indien !!! En plus poursuivant dans ce sens mon investigation, j’ai demandé une analyse de sang complémentaire .Eh bien le Jeannot il n’en fumait pas ! Il était ‘’clean’’. -Eh bien voila qui va apporter quelques éléments nouveaux à mon enquête avant ma visite à la Chevauchardais. Mais c’est bizarre, je ne les aime pas les Pirotais ,mais je les vois mal dans ce type de commerce , ce sont des primitifs ces gens là, ils sont prévisibles et massifs, pas beaucoup de subtilité dans cette engeance, c’est très étrange ce que tu m’apprends là. -Ouais ! Ouais ! Et votre visite au château qu’est ce que ça a donné ? -Une impression bizarre . Qu’est ce que tu en as pensé Erwan ? -Qu’ils n’aimaient pas être dérangés, mais qu’ils faisaient de gros efforts pour paraître affables et coopérants et sans doute un certain nombre de choses qu’ils ne voulaient pas montrer ; en fait on a rien vu. -D’accord pour l’aspect choses à cacher mais on en a appris certaines repris Janvier: • Le vicomte ment ; de l’endroit où il se tenait il a du voir quelque chose et la façon dont il est intervenu montre qu’il était aux aguets et surement pas dans son bureau, mais ce sera difficile à prouver. • Ensuite cette maison pue la crainte peut-être même la peur, il nous faudrait isoler une ou deux personnes du personnel pour les faire parler en dehors de l’emprise du château, mais nous n’avons aucuns motifs pour le faire…pour l’instant. • C’est surement dans « les bas » du château qu’il y a quelque chose à voir , tu remarqueras qu’il n’y avait aucun bruit de travaux quelconque ni de mouvement d’ouvriers. Il nous faudrait une bonne raison pour reprendre notre visite. Tout cela était bel et bon mais pas autant que les filets de perches grillés qui venaient d’être servis avec un lit de poireaux à la crème légèrement agrémenté d’une jetée de poivre de Se Chuan. Un bon pain, bien cuit, bien aéré avec une belle croute, attendait les dents avides de nos compères qui ne purent s’empêcher d’y goûter avant toute chose, beurré d’une large part de beurre salé qui fleurait bon la campagne environnante. Hum ! l’après midi s’annonçait bien ! Et puis l’apothéose le Beurre blanc ! Il fut servi sur chaque filet , avec ce fumet inimitable de douces odeurs acides de vinaigre de vin, rehaussé du parfum de l’échalote grise à peine cuite dans une émulsion de beurre . Simple mais Royal. C’était cela les vrais parfums de la campagne ! C’est précisément après la première bouchée arrosée du reste de son Muscadet que le téléphone de Janvier sonna, son aspiration de contentement fut brutalement interrompue par cette sonnerie inquisitrice qui arrivait au plus mauvais moment . C’était Bernard : -Allo ! Papa viens me chercher, je n’en peux plus , je t’attends à l’hôtel ; Je suis seul. -J’arrive dans une heure attends moi ! Il raccrocha et comme étourdi il s’excusa auprès de ses invités, en finissant en deux bouchées goulues son assiette, et se leva pour prendre congé. -Laisse l’addition dit Jacques tu m’en devras une autre quand tout cela sera finit. -Je te reverrais à mon retour dit-t-il à Erwan, après ma visite chez les Pirotais , on fera le point à mon hôtel . Remerciant ses amis de leur compréhension il fonça vers sa voiture pour prendre la route de Nantes. La tête pleine de pensées contradictoires, il essayait de se formuler une ou deux phrases qui pourraient résumer son amour de père, son angoisse ou encore son bonheur d’avoir reçu cet appel à l’aide …oui son bonheur d’être enfin considéré comme un père ; il venait les bras ouverts vers ce fils prodigue. Mais pouvait-il entendre ? Pouvait-il recevoir ? Pouvait-il accepter le père si souvent rejeté, si souvent accusé d’avoir provoqué le départ de sa mère et d’avoir cassé la cellule familiale. Dans quel état allait-il le retrouver ? Serait-il à même de l’aider ? La douleur et l’angoisse remplacèrent bien vite la joie première et naïve provoquée par ce simple appel et c’est en nage et presque tremblant de crainte qu’il entra dans le petit hôtel de la place Viarmes où Bernard lui avait donné rendez-vous. Ils se virent, s’étreignirent et montèrent presque en silence dans la voiture de Janvier qui invita Bernard à s’asseoir par un simple : - Viens, rentrons à la maison. En sortant Bernard jeta un regard inquiet dans la rue, à la recherche de quelqu’un ou quelque chose, il ne vit rien.

       Les premiers kilomètres furent avalés doucement, en silence, seule la main droite de Janvier serrait de temps en temps la main ou le bras de Bernard :

- Tu vas te reposer d’abord et ensuite si tu le veux on parlera. Janvier n’osait pas briser cette fragile communion silencieuse - Je n’ai rien à te dire, je veux dormir ! Silence ! Ils n’échangèrent pas d’autres mots jusqu’à l’hôtel où Denise lui avait préparé une chambre à l’écart de celle de Janvier dans le coin le plus calme de la maison. Ils convinrent de se retrouver à dîner vers 20h30. Il était temps pour le Capitaine Janvier de retrouver sa peau de flic et d’aller rendre visite à la famille Pirotais. La Chevauchardais était une belle ferme de plus de 150 hectares d’un seul tenant s’étendant en amont du bourg de Plessac à quelques kilomètres à l’est de château de Kervaudan, en amont de la rivière. Il y avait du monde à la ferme sans doute des voisins ou de la famille venus pour partager le deuil. Janvier s’approcha lentement, il salua à la cantonnée, et se dirigea vers Lucien le patriarche du clan, pour lui présenter fort civilement ses condoléances : - Qui allez vous accuser aujourd’hui ? Il n’y a donc pas assez de bons flics à Redon pour nous envoyer le plus nul. On a pas besoin de vos condoléances rentrez dans votre caserne, on trouvera le coupable nous même. Janvier qui s’attendait à quelque chose comme ça fut quand même surpris par la violence de l’attaque, mais en remarquant le nombre de bouteilles de cidre vides sur la grande table de la cuisine il comprit qu’il ne luttait pas à armes égales. Les « convives » étaient tous de la famille, il reconnu le frère cadet de Lucien ,le grand Jacques ,pas le plus malin mais pas forcément méchant quand il n’était pas sous l’influence de son frère, quelques cousins, et puis les femmes dans l’ombre comme d’habitude, mais pas idiotes en privé, il pérorait le Lucien, il était devant son public ; il ne fallait pas insister, le contact était établi, la suite au prochain numéro ! - Monsieur Pirotais je comprends que la douleur d’avoir perdu un être cher vous fait dire des choses que vous regretterez surement par la suite mais sachez premièrement que je suis chargé de l’enquête que cela vous plaise ou non et que je dois m’entretenir avec tous les membres de votre famille ; en outre sachez que les travaux du Légiste étant terminés vous pouvez récupérer le corps de votre fils quand vous le désirez. Cette dernière nouvelle détendit un peu l’atmosphère dont l’agressivité était surement alimenté par l’ignorance où ils étaient, du sort que l’administration avait réservé à ce pauvre Jeannot. - -Toutefois, continua Janvier ,comprenant que le moment ne prête guère à un interrogatoire je vous prierais de passer à la gendarmerie demain après-midi, à l’heure indiquée sur ces convocations .Confiant dans votre sens civique je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vous envoyer une voiture de la gendarmerie. Après quelques civilités de bon usage, il prit congé et s’en revint au bourg de Plessac où il avait rendez-vous avec le Lieutenant Le Port. Il n’était pas mécontent de lui, la confrontation aurait pu être plus violente ,il avait pris de l’âge le Lucien ;il n’était plus aussi « soupe au lait » que par le passé et maintenant c’était sur son terrain que les choses allaient se passer, on verrait bien si Lucien Pirotais jouerait toujours le coq en dehors de sa basse-cour. Janvier pris le chemin du bourg . En reprenant sa voiture il s’aperçut qu’il avait un message du juge, celui-ci voulait le voir le lendemain matin à Redon . Erwan Le Port l’attendait en piaffant d’impatience, sa collecte d’informations sur la famille de Kervaudan avait semble-t-il été fructueuse. Les moyens actuels d’investigations pouvaient s’avérer terriblement efficaces mais Janvier ne put s’empêcher de regretter pour lui-même le temps où on pouvait protéger un peu plus sa vie privée. L’enquête ne se réduisait pas à une séance de deux heures derrière un clavier…. Bah ! il fallait aussi profiter de la puissance des gens bardés de diplômes qui cogitaient sur votre devenir ; c’étaient en quelque sorte les sorciers des temps actuels, pourvu qu’ils soient bien formés et surtout qu’ils ne jouent pas aux « apprentis » ! - Toute la famille vit des revenus du Vicomte lequel par ce biais exerce un pouvoir discrétionnaire sur tous les membres habitant au château ;celle-ci se compose de quatre autres personnes, la sœur cadette 44 ans Françoise BELLEC et son mari Thiérry, qui rempli les fonctions de régisseur du domaine et puis le jeune frère ,le Baron Patrick de Kervaudan 42ans, lui officiellement il n’a pas de fonction précise mais d’après les gens du voisinage il est l’exécuteur des basses œuvres du Vicomte , il est marié à une demoiselle Sophie, née Marquise de la Roche de Bruz ;de cette union est né un fils Lilian , il poursuit des études en agronomie à Rennes. Il y a aussi quatre employés de maison ; deux couples attachés à la famille de Kervaudan depuis trois générations. Les Tardivel sans enfant, ils sont en charge de l’intendance (cuisine,ménage…) du château et les Rosmadec dont la fille Soisic, 20ans ,est actuellement au château, mais elle travaille normalement à Nantes , elle est en congé depuis 15 jours .Les Rosmadec gèrent les extérieurs (jardinage, petites réparations). - Hum ! Et les revenus de ce fameux Vicomte ; quels sont-ils et d’où viennent-ils ? - Là c’est beaucoup moins clair ; d’une part il y a l’exploitation des terres appartenant au château , à peu prés une centaine d’hectares, mais celle-ci serait déficitaire car le Vicomte n’a pas lésiné sur les investissements en matériel dernier cri, évidemment cela coute cher, et d’autre part il y aurait un certain nombre d’appartements de rapport, 5 ou 6 à Nantes et à Rennes, qui auraient été acquis suite à un héritage du coté de la Vicomtesse ,décédée il y a 10 ans ; mais cela n’est pas suffisant, la maison mène grand train et ces revenus ne suffisent pas pour assurer les besoins de représentations du Vicomte qui semblent assez importants. Ce qui est surprenant c’est que sur son compte bancaire il y a très peu de mouvements, il se contente d’encaisser les loyers de ses appartements, le dernier retrait date de l’année dernière lorsqu’il a changé de voiture. Son compte est maintenant crédité d’une jolie petite somme de plus de 400000 Euros ! Par contre il paye tout et tout le monde en liquide je ne sais pas d’où il tire ses fonds, il n’y a pas de traces, peut-être joue –t-il les alchimistes avec une mystérieuse pierre philosophale ! - Bien travaillé, maintenant on lève le camp je te ferais part de ma visite à la famille Pirotais demain en allant voir le juge. Rendez-vous à 8 heures. Janvier rentra immédiatement à l’hôtel pour voir son fils mais celui-ci dormait profondément , affalé sur son lit. La communication sera difficile entre les deux mais , Janvier avec un désir irrésistible d’explications et de rédemption voulait aller trop vite, laisser le temps au temps peut aider au rapprochement se dit-il. En attendant, il suivit les odeurs attirantes d’une jardinière de légumes en préparation qui l’amena directement aux cuisines où officiait Denise. Le désordre sympathique du lieu et la présence apaisante de Denise le calma, elle lui servi un petit verre d’Ambassadeur pour le faire patienter. Il parla, les mots un peu dans le désordre sortirent de sa bouche, d’abord comme des cailloux vomi par un torrent, rugueux, amers , éclatés et puis comme des galets aux bords plus lisses et le discours solitaire arriva en eau calme, il était là avec ses angoisses et sa douleur mais simplement comme un homme blessé qui a dominé son désarroi . Denise écouta sans un mot, elle s’approcha et lui prit la main pour l’amener à table, comme un enfant il se laissa faire. Le dîner simple et léger fut pris presque en silence , longtemps après il monta sans bruit apporter un sandwich et une bouteille d’eau à Bernard qui dormait toujours profondément. Denise vint le rejoindre dans sa chambre. Ils se rejoignirent dans le calme et la douceur, lentement comme un orfèvre découvrant une nouvelle pierre il la débarrassa de ses vêtements, elle fit de même et leurs corps se rapprochèrent doucement, timidement, il tremblait de l’intérieur. Avec application et une infinie tendresse elle retira par ses caresses, petit à petit, toute la tension de cette boule de nerfs qui s’était allongée à coté d’elle, ses doigts accomplirent un lent travail de recomposition et de décompression. Il sentit la chaleur du désir l’envahir, le submerger ; il se laissa emporter, guider entre les bras et sur ce ventre accueillant comme un berceau, aspiré au tréfonds de ce corps comme un nid de duvet , il explosa ,abandonnant toutes ses forces. Il était vaincu et reconstruit à la fois. Au petit matin il entendit sonner 6 heures à l’horloge de la Mairie, il se rappela son rendez-vous avec le juge et après une toilette rapide descendit à la cuisine où Denise officiait déjà ,ils se dirent bonjour comme deux complices de longue date. Le petit déjeuner fut vite avalé et il se retrouva bientôt sur la route de Redon en compagnie du Lieutenant. Ils devisèrent sur les actions à mener et se partagèrent les objectifs ; le Lieutenant s’occuperait du château et de ses occupants tandis que Janvier se concentrerait sur le clan Pirotais, ils obtinrent l’assentiment du juge qui leur fit délivrer deux commissions rogatoires pour leur permettre d’effectuer une visite complète des lieux. De retour au château, le petit Lieutenant accompagné du bon gros gendarme Le Rohu et nullement impressionné par le décor convoqua dans ce qu’il était convenu d’appeler le Bureau-Bibliothèque du Vicomte, tout ce que le château contenait de gens dans un ordre bien précis : Les Tardivel et les Rosmadec en premiers et puis la famille Bellec pour finir par le Baron et sa femme et enfin le Vicomte. L’interrogatoire était structuré de la même façon pour tous : L’emploi du temps le jour du meurtre positionnement précis de l’endroit où ils se trouvaient et où se trouvaient les autres membres de la maisonnée etc…etc. et se terminait par des questions plus insidieuses en fonction de la personne interrogée. La collecte était déjà fructueuse mais quand vint le tour du Vicomte celui-ci opposa une attitude de vierge blanche et pure qui décontenança le jeune Lieutenant. - Monsieur de Kervaudan vous nous avez menti vous n’étiez pas dans votre bureau au moment du meurtre mais bien dans le salon où vous avez forcément vu ce qui se passait votre personnel confirme cette version et toujours d’après eux vous êtes sorti du salon après semble-t-il vous être rapproché de la fenêtre centrale celle par laquelle on a une vue superbe sur la vallée et le barrage. - Mais c’est parfaitement exact et je n’aie jamais dit le contraire, loin de moi l’idée de mentir à un représentant de la loi. Je me tenais bien dans ce salon pour lire le journal, comme tous les matins et vers 11h.30, comme j’en aie l’habitude je suis allé dans mon bureau pour régler mes affaires personnelles . Vous m’avez bien dit que le meurtre avait eu lieu vers midi, je n’aie donc pas menti en vous disant que j’étais dans mon bureau, là où vous êtes assis. - L’heure du drame n’est pas exacte à une demie heure près, mais il semble bien que vous levant pour regarder par les fenêtres vous avez remarqué quelque chose et que vous vous êtes précipité dehors ; nous n’avons aucun témoignage qui corrobore vos affirmations .Il n’est pas prouvé que vous avez bien rejoins votre bureau. - Ma parole est celle du Vicomte de Kervaudan, Monsieur et je ne vous permets pas de la mettre en doute. - Pour moi vous êtes un témoin, Monsieur ,en attendant de peut être devenir un suspect . Vous serez donc convoqué demain à 15 heures en cette qualité pour que nous puissions enregistrer votre déposition. Sur ces quelques mots peu amènes, le Lieutenant allait partir lorsqu’il se ravisa, se rappelant deux choses que sa fougue et sa jeunesse allait lui faire oublier. Premièrement il n’avait pas visité la grange dans « les bas »du château et deuxièmement il allait oublier une personne : Soisic. Il fit immédiatement venir cette dernière dans le bureau. Quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver une jeune demoiselle de la ville, bien de sa personne, fort joliment habillée, mais en larmes. Un peu décontenancé et manquant visiblement d’expérience le Lieutenant y alla d’un : - Mais ce n’est pas la peine d’être impressionnée pour cet interrogatoire Mademoiselle, je ne vais pas vous mettre en prison tout de suite. Conscient de sa bévue, il voulut se rattraper en prenant une attitude en contre emploi qui ne fit qu’aggraver la situation, du ton de flic de roman de hall de gare il passa au ton de confesseur. - Séchez ces larmes, vous n’avez surement rien à vous reprocher, mettez vous à l’aise et dites moi ce que vous faisiez le jour du drame, c’est-à-dire lundi matin. Sur cette tirade doucereuse, la fontaine de larmes lâcha ses grandes eaux .Il lui fallut attendre cinq bonnes minutes pour que la réponse de Soisic fut compréhensible. Il comprit qu’elle était amoureuse de Jeannot et que ce lundi là, il l’attendait sur le coup de 11heures ; mais voulant se faire belle, elle ne vit pas passer le temps et rejoignit la grange sous le château, où ils s’étaient donnés rendez-vous, avec beaucoup de retard ; et là, voyant le bouquet de fleurs que son Jeannot lui avait apporté comme à son habitude, éparpillé et piétiné, elle supposa que Jeannot fâché et las de l’attendre était reparti à la Chevauchardais, il était gentil mais il lui arrivait parfois de brusques colères dont elle avait du mal à expliquer l’intensité. C’est en remontant en courant qu’elle faillit faire tomber Monsieur le Vicomte qui arrivait précipitamment. Celui-ci lui intima l’ordre de rester dans sa chambre et de ne parler à personne des affaires internes du château. Elle supposait, à raison, que cette interdiction ne s’appliquait pas à la Police. Depuis, elle avait vainement tenté d’appeler Jeannot sur son mobile mais la sonnerie indiquait qu’il l’avait débranché. Ah !!! si elle avait supposé le drame ! Elle laissa à nouveau les larmes envahir son beau et candide visage ! Brave petite se dit le Lieutenant et fieffé coquin que ce Vicomte ! Se tournant vers le gendarme Le Rohu, il lui demanda de remettre à Soisic une convocation pour le lendemain à la gendarmerie et recommanda à la belle éplorée surtout de ne rien dire à personne de cette conversation. Le Lieutenant rassembla ses notes et s’apprêta à visiter cette grange qui semblait être devenue subitement si importante. Le Vicomte tint absolument à l’accompagner. L’endroit était impressionnant ,haut et vouté , il ne s’étendait que sous une partie de la surface du château, sans doute une petite moitié, quoiqu’abritant un invraisemblable capharnaüm de machines et d’instruments en tout genre il était visible même pour l’inexpérimenté Lieutenant qu’un grand nettoyage avait été fait récemment. Lui, il sut immédiatement qu’il ne trouverait rien de compromettant à première vue , mais , dans un coin de la grange près de la grande porte un bouquet de fleurs en piteux état attira son attention, les branches en étaient éparpillées sur un tas d’immondices , après avoir mis un gant en plastique, il les rassembla avec précaution, les limiers de la scientifique en tireraient peut-être quelque chose . Il prit quelques photos et s’en revint au rez de chaussée pour prendre congé, rappelant au Vicomte son rendez-vous du lendemain après midi mais ignorant ostensiblement Soisic pour ne pas attirer l’attention sur elle. Est-ce que cela sera suffisant ? Pendant ce temps Janvier recevait officiellement la famille Pirotais au grand complet ou plutôt ce qu’il en restait dans les locaux de la Gendarmerie. Ce fut d’abord Lucien Pirotais , le patriarche maintenant , son rang de chef de clan il n’avait pas besoin de le revendiquer , il l’était naturellement , il y avait comme un air de famille avec le vieux Dominici qui avait tenu tête aux policiers les plus chevronnés dans une affaire de meurtres à la ferme dans les années cinquante . La partie n’était pas gagnée et Janvier le savait plus que quiconque. Après les formalités d’usage il en vint vite au cœur du sujet , à savoir : Jeannot , son emploi du temps, ce qu’il était sensé faire etc…etc Le vieux répondait par monosyllables sans jamais se départir de son personnage plus néolithique qu’une pierre tombale . Rien, pas une réaction ,un sphinx…sauf quand Janvier parla vraiment de Jeannot ,de ce qu’il était pour eux… là, la pierre se fendit par petits morceaux d’abord puis par éclats plus gros, puis d’un seul coup en deux lorsqu’il parla aussi d’Amélie tuée dans des circonstances troubles trente ans plus tôt. - Vous n’avez rien compris vous vous acharnez sur notre famille mais vous êtes toujours aussi bornés, vous ne cherchez pas au bon endroit .Cette fois on ne se laissera pas faire, puisque vous êtes une bande d’incapables, on règlera nos problèmes nous-mêmes. - De quoi parlez vous ? A qui faites vous allusion ? - Cherchez vous-même. La pauvre Amélie et notre fils ont payé content. C’est à nous de passer à la caisse maintenant. - Attention Lucien vous ne pouvez pas faire justice vous-même ! La loi doit être respectée même à la Chevauchardais ! - Qui vous parle de la Chevauchardais, quand je vous dis que vous ne cherchez pas au bon endroit ; allez donc mettre votre nez dans le beau linge vous verrez que ça ne sent pas toujours la rose là-dessous . Après cet étrange échange qui ressemblait à une partie de poker où personne ne voulait abattre ses cartes, le vieux Lucien se referma comme une huître et Janvier ne put rien en tirer de plus . L’entretien continua avec les autres membres de la famille , la mère, la Jeanne, éplorée comme il se devait en pareille circonstances, pleurant trop, criant beaucoup faisant appel à la fois à la justice divine et à tous les diables de la tradition locale, répétant les expressions apprises par cœur de la bouche de son seigneur et maître de mari ; entretien décevant et sans grand intérêt et puis vint Jacques ,le frère, la copie conforme de son frère mais sans la prestance que confère le rang de chef de clan, la Maryvonne ( la mère des deux frères) en avait fait deux sur le même moule, pour sur qu’elle leur avait appris à tenir leur langue à ces deux là, c’était des butés ! Mais lui aussi il avait son point faible, il ne fallait pas toucher à la famille, et là, quelqu’un était aller trop loin ! - Je vous le dis moi que les choses ne vont pas en rester là, va y avoir de la casse ! - Attention Jacques je vous aurais prévenu il y a la loi et vous devez la respecter ! - Ils l’ont respecté eux peut-être ! - Mais Bon Dieu de qui parlez-vous ? - Vous verrez peut-être si vous êtes plus malin qu’il y a trente ans ! Et puis ce fut tout, mais Janvier n’était pas mécontent du résultat. C’était la première fois qu’il était fait allusion aux liens qu’il pouvait y avoir entre le meurtre de Jeannot et celui d’Amélie, une petite lampe c’était mise à clignoter dans le cerveau de Janvier, il lui faudra réfléchir à tout cela mais pour l’heure il devait raccompagner la famille Pirotais à la Chevauchardais et procéder à une perquisition de la chambre de Jeannot avec ses collègues de la gendarmerie . Il n’avait pas beaucoup d’illusions quant aux résultats attendus de cette visite . Il se trompait lourdement !!! La journée était déjà bien avancée ,et c’est dans une brume naissante que le petit convoi pris la route de la ferme des Pirotais, le fourgon des gendarmes ,suivi par la vieille Mercédès de Lucien et pour finir la voiture de Janvier . Celui-ci ne se lassait jamais d’admirer la tenue des terres de la famille Pirotais , quelque soient ses sentiments vis-à-vis du clan il ne pouvait s’empêcher de reconnaître le savoir faire des deux frères . Ils débarquèrent ainsi dans la cour de la ferme où deux commis sans doute attiré par le remue-ménage du convoi vaquaient vaguement à quelques occupations inutiles , dans la grange face à l’habitation principale. Seul ,pour l’instant, l’endroit ou vivait Jeannot intéressait Janvier ; l’enterrement étant prévu pour le lendemain il n’allait pas perturber le recueillement général de la demeure pour des préoccupations de basse police, la gent paysanne locale n’était déjà pas très accueillante ce n’était pas la peine d’en rajouter . L’endroit s’apparentait à un petit appartement avec coin repos ,télévision chaîne musicale ,téléphone, petit canapé de détente… et une chambre attenante . Janvier ne s’attendait pas à un tel sens du confort chez les gens de la terre. La personnalité de Jeannot avait surement des facettes surprenantes, l’étonnement de Janvier continua lorsqu’il parcourut les livres de la petite bibliothèque dont la partie basse servait aussi de secrétaire . Il y avait là de quoi nourrir l’esprit et le rêve ,mais il fut quand même un peu surpris de voir autant de livres de réflexions philosophiques d’inspirations chrétiennes dans un lieu qui n’était pas réputé pour la haute tenue des discours sur le sens de la vie ; il avait plutôt l’impression que la philosophie de l’endroit tenait en trois mots : Marche ou Crève . Rien n’avait apparemment été touché, le respect des morts n’était pas lettre vaine dans ces lieux de tradition. Janvier continua son inspection en essayant de se mettre dans la peau d’un Jeannot plus philosophe qu’il ne le pensait et sans doute déchiré entre son atavisme de paysan breton et ses aspirations plus éthérées. Un futur« Jean Deguignet » auteur d’un très célèbre* journal ; était peut-être mort en pleine ascension littéraire . « Le journal d’un paysan de Haute Bretagne » ne sera jamais écrit . Il en était là de ses réflexions lorsqu’il tomba sur un petit classeur intitulé « petits papiers perso ». C’était un pêle-mêle de notes sur ses lectures ,de réflexions sur son avenir où il était fait beaucoup allusion à une certaine « S »surement sa bonne amie, Soisic ,et puis d’autres informations plus difficiles à déchiffrer où les mots « ordures et saloperies » revenaient en litanie, il y était aussi mentionné un endroit qui s’intitulait « la Brèche »,en bref il y avait beaucoup à étudier dans tout cela, et l’endroit n’était pas propice à ce type d’analyse . Rassemblant ces notes et quelques documents , notes de téléphones , courrier divers etc…Janvier retourna à la gendarmerie ou le Lieutenant Erwan Le Port l’attendait. C’était l’heure de la fillette de Muscadet et ils décidèrent de faire un apéritif de travail à la taverne des Ponts pour se changer les idées et profiter des bienfaits de cet inimitable parfum du Muscadet accompagné de quelque charcutaille locale pour se décontracter les méninges . Les effets apaisants de la rivière qui coulait paisiblement à quelques encablures de leur table, l’ambiance décontractée de la taverne ou les ouvriers agricoles des fermes avoisinantes qui venaient dire du mal de leur « cochons »de patrons et échanger quelques histoires salaces sur la gent féminine des environs, agirent mieux que la médecine élaborée par quelque savant psychiatre, sur l’esprit un peu fatigué de Janvier. Il écouta Le Lieutenant sans l’interrompre tel un chat savourant sa pâtée ,… une lampée de Muscadet et une grande bouchée de pain de campagne rehaussée d’un inimitable morceau de pâté de lièvre, plus tard ,Janvier ressentit le besoin de mettre tout cela par écrit pour pouvoir réfléchir sereinement à cette suite d’évènements dont il ne voyait pas bien le déroulement logique ni le lien entre eux . Il profitera de son rapport au juge d’instruction pour essayer d’y voir un peu plus clair. - Qu’est ce que tu en penses Erwan ? Visiblement il y a un lien entre tout cela, mais une relation amoureuse entre Soisic et Jeannot n’explique pas un assassinat, on est plus au moyen âge. Curieusement les réactions du clan Pirotais semblent plus simples quoique plus inquiétantes , à deviner, mais je ne sais toujours pas contre qui elles se dirigent. Ni pourquoi ? - Oui …mais la famille de Kervaudan cache aussi bien des mystères .Le lien existe surement dans l’entourage du château. A moins,…. à moins qu’il y ait un troisième personnage dont on ignore pour l’instant l’existence mais qui pourrait être le tueur ! - Intéressant …hum…très intéressant et Jeannot aurait dérangé les activités du dit tueur et se serait fait descendre. Un peu hâtive comme réaction tu ne trouves pas ! - Peut-être que ce personnage n’a pas eu le choix et peut-être qu’il a à voir avec la famille de Kervaudan et que ce n’est pas joli -joli . - Oui mais il y a autre chose qui me tracasse, qu’a voulu dire Lucien lorsqu’il a parlé d’Amélie ? Pourquoi a-t-il relié les deux meurtres ? - Là , chef, c’est votre affaire je n’étais même pas né lorsqu’Amélie a été assassinée. - Oui je sais, je sais bien…mais bon, enfin restons en là pour ce soir je contacterai le juge Brétécher demain matin .Au fait demain tu mets tes habits du dimanche et tu m’accompagnes à l’enterrement de Jeannot ,la Messe est à 10 heures. Ils se quittèrent sur une dernière goutte de Muscadet et une tranche d’andouille de Guémené qui sentait fort bon son terroir . Janvier laissa la voiture à Erwan et rentra à pieds . Il avait besoin de marcher ,pas tant pour réfléchir que pour se reposer en fumant une pipe de ce mélange très spécial qu’il se concoctait lui-même . Il appréciait le bruit du vent dans les branches des grands arbres qui bordaient la route, il s’attardait à essayer de reconnaître les oiseaux par leurs chants et leurs piaillements , s’il avait un jour le temps peut-être rejoindra-t-il la cohorte des ornithologues amateurs qui font des kilomètres dans les marais ou le long de la rivière pour apercevoir au bout de leur lorgnette une nichée d’oisillons en mal de nourriture . Oui se dit-il convaincu, il ne remontera jamais dans la grande ville, il était de ce pays là et il entendait bien y rester. Mais Bernard ne quittait pas son esprit, bien sur l’excitation d’une enquête bien menée lui permettait d’éviter de se poser trop de questions dont certaines réponses lui faisaient peur, il se demanda ce qu’il avait bien pu faire de sa journée, était-il rester à l’hôtel ? Etait-il parti faire un tour en campagne ? Avait-il réussi à se passer de la fumette ? Pauvre flic si naïf pour ce qui était de la vie de famille ; il n’était pas fait de ce bois là, il manquait d’expérience lui le limier perspicace en toute chose du monde de la truanderie, il avait du mal à prévoir la moindre des réactions du monde des gens normaux …ou presque normaux si tant est que fumer du Hasch. était normal , il est vrai qu’il avait un peu décoller de l’époque ….oui il n’était pas fait pour la ville . Ils sont fous ces citadins ! Pas à pas il se rapprochait de son hôtel et en lui, grandissait une sombre angoisse, il allait bien devoir affronter seul la question , où était Bernard ? Qu’avait-il fait ou pas fait ? Le seuil à peine franchi il interrogea du regard Denise en train de servir un client, la réponse le soulagea un peu, il était dans sa chambre. Arrivé devant sa porte après avoir frappé un peu trop fébrilement il entendit Bernard l’invitant à entrer. - Je suis bien content de pouvoir enfin te parler, qu’as-tu fait aujourd’hui ? - Ecoute ne commence pas, veux tu, à me fliquer c’est toujours pareil avec toi tu ne peux pas t’ empêcher de jouer au flic minable, j’ai toujours l’impression que tu me prends pour un suspect. Je suis ton fils merde ! - Excuse moi , je m’y prends mal comme toujours mais je suis inquiet, tu n’as pas dit un mot depuis hier soir, je voulais simplement te dire que je t’aime et ces deux mots là tu vois je n’aie jamais appris à les dire correctement. - Tu viens de le faire très bien …Papa Ils se rapprochèrent et fondèrent dans les bras l’un de l’autre .Alors après un silence chargé d’une profonde compréhension, ils prirent place tranquillement autour d’une petite table….et d’une bière et commencèrent leur retrouvailles. Ils parlèrent d’elle, sa femme à lui, sa maman ; ils parlèrent d’eux, Bernard lui dit sa douleur, ses nuits blanches, ses angoisses ; Janvier parla de ses maladresses, de ses peurs, de son besoin d’amour, de sa solitude. Ils se déchirèrent, ils s’embrassèrent, ils refirent ensemble, peu à peu, un bout du chemin rocailleux de leur histoire. La nuit commençait de tomber sur Plessac sur ses mystères et sur ses histoires parfois douloureuses où quelquefois après un long voyage et beaucoup de blessures, les familles se recomposent . Janvier prévins Denise qu’ils ne dîneraient pas à l’hôtel ce soir, il ne fut point nécessaire qu’il donna une explication …elle sut ; et en fut soulagée. Ils allèrent dans une auberge de campagne où ils étaient sûr de n’être pas dérangé par quelque fâcheux en quête de sensationnel. Yves Janvier n’avait pas la tête à donner un interview impromptu sur l’ « affaire », il voulait être seul avec Bernard. L’endroit semblait chaleureux et le fait qu’ils soient les seuls clients n’était pas pour leur déplaire . A peine installés à la table qu’ils avaient choisi un peu à l’écart , une grande flambée de sarments vint à point nommé, augurer d’une soirée d’intimes échanges agrémentés de mets simples mais naturels et goûteux , comme par exemple une entrecôte grillée sur les sarments de la cheminée accompagnée d’une poêlée de champignons cueillis le matin même dans les bois alentours et de quelques pommes de terre sautées dans le beurre salé de la ferme. Le vin au pichet était un Côte de St Mont de bonne origine, après le premier verre prit religieusement en silence , un soupir de satisfaction commun marqua le début de la soirée; il y avait bien longtemps que le père et le fils n’avait trouvé ensemble une telle complicité. - Tu sais ,Papa , ce sera dur mais j’ai décidé d’essayer d’arrêter de fumer de l’herbe . En fait aujourd’hui pour tout te dire j’en ai cherché, ce matin j’étais vraiment en manque et comme je sais qu’il y en a partout en vente je me suis mis à fouiner dans le bourg, tu sais que j’aie une petite expérience des coins où ça peux se trouver. J’avais emprunté la vieille Mob. de Denise pour faciliter mes déplacements, et puis j’ai observé discrètement les va et vient et les têtes des paumés du coin. - Et tu as fini par trouver le distributeur. - L’endroit oui et le distributeur aussi ! - Et Alors tu en as repris ? - Non je me suis planqué vite fait car figure toi que j’aie fait une rencontre désagréable. J’avais repéré quelques têtes de clients potentiels dont les passages au café du Commerce, celui qui est juste en face de la Mairie, n’étaient pas dans les habitudes du coin. Ils ressortaient seulement quelques minutes après qu’ils soient entrés, et leurs mines me rappelaient trop de mauvais souvenirs. Je m’apprêtais à me déplacer vers le café quand une grosse B.M.W. noire est arrivée devant la porte et Riton Le Marseillais en est descendu, il n’est pas entré directement dans le café mais visiblement il connaît les lieux, il s’est fait ouvrir une petite porte latérale et a disparu à l’intérieur. Riton…je lui dois plus de 5000 Euros ! - Et après tu es rentré à l’hôtel te planquer, je suppose . - Non pas tout de suite, j’étais intrigué par l’apparition de Riton il ne se déplace pas en dehors de Nantes et surtout pas pour rendre visite à un petit dealer de province. Lui il est plutôt en charge des fournisseurs pour le Gang des « Dockers » et du recouvrement des créances auprès des types comme moi qui ne peuvent pas rembourser , en général cela fini au mieux à l’hôpital voir à la morgue quand la créance est vraiment trop élevée. Alors j’aie attendu et quand il est ressorti une heure après, j’ai essayé de le suivre , mais très rapidement j’ai été semé . Il se dirigeait vers l’Est, pas du tout vers Nantes , cela m’a paru bizarre ! - Malheureux tu l’as échappé belle ! C’est du gros gibier ce gars là et il n’a pas l’habitude de laisser des traces là où il passe. Nous réfléchirons à tout cela mais mangeons maintenant, je commence à avoir très faim, les entrecôtes ne vont pas attendre et je sens que les champignons sont prêts. Janvier savait que la route de l’Est était celle qui menait soit au château de Kervaudan soit aux fermes qui bordaient la rivière comme La Chevauchardais. La bonne odeur de la grillade aux herbes aurait du le détendre mais Yves Janvier ne pouvait s’empêcher de penser aux dangers encourus par son fils ni à la situation qui allait résulter de la venue du « Marseillais » dans le petit monde de Plessac. Il fit dévier la conversation vers les préoccupations immédiates de Bernard, son travail d’informaticien qu’il devait reprendre , la nécessité pour lui de se faire aider par un psy, sa relation avec Justine… toute chose qui ne pouvait pas être réglée rapidement et qui demandait une réflexion plus approfondie. Bernard et son père quittèrent la petite auberge vers 23heures fatigués mais plus en accord qu’ils ne l’avaient jamais été, Bernard avait retrouvé un père, Yves Janvier un fils. La journée du Vendredi sera longue et ils se promirent de prendre le petit déjeuner ensemble vers 8heures . L’hôtel était silencieux lorsqu’ils arrivèrent mais Denise et sa chaleureuse et réconfortante tendresse attendait Janvier . Quelques paroles, quelques douceurs et Janvier goûta enfin à la quiétude d’une nuit calme et sereine . Le bruit strident d’une sonnerie de téléphone le réveilla à 6 heures du matin la voie oppressée du Lieutenant Le Port lui annonça que Soisic Rosmadec s’était pendue dans la grange du Château de Kervaudan ! Rapidement opérationnel Janvier arriva sur les lieux du drame en même temps que les techniciens d’investigation et ses collègues de la B.A.C. Il rejoignit le Lieutenant Le Port pour avoir un résumé des évènements , il s’abstint de se précipiter dans la grange tout de suite pour ne pas gêner les spécialistes. Dans la grande salle du Château, les Rosmadec, choqués , assommés, attendaient que leur fille puisse être approchée. Le Vicomte et sa famille au grand complet se tenait dans un coin opposé, très droit et très digne comme on le lui avait appris , ils n’avaient ni les uns ni les autres la moindre trace de compassion envers le malheur qui venait de frapper soudainement l’une des famille attachée au domaine depuis si longtemps qu’ils étaient devenus pour eux un meuble sans âme, seulement utile dans leur fonction domestique . Erwan Le port fit, en aparté , part à Janvier de ses inquiétudes lorsque la veille il avait reçu le témoignage de Soisic . Le corps avait été trouvé par l’un des commis qui devait réparer un petit tracteur avant d’effectuer un travail dans le domaine , l’alerte fut immédiatement donnée, les gendarmes et le Samu furent les premiers sur les lieux, rien n’avait été déplacé, un mot imprimé par le P.C. de Soisic était tombé à ses pieds , elle expliquait son geste désespéré par le grand vide qu’elle ressentait après la mort de Jeannot et ne pouvait affrontée le futur dont elle avait peur sans son bien aimé. Pour Janvier immédiatement le doute germa dans son esprit quant à l’origine du soi-disant suicide ; ce mot imprimé et non pas manuscrit, les motifs de romans-photos, la mise en scène tout cela sentait le montage et la magouille. Il attendrait les conclusions de la scientifique et de son ami le légiste Jacques Ménard . Avec le Lieutenant il demanda à être conduit dans la pièce qu’occupait Soisic .Il firent rapidement l’inventaire d’une petite chambre de passage qui ne contenait que des effets personnels et un ordinateur, ils firent un paquet de tout cela et le portèrent dans la voiture du Lieutenant, en lieu sur. En revenant vers le Château, Janvier entendit le bruit d’une voiture qu’il connaissait bien ,celui de la vieille Mercédès du juge Adrien Brétécher. Lui aussi il avait senti le coup fourré. - Alors Janvier cela sent mauvais n’est-ce-pas ? Qu’est ce que c’est que cette histoire de suicide chez le principal suspect ?J’ai décidé de venir m’installer à Plessac pendant la durée de l’enquête, il me semble que cette affaire nécessite une attention toute particulière. - C’est une bonne idée Monsieur le Juge cela nous fera gagner du temps à tous les deux, répondit-il…hypocritement. - Faites moi un point rapide de la situation avant de pénétrer dans la fosse aux lions ! Pendant que le Capitaine s’entretenait avec le juge, Erwan retourna dans la pièce principale du château , il voulait si possible s’entretenir avec la maman de Soisic . Il la trouva un peu moins agitée, plus fataliste , le légiste n’avait pas fini son travail et elle n’avait pas encore pu s’approcher du corps de son enfant. - Madame Rosmadec puis je vous poser quelques questions ? Est-ce que Soisic vous a dit quelque chose hier soir ? - Non je n’ai pas eu le temps de beaucoup lui parler Monsieur et Madame recevait et j’étais de service, mais Soisic paraissait calme, elle m’avait dit qu’elle avait rendez vous avec vous aujourd’hui après l’enterrement de son pauvre Jeannot. - Vous a-t’elle laissé un papier, un document quelconque ? - Non elle notait tout sur son P.C. je crois que si elle avait laissé quelque chose ce sera dans son journal ? Elle me l’a souvent montrée, mais il y avait des pages secrètes, elle pensait beaucoup à Jeannot et lui envoyait des SMS tout le temps, comme ils font maintenant les jeunes , cette partie là, elle ne me l’a jamais montrée. - Merci Madame Rosmadec , rappelez moi si quelque chose d’important vous reviens. Le Lieutenant Le port s’en alla rejoindre Janvier qui accompagnait le Juge dans la grange. Le médecin légiste procédait aux premiers prélèvements et d’après son analyse de la température du corps et de la raideur des membres, il fixa l’heure de la mort entre 2 heures et 3 heures du matin ; il remettrait son rapport dans la soirée. Le juge Adrien Brétécher remonta sans un commentaire dans le salon, il fit procéder immédiatement à un premier interrogatoire de toutes les personnes présentes au Château à l’heure supposée du drame en commençant par les domestiques. • Les Rosmadec confirmèrent leurs propos faits en aparté avec le Lieutenant, en précisant que leur service s’était terminé vers 1heure30 et qu’à cette heure là, ils avaient regagné leur logement situé dans une aile du Château à l’opposée de la chambre de Soisic , mais qu’ils avaient vu de la lumière à sa fenêtre. Après ils se couchèrent et n’entendirent plus rien si ce n’est un bruit de voiture venant sans doute de celle des invités qui quittaient le Château vers 2 heures 30. • Les propos des Tardivel furent la copie conforme de ceux des Rosmadec. • Le Baron Patrick le jeune frère du Vicomte était présent au dîner mais ni sa femme Sophie ni sa sœur ni son beau frère Thierry Bellec .Le baron confirma dans l’ensemble les propos des domestiques mais eut quelques réticences à donner l’identité des invités, arguant du secret indispensable dans toute négociation commerciale. • Pris d’une inspiration soudaine Janvier demanda au Baron s’il se souvenait de la marque et de la couleur de la voiture des invités. -Une grosse Mercedes noire je crois vous savez dans le noir je n’ai pas bien vu. - Et le nom de ces invités ? - Messieurs Grazzianni et Guerbrant, les entrepreneurs Nantais nous étudions les termes d’un protocole d’accord pour un investissement immobilier dont nous ne voulons pas en révéler la teneur, à ce stade du projet. • Vint ensuite la Vicomtesse dont la banalité des propos n’avait d’égale que la vivacité de son regard à peu près aussi expressif que celui des vaches regardant passer un train . Affligeant ! les mariages consanguins laissent des traces se dit Janvier. • Enfin le Vicomte vint se confesser à Monsieur le juge ; Il voulut lui refaire le coup du parfait citoyen frappé de stupeur devant l’horreur d’un tel drame . Mais le juge Brétécher n’était rien moins que naïf. Il n’apprécia pas le numéro de vierge outragée du Vicomte mais n’appris rien de nouveau sur le déroulement de la soirée. Toutefois il lui signala que si les éléments de l’enquête amenaient à conclure à autre chose qu’un suicide il serait le premier suspect. Il était presque 9 heures30 lorsque le juge et les gendarmes se retrouvèrent dans les locaux de la gendarmerie ; Janvier n’avait que peu de temps pour se préparer et aller assister à la cérémonie d’enterrement de ce pauvre Jeannot, il prit congé rapidement entraînant dans son sillage le Lieutenant Le Port. Les cloches de l’église n’avaient pas finies de sonner lorsque Janvier et Le Port arrivèrent pour la cérémonie ; tout de suite ils furent saisis par l’ambiance grave et solennelle . La famille entourait le catafalque autour duquel les hommes des pompes funèbres s’affairaient dégageant précautionneusement un monceau de fleurs et de couronnes témoignant de l’émotion suscitée par cette mort prématurée. Les hommes de la famille tout de noir vêtus et les femmes portant voile de tulle noir, chapeau et robe de même teinte entouraient sans un mot , sans une larme, le cercueil , qui fit son entrée sous le porche de l’église avec les premières notes de la Messe de Requiem de Mozart. Etrange moment d’élévation lyrique dans ce monde pour le moins brutal et prosaïque. C’était, janvier, le sut plus tard l’un des disque préféré de Jeannot . Tous les gens de la terre étaient là ; les visages burinés tant par les ans que par l’émotion vraiment ressentie par ces hommes et femmes peu enclin à laisser paraître leurs souffrances ou leurs joies . Un silence lourd tomba sur cette assemblée de paysans durs au mal, réunis par un même sentiment d’injustice lorsque les dernières notes s’envolèrent sous les voutes majestueuses de cette église de campagne. Lucien monta les quelques marches à droite de l’autel et devant le micro commença un « au-revoir » empli d’une émotion profonde qu’on n’attendait pas venant d’un bloc aussi monolithique et figé dans une immuable attitude de sphinx silencieux . Jeannot tu étais mon bras gauche celui coté cœur .Tu nous faisais sentir les choses autrement, moi vieux guerrier je n’ai pas vu, pas compris là où tu voulais nous emmener je n’étais pas sensible à tes idées de sauvegarde de la nature de notre terre à tous ,celle que nous laisseront à nos enfants je vous le dis mes amis nous devons écouter son message . Je te le promets Jeannot je nettoierais les écuries et les porcheries et alors je pourrais te rejoindre pour que tu puisses continuer à m’apprendre la simple nature des choses nous avons tant de choses à faire ensemble ….Au Revoir mon Jeannot.

Et le silence retomba … toujours aussi lourd, comme une menace pensa Janvier. Il ne savait pas qui était visé mais c’était sûr, quelqu’un allait subir la terrible colère froide du clan Pirotais . L’armistice du respect aux morts prendrait fin  dés que l’écho de  la dernière pelletée de terre sur le cercueil de  Jeannot s’évanouirait dans les branches des ifs bordant le cimetière. Il lui faudrait ouvrir l’œil.

Vers midi tout le monde se sépara sauf la famille Pirotais qui avait préparé le traditionnel repas de famille à la Chevauchardais . C’était aussi l’occasion de tenir un conseil de famille avec les cousins. Janvier regagna la gendarmerie pour faire le point avec le juge .Les autres, les amis, les compagnons de la terre allèrent en petits groupes, en silence ou bougonnant quelques évidences du genre « la vie est injuste ;un si gentil garçon… » s’en jeter un dernier derrière le gosier, dans leur bistro habituel après avoir présenté leurs condoléances à la famille devant la sépulture, dans le cimetière de Plessac. Il était temps de faire le point avec le juge Adrien Brétécher. Ils s’installèrent dans le bureau que lui avait préparé le Capitaine Le Hideux et après avoir pris un café bien tassé échangèrent leur point de vue, la déposition du Vicomte dans l’après midi allait être très intéressante. • On avait maintenant deux décès, un assassinat et un probable . • Le Jeannot était en fait un personnage beaucoup plus complexe qu’il n’y apparaissait en première analyse . Doué d’une sensibilité vers la nature bien dans le mouvement écologiste des jeunes paysans Bretons, il militait dans et en dehors de sa ferme pour une agriculture propre, il était plus que probable qu’il faisait partie des commandos nettoyeurs de cultures transgéniques et autres essais de fourrages désherbés par des agents chimiques tels qu’ en produisaient des usines de Monsanto et autres Bayer. Ses notes révélaient qu’il avait plusieurs fois demandé à son père de changer ses méthodes de culture et de se diriger vers l’agriculture biologique ; il lui avait présenté des orientations et des bilans, mais nous n’en connaissions pas les résultats. Il est certain que le Lucien ne voyait pas d’un bon oeil cette remise en cause de ses méthodes . • Il y avait aussi un élément intéressant dont on mesurait mal l’impact, c’était le profond mysticisme de Jeannot . Il semblait, toujours d’après ses notes , confirmées par ses lectures, qu’il se sentait investit d’une mission de « nettoyage ». Il vivait très mal une situation dont on ne savait pas très bien ce qu’elle représentait mais qui, pour lui, était apparentée à la « geste du diable » ; L’analyse du P .C. de Soisic donnera peut-être des informations sur cet élément et sur un endroit qu’il citait souvent « la Brèche ». Ils devaient absolument situer cet endroit qui n’apparaissait sur aucune carte aussi détaillée soit-elle. Le café était terminé depuis bien longtemps et ils ressentaient un petit creux de bonne augure au milieu de l’estomac. Mais Janvier se rappela la rencontre pour le moins étrange que Bernard avait fait hier et devait absolument se renseigner auprès de ses collègues des Stups de Nantes . Avant de chercher un endroit sympathique pour se sustenter de concert avec le juge, il passa un coup de téléphone à Nantes , malheureusement son collègue n’était pas joignable ,il reprendrait contact dans l’après-midi. Denise ayant préparé un « plat du jour » qui avait embaumé tout l’hôtel depuis la veille au soir, ils décidèrent d’aller voir de quoi il retournait. C’était un bœuf en daube qui restera dans la mémoire du juge . En plus , en l’honneur de cet hôte de marque , Denise avait sorti un Puligny Montrachet …majestueux… ce fut un petit moment d’extase au milieu de cette sordide histoire dont ils pressentaient qu’elle allait leur réserver encore quelques surprises . Bernard les rejoignit pour le café , le juge voulant lui poser quelques questions en dehors d’une convocation officielle. - Content de faire ta connaissance tu sais que ton père m’a plusieurs fois parlé de toi mais ces derniers temps il semblait satisfait du chemin parcouru. - On essaye. - Qu’est ce que tu peux me dire sur l’homme que tu as vu hier après midi. - Le Marseillais ! C’est un dur. La rumeur dit qu’il a plusieurs meurtres à son actif mais n’a jamais été pris faute de preuves. Lui et son frère contrôlent les trafics sur les quais ( drogues ,prostitution ,contrebande etc…) - Connaîs tu son vrai nom ? - Non d’ailleurs son frère aussi a un surnom ,on l’appelle « Le Maçon » rapport que, quand il se débarrasse de quelqu’un celui-ci serait jeté au fond de la Loire avec des chaussures de béton à chaque pied ! Mais on dit aussi que au-dessus d’eux il y aurait un autre patron qu’on ne voit jamais ! - A partir de maintenant tu te tiens à l’écart de tout ce beau monde j’espère que tu as compris que ça devenait beaucoup trop dangereux. Il serait d’ailleurs temps que tu te cherches un travail stable loin de cette ambiance pourrie ; J’ai peut-être quelque chose à te proposer si tu as ton permis, on en reparlera . Janvier fut surpris de l’intérêt que le juge portait à sa famille mais il n’en ressenti pas moins comme une bouffée de chaleur dans les tripes. Comme ils se levaient pour aller rejoindre la Gendarmerie il reçu un appel de son ami des stups l’inspecteur Jean Le Guillou ; ils se connaissaient bien depuis l’affaire du « gang des Polaks » que Janvier avait suivie avec son collègue de La Roche Bernard , le Lieutenant Yves Le Huédé . - Salut comment vas-tu vieux pirate pas encore à la retraite, ils ne veulent pas te lâcher . - Non pas encore mais ça ne va pas tarder. Dis donc parle moi un peu du gang des dockers, du Marseillais et de son frère . - Oh la ! C’est très chaud nous suivons ces lascars depuis longtemps mais cette fois-ci je crois que nous tenons quelque chose. Le gibier est malin c’est le patron de la meute qui nous intéresse. Un conseil tiens toi éloigné d’eux pour l’instant, cela pourrait nous gêner. - Peut-être que ton conseil est trop tardif Jean et peut-être que ce sont eux qui s’intéressent à nous et pas le contraire ! - Qu’est ce que tu me chantes là Bon Dieu ! Ils sont à Nantes et attendent une grosse livraison pour la semaine prochaine, on va leur monter un « Flag ». Je crois qu’il faut qu’on échange nos infos sinon je pense qu’on risque de se marcher sur les pieds et qu’en résultat le « Duc » comme on appelle leur chef risque de nous échapper encore une fois et la, le patron ne sera surement pas content du tout. Le Préfet suis personnellement cette affaire ,il veut nettoyer sa bonne ville de Nantes - Demain Samedi à déjeuner si cela te conviens. La légende qui s’attachait à la finesse des choix gastronomiques de Janvier était telle que Jean Le Guillou ressentit cette invitation, des papilles gustatives jusqu’au fond de l’estomac, comme un baume de douceurs à venir. Bien sûr qu’il accepta.

Pendant ce temps il régnait une drôle d’ambiance au Château de Kervaudan. Le Vicomte et son frère tenaient conciliabules et chuchotements en présence des autres membres de la famille, silence en face du petit personnel mais éclats de voix et colère dans le secret du cabinet privé du Vicomte. Janvier aurait été surpris des propos de celui qu’il appelait le petit Baron, il reprochait le laxisme et le manque de sang froid du Vicomte au cours des derniers jours. - Pourquoi t’es tu précipité à la grange ? Le Marseillais est un professionnel il aurait achevé le travail dans la discrétion et le silence si tu lui en avais laissé le temps il se tenait tranquillement caché attendant que Soisic remonte et à la tombée de la nuit ni vu ni connu le Jeannot faisait le plongeon. Mais évidemment il a fallu que tu affoles tout le monde et en particulier Soisic . Heureusement que la situation est rétablie. - Tu oublies que Soisic avait rendez –vous avec Jeannot et que de toute façon elle aurait donnée l’alerte ! - Non je crois que la façon dont elle a réagi en se murant dans un silence plein de reproche pour son amoureux prouve qu’elle ne se doutait pas de quelque chose ; c’est toi en descendant précipitamment qui a éveillé les soupçons de Soisic et surtout du Lieutenant. Cette après midi tu as intérêt à la boucler. La tension monta d’un cran entre les deux frères , mais la situation ne se prêtait à des manifestations de sauvegarde d’un amour propre malmené. Le Vicomte s’en fut se préparer à la confrontation avec les gendarmes. Erwan l’attendait dans la petite salle prévue pour les interrogatoires, le juge et Janvier étaient dissimulés à la vue du Vicomte par une vitre sans tain. - Alors Monsieur de Kervaudan Il s’en passe des choses étranges dans votre Château. Je voudrais d’abord que vous me précisiez très correctement votre emploi du temps du lundi après midi. Le gendarme Le Rohu enregistrera votre déclaration. - Comme je vous l’ai déjà indiqué lors de notre entrevue au château j’ai passé la matinée dans le salon et puis vers 11heures 30 je me suis retiré dans mon bureau en passant faire un tour dans la grange où j’attendais des ouvriers pour commencer des travaux, j’ai d’ailleurs rencontré Soisic dans l’escalier en descendant. - Ca c’est nouveau, la première fois vous ne nous avez pas parlé de cette escapade. - Je n’y voyais aucune importance à vous rapporter des faits aussi insignifiants . - En matière de meurtre il n’y a pas de faits insignifiants, Monsieur. Est-ce que vous nous avez caché quelque chose d’autre … d’insignifiant .Vous savez rien que pour cela je pourrais vous faire mettre en garde à vue. - Non je ne vois rien d’autre. - Si cela vous reviens n’hésitez pas à nous le signaler ; passons à l’autre affaire ; ce « suicide » est bien embêtant vous ne trouvez pas, dans votre Château, sous votre toit ,un témoin capital qui devait être entendu ici même c’est plus qu’étrange , c’est quasiment une preuve !!! - Comme vous y allez ! Preuve de quoi ? - Mais de la tension qui règne dans votre « maison », en attendant d’être plus précis, car si ce n’est pas un suicide c’est que vous êtes impliqué dans une histoire sordide, Monsieur le Vicomte, vraiment sordide, dans laquelle votre rôle est surement essentiel . A ce moment , Janvier envoya un planton demander à Erwan Le Port d’interrompre l’interrogatoire ; il avait une information importante à lui communiquer . Ils venaient de recevoir les premiers résultats de l’autopsie : Ce n’était pas un suicide c’était un meurtre ! En outre les résultats de l’analyse de l’A.D.N. et les empreintes laissées sur le papier cadeau et sur les tiges du bouquet ramassé par Le Lieutenant dans la grange avaient permis d’identifier la présence de Riton Le Marseillais sur les lieux du crime! Enfin une piste intéressante. Ils convinrent de laisser le Vicomte mariner un peu pendant qu’ils réfléchiraient à l’évolution de la situation. Très vite le juge Brétécher décida de prendre le relais, le témoin accédant immédiatement au statut de suspect voire de complice, la procédure devait évoluer en tenant compte de ce changement. Le juge fit une entrée quelque peu solennelle dans la salle d’interrogatoire et demanda au « témoin » de bien vouloir le suivre dans son bureau. Le Vicomte interpréta ce changement comme étant le signe favorable de la fin de l’entretien. Il releva le menton, repris la position dominante typique d’une position sociale qu’il savait supérieure à celle de ces vulgaires gendarmes et emboita le pas derrière le juge . - Veuillez vous asseoir ; je dois vous informer que nous avons reçu quelques informations qui ne vous sont pas favorables. Premièrement la petite Soisic a été assassinée ce qui vous mets directement en cause, deuxièmement nous avons retrouvé des traces d’A.D.N. et des empreintes , sur le bouquet qu’avait amené Jeannot à son amie Soisic dans la grange du château, celles-ci sont celles d’ un homme dangereux fiché dans nos archives, nous aurons les résultats de l’A.D.N. dans quelques jours si ces analyses confirment qu’elles appartiennent à cet homme aperçu récemment dans le bourg de Plessac : Riton dit le Marseillais ; cela fera beaucoup trop de faits qui vous accablent donc à moins que vous ayez quelque chose à ajouter, je vous recommande d’appeler votre avocat et pour nous permettre de vous avoir à disposition vous êtes à partir de maintenant considéré comme principal suspect et je vous place en garde à vue. Avez-vous quelque chose à dire. - Comment cela vous ne pouvez pas me mettre en prison ce n’est pas possible ; je suis totalement innocent de tout espèce de délit ! Je suis le Vicomte de Kervaudan !!! - Qui est le coupable alors et que faisait le Marseillais dans votre grange, Monsieur le Vicomte ? Ou est –il en ce moment ? Le Vicomte totalement pris de cours et n’ayant préparé aucune stratégie de replis se perdit en explications vaseuses qui ne firent que l’enfoncer davantage, il fut évident que l’entretien ne mènerait nulle part et qu’une nuit en garde à vue l’amènerait peut être à de meilleures dispositions . Malheureusement pour lui, Maître Troadec , son avocat était déjà parti en week- end de chasse en Hongrie et il était impossible de le joindre pour l’instant, ayant refusé tout autre défenseur Le Vicomte fut conduit, menottes aux poignets, en cellule pour y passer les prochaines 24 heures.

« La Roche Tarpéienne est proche du Panthéon » se dit Janvier en s’introduisant dans le bureau du juge.

- Qu’est ce que vous pensez de cela, lui demanda Janvier, à votre avis est il coupable ? - Je pense qu’il est impliqué jusqu’au cou mais je ne sais pas s’il est vraiment coupable d’une action violente .Par contre Le Marseillais est surement directement mêlé à l’assassinat de Jeannot. Il faut lancer un avis de recherche de toute urgence . - C’est déjà fait. - Bon il se fait tard nous reprendrons cet entretien demain avec Monsieur de Kervaudan mais j’aimerais bien entendre ce que Le Guillou va nous apprendre avant et peut-être que la chance nous sourira et que l’on pourra interpeler Le Marseillais dans la nuit ! Je dois porter mes bagages chez mon ami Hervé Le Douarin , le Maire de Plessac , qui a gentiment proposé de m’héberger le temps de mon séjour ici, ne manquez pas de me prévenir si par hasard un élément nouveau survenait. Bonne Soirée, je crois que l’on a bien travaillé. Sur cette déclaration d’autosatisfaction pleine d’une suffisance qui n’avait d’égale que certaines attitudes du pauvre Vicomte, Janvier quitta les locaux de la gendarmerie. Il marcha comme à son habitude en se préparant une pipe dite de « réflexion » Il avait besoin de ce moment de paisible inactivité pour faire le point, pour penser à Bernard et faire quelques projets, pour penser à lui aussi et pourquoi pas un peu à Denise… « Demain est un autre jour » mais demain on y est, lui, il savait que c’était surement sa dernière enquête, après c’était le saut dans l’inconnu de la retraite . Rien que cette pensée avait le don de l’effrayer et il la repoussait toujours pour ne l’aborder que plus tard… si tard qu’il ne l’abordait jamais . Aujourd’hui c’était différent, pour la première fois depuis très longtemps l’idée ne l’effrayait pas, elle lui plaisait même, il avait envie de faire des projets ou il y avait de la place pour son fils retrouvé et pour une chaleur, là, au fond de ses tripes qu’il désirait enfin garder. Il savait bien que la partie serait difficile mais il serait disponible pour l’aider et peut-être qu’il apprendrait à 61 ans à enfin être un père. C’était une belle soirée de Septembre, l’été de la St Michel apportait calme et douceur, on vivait l’un de ces moments privilégiés ou l’on désirait que rien ne bouge ; c’était toujours au milieu des espaces de transition durant lesquels, conscient d’être en équilibre entre deux états , on pressentait le saut prochain dans un autre devenir incertain. Janvier le savait bien mais il voulait repousser à l’extrême le retour à la réalité , il avait besoin de recharger ses batteries, de reprendre sa respiration ; tout cela était allé trop vite , l’enquête, Bernard, Denise, … tout … cela lui échappait, il devait reprendre la main sinon quelque chose d’important allait disparaître et tout exploserait .Il ne savait plus , il avait quelque chose à faire et il ne savait plus quoi ; la venue du juge avait cassé le rythme et avait changé brusquement le centre décisionnel de l’enquête , instinctivement il s’était lui-même mis en retrait s’en remettant aux décisions du juge et aux priorités qu’il décidait . Adrien Brétécher était un bon juge d’instruction, il le respectait et au fil des enquêtes ils avaient développé une forme de complicité entre eux, la confiance s’était installée rendant le travail plus simple et surement plus efficace , mais c’était lui le patron . Janvier sentait quelque chose concernant la direction que prenait cette enquête , il voyait bien que le Vicomte n’était qu’un comparse, un paravent, un outil bien commode maintenant que la police mettait son nez dans les affaires du Château . Le Vicomte n’était pas assez intelligent, il était trop voyant , la truanderie avait besoin de discrétion et la filouterie demandait beaucoup de finesse que n’avait pas cet épouvantail gesticulant. Il n’avait pas une vue globale de la situation, il lui manquait des maillons ; peut-être que Le Guillou allait le réorienter dans la bonne direction car cette histoire de drogue le tracassait mais la présence de son fils au milieu de tout cela lui brouillait l’esprit.

Il était arrivé au milieu de Plessac sur la grande place où se tenaient les foires et autres rassemblements festifs. Les cafés étaient pleins de clients bruyants qui arrosaient le début du week-end, il allait traverser pour se rendre au café –hôtel de Denise lorsqu’un petit groupe mené par Le Guellec l’adjoint au Maire, se dirigea vers lui pour surement l’interpeller sur la suite de l’enquête. C’était toujours comme cela , il lui fallait une tribune à ce Le Guellec, il allait être servi.

- Ah Monsieur le Commissaire (il mélangeait tout , l’ignare) vous nous aviez promis de nous tenir informés or ni Mr Le Maire ni moi n’avons eu le moindre échange avec vous et voila qu’en plus cette pauvre Soisic se pend dans les soubassements du château. Nos administrés sont en droit d’apprendre ce qui se passe, tout le monde s’inquiète , la rumeur gronde . Vous nous devez une information ! - Monsieur Le Guellec premièrement je ne vous dois rien du tout, deuxièmement sachez qu’en ce moment même Mr le Maire dîne avec Monsieur le juge d’instruction et que si il y a des informations à donner elles le seront au cours de ce dîner et après, si Mr le Maire vous en juge digne vous serez tenu informé des données que ces Messieurs auront pu échangées . Sur ce, Bonsoir je suis fatigué et j’ai besoin de me reposer ! Marri et confus Le Guellec retourna finir sa chopine de rouge à la terrasse du café du Commerce avec sa troupe de courtisans conscients que leur matamore avait été débouté de belle façon par un Capitaine de Gendarmerie irrité de tant d’outrecuidance .C’était parfois difficile de devenir un homme public dans un gros bourg de la campagne Bretonne ,mais ce n’était pas dans le caractère de Janvier de faire des déclarations et de jouer les « importants », il laissait volontiers ce rôle au Juge Adrien Brétécher qui , lui, ne détestait pas les aréopages . Janvier rentra prestement à l’hôtel, il ne désirait rien moins qu’un peu de calme , une bonne bière et un coin tranquille pour discuter avec son fils. Bernard l’attendait en lisant le journal local, l’incontournable Ouest-France, assis à une table au fond du café. - Comment s’est passée ta journée ? - Bien, mais tu sais j’ai essayé de contacter Justine , mon amie ,celle qui t’as appelé , elle est inquiète il y a un des hommes de Riton qui tourne autour de l’hôtel , elle est inquiète et je n’aime pas la savoir toute seule à Nantes si près des griffes de la bande des dockers , ils pourraient bien envisager de la prendre en otage pour m’obliger à revenir ! Je leur dois quand même 5000 Euros . - Oui je vois le danger , en fait il n’ y a pas d’autres solutions que d’aller la chercher, dis lui de se tenir prête pour demain après midi en attendant je vais prévenir Le Guillou , il s’intéresse beaucoup à la bande des dockers , il va faire ce qu’il faut pour la protéger . - Oui cela me soulage je l’appelle tout de suite pour lui dire de se tenir prête, penses tu que Denise accepterait de nous loger quelque temps. Nous pourrions peut être après , aller chez une amie de Justine à Redon ? - Je crois qu’il faut qu’on parle de tout cela et c’est bien que Justine vienne car si j’ai bien compris tu tiens à elle et elle te le rend bien. - Oui j’ai bien réfléchi ces derniers jours et tu vois Justine me manque c’est la seule en qui j’ai confiance et qui me donne de la force pour arrêter mes conneries , je crois bien que je suis amoureux. - Bon j’appelle Le Guillou. Ils montèrent chacun dans leur chambre pour téléphoner et se préparer pour le dîner. Ils se retrouvèrent dans la salle de restaurant de fort bonne humeur quoique Bernard fut un peu inquiet de n’avoir pu parler à Justine qui était absente de l’hôtel et dont le portable était éteint . Yves Janvier attendait que la maîtresse de maison vint leur annoncer le repas pour se mettre à l’aise , il semblait un peu nerveux . Enfin Denise apparue souriante et accueillante comme à son habitude. - Viens t’asseoir, ce soir tu n’as pas d’autres clients, ferme la boutique j’ai à te parler et amène une bouteille de Champagne pour commencer . - Oh la la ! qu’est ce qui t’arrive ? Tu as arrêté tes méchants et tu veux fêter cela ! - Non c’est autrement plus important mais je ne sais pas très bien par où commencer . - Ce n’est pas grave par où tu commences, Janvier, vide ton sac tout simplement tu me connais assez pour savoir que je peux tout entendre et parfois réparer l’irréparable Je t’ai attendu tellement longtemps … je suis prête à tout , et tu sais d’ailleurs bien en profiter ,mon Capitaine ! - Justement je n’ai pas envie d’en profiter, comme tu dis en égoïste. Je voudrais savoir quand tu envisages d’arrêter de bosser. - C’est la question à 1000 Euros que tu me poses là. Je peux m’arrêter tout de suite si … si… enfin si demain est un jour meilleur qu’aujourd’hui . Evidemment Janvier ne s’attendait pas à cette réponse, il pensait naïvement que tout de suite elle se jetterait à l’eau. Mais après tout, ils avaient tant de cicatrices , tant de souvenirs personnels , il leur faudrait un peu de temps pour faire le saut auquel Janvier pensait . Il pensa avoir voulu aller trop vite et pourtant le temps était compté maintenant . Tant pis se dit-il ,advienne que pourra. - Je pensais … je pensais . Enfin nous pourrions peut être en discuter tous les deux. - Où veux tu en venir Janvier ? Est-ce que j’aurais, par hasard, une place dans tes projets d’avenir ? - Ben … en fait si tu le veux bien je serais très heureux si moi j’avais une place dans tes projets d’avenir. - Ben dis donc ,c’est pas Dieu possible ce que tu es long à la détente Capitaine , bien sur que je ne pense qu’à ça . - Alors Champagne ! Demain sera un jour meilleur mais aujourd’hui c’est l’un des plus beau de ma triste vie. A NOUS TOUS ! - A Vous deux , repris Bernard. Mais sa voie manquait d’enthousiasme, il pensait à Justine dont il n’avait aucune nouvelle malgré les messages qu’il lui avait laissé tant à l’hôtel que sur son mobile. Janvier qui avait eu Le Guillou avant de venir à table essaya de le rassurer en lui faisant remarquer que la brigade des stups surveillait toute la bande et qu’il n’avait rien à craindre de ce coté là. Bernard en pris son parti pour l’instant et trinqua à la nouvelle vie que son père et Denise se préparaient à organiser et où pour une fois il sentait qu’il était le bienvenu. On bu beaucoup, on mangea de fort bons mets, inspirés façon Sud Ouest entre les pommes sarladaises ,les ceps à la bordelaise et les confits ,on parla parfois un peu fort ,la soirée s’étira dans les vapeurs d’un café arrosé d’un Bas Armagnac oublié derrière les fagots dans la cave de l’hôtel et ce n’est que vers minuit que chacun se retira dans ses appartements ,Yves Janvier et Denise d’un coté , Bernard de l’autre. Janvier avait soif du suc de la belle Denise , soif de la tendresse à bouche que veux tu qu’elle pouvait lui donner , soif de ses mains sur son corps de vieux routier de la vie , soif de rentrer au port après tant de tempêtes subies tant de casses que ses membrures de vieux trois mâts de haute mer n’en pouvaient plus d’affronter des vagues qui lui semblaient toujours plus hautes toujours plus menaçantes . Ils se noyèrent l’un dans l’autre encore et encore à s’y abreuver comme des naufragés du désert dans le lit d’un torrent miraculeux rencontré sur leur route caillouteuse, ils sautèrent sur l’autre rive et ils se jurèrent de ne plus jamais revenir en arrière. Ils sombrèrent dans le plus profond sommeil qu’il leur fut donné depuis leur plus tendre enfance. Mais à 6 heures30 du matin le bruit strident du téléphone réveilla le Capitaine . La tête lourde, le corps engourdi, les articulations bloquées ; il fit un effort surhumain pour redescendre sur terre dans le monde des salauds et des dealers . Une voiture allait le prendre dans 15 minutes pour l’emmener en campagne , à la Chevauchardais ,un drame venait de se produire . Ils dépassèrent le Château de Kervaudan et à ce moment Janvier se souvint de ce qui le travaillait la veille. Il aurait du demander une surveillance discrète de la Chevauchardais et de ses occupants ! Pourvu que… il s’en mordrait les doigts toute sa vie durant , si un malheur de plus était arrivé dans cette famille . C’est étrange comme maintenant il considérait avec compassion ceux qui il n’y a pas si longtemps étaient ses ennemis personnels ; Ils dépassèrent la ferme sans s’arrêter Janvier en fut surpris, ils continuèrent vers les fonds des champs en limite des bois de feuillus au bord de la rivière . La chemin était toujours carrossable ,ils entrèrent dans les sous –bois et s’arrêtèrent dans une clairière ou les attendait , à l’écart , un autre véhicule de gendarmerie ,deux voitures de pompiers ainsi que la voiture du juge et un autre spectacle témoin d’un drame violent et brûlant. Les fondations d’un vaste hangar marquait un périmètre fumant de débris d’une construction de type préfabriquée, de grands réservoirs défoncés, des palettes à demie calcinées et sur le coté nord de cette scène de désastre, un gros 4X4 pneus crevés, moteur fumant , criblé de plomb de chasse cachait deux corps allongés dont la poitrine avait mal supportée la décharge de chevrotine qu’ils avaient reçue en pleine « poire » . La scientifique relevait les empreintes mais à sa grande surprise, il n’y en avait pas, les assaillants avaient surement protégé leurs bottes avec des sacs en plastique, l’embuscade minutieusement préparée n’avait durée que quelques minutes. Pas de traces de pneus autres que ceux du 4X4, un bidon d’un liquide inflammable laissé dans un taillis par les assaillants et c’était tout, C’était propre , net , sans bavure ! Le lieu laissait perplexe le Capitaine Janvier ! Ce bois de feuillus appartenait à la commune de Plessac mais les terres cultivées proches faisaient partie du domaine de la Chevauchardais . Le hangar fumant alimenté en électricité par un groupe électrogène abritait un lieu de stockage et de transformation de produits surement illicites ,la scientifique précisera de quoi il s’agit mais la nature des débris ne laissait pas de doute sur la présence en grande quantité de Hasch, sans doute en parti transformé en résine. L’identité des corps n’était encore pas très claire mais d’après les photos qu’il avait vues, il se pourrait que l’un d’entre eux fut Riton Le Marseillais ! Il demanderait à Bernard de l’identifier. Quel carnage ! Aussi étrange que cela puisse paraître c’est de la Chevauchardais que vint l’alerte ; il jurerait bien pourtant qu’ils n’étaient pas étrangers à cette flambée ! Accompagné du juge et d’un gendarme il se rendit immédiatement à la grande ferme, officiellement, pour y recueillir les premiers témoignages. Seul Lucien, le patriarche, les attendait dans la cuisine en prenant un café, apparemment calme et très détendu . - Bonjour je vous attendais ; Voulez vous un café je viens juste d’en faire ? - C’est pas de refus . Alors comme cela c’est vous qui avez averti les pompiers de l’incendie qui s’est déclarée dans les bois à coté de chez vous . - Oui, on y va jamais c’est pas chez nous, mais j’ai bien vu que ça n’était pas clair alors j’ai fait mon devoir de citoyen. - Je pourrais voir vos fusils de chasse demanda brusquement le juge. - Je ne suis pas sur d’être obligé de vous les montrer mais tenez je vais même vous les laisser si vous désirez les examiner plus en détails . Le juge sut immédiatement qu’il allait s’encombrer de pièces à convictions qui n’en étaient pas ! Peu importe se dit-il, il les prit. - Racontez nous comment vous avez vu l’incendie. Avez-vous entendu des coups de feux ? - Ben c’est que tous les jours je me lève avec les poules c’est à peu près vers 5 heures en ce moment et je vais faire mon petit tour dehors, pisser un coup sur la haie et dire bonjour à mon chien, c’est un rituel . Or ce matin c’est le chien qui m’a réveillé il gueulait comme si on venait cambrioler chez nous alors je suis allé voir et dans le jour naissant j’ai vu cette fumée qui sortait du bois ; je me suis bien douté que ce n’était pas très catholique et j’ai appelé les pompiers. Je ne savais même pas qu’il y avait quelque chose à brûler à la « Brèche ». - Comment appelez vous ce bois ? - Le bois des Mahés , mais c’est pas qu’on y va souvent , on a pas le temps de se promener nous autres, la clairière au milieu ça a toujours été appelé « la Brèche » vu que ça ressemble a un grand trou au milieu des chênes. Du temps ou je chassais un peu y avait des lapins là-dedans, que c’était pas la peine de courir la campagne pour en trouver. - Et ça fait longtemps que vous n’avez pas chassé ? - Ben ça fera juste 5 ans à la Saint Michel vu que j’ai un peu de mal à marcher longtemps maintenant, rapport à ma hanche. - Et les autres ceux de votre maisonnée où sont-ils ? - Ben ils sont au boulot dans les champs il est quand même près de 9 heures, vous croyez pas qu’on peut s’arrêter comme ça en fin de semaine nous autres, y a pas de place pour les fainéants à la Chevauchardais ! - Ont-ils vu ou entendu quelque chose ? - Vous n’aurez qu’a leur demander, j’sais pas moi, y sont pas bien causants le matin. Il n’y a pas que le matin pensa le juge . Cette conversation ne mènerait nulle part .Il décida de clore les débats, il prit congé en demandant à Lucien de rester à sa disposition et de prévenir les autres membres de la famille qu’ils seraient convoqués à la gendarmerie comme témoins . Il ne parla pas des morts trouvés près de la voiture . Janvier commençait à en avoir par-dessus la tête de ces histoires où tout se compliquait sans cesse, il était soudain très las, il voulait que cela cesse il voulait fermer la porte et partir avec Denise. Enfin ! respirer, ne plus avoir de rapports à faire , plus de truands à confondre … tout d’un coup il se sentit fatigué , il avait soudain pris conscience que sa vraie place était ailleurs, à coté de son fils , à coté de Denise … en tout cas loin de ce bordel , loin de cette merde… il du faire un gros effort pour se montrer intéressé par les questions du juge. - Qu’en pensez-vous Capitaine ? - J’ai comme une conviction profonde que ce sont les Pirotais qui ont règlés leur compte à ces truands, en représailles du meurtre de Jeannot mais ce sera comme il y a trente ans on ne pourra jamais rien prouver .Comment ont-ils eu affaire à ces truands ? Comment ont-ils put leur tendre un piège à une heure précise ? Quels liens entre eux et le château ? Que faisait ce hangar si près de leur terre ? Ils ne pouvaient pas l’ignorer. - Rentrons. J’aimerais bien avoir les réponses à ces questions le plus tôt possible. La route du retour fut morne et silencieuse chacun ruminait dans son coin des pensées plus sombres les unes que les autres. Janvier se maudissait de ne pas avoir fait surveiller la ferme, il n’était pas d’humeur à plaisanter quand arrivant à la gendarmerie il fut littéralement happé par le jeune Lieutenant Erwan Le Port qui tout excité lui présenta pêle-mêle le résultat de l’analyse du P.C. de Soisic : - Ils sont géniaux à la scientifique ,ils ont réussi à casser les codes et mots de passe qu’elle avait placée sur ses pages secrètes car tout le reste avait été effacé par un visiteur malveillant. - Résume vite fait car je n’ai pas la tête aux devinettes. - Soisic et Jeannot avait découverts la « Brèche » au cours, sans doute, leurs promenades amoureuses et Soisic avait peur des réactions violentes de Jeannot contre tout ce qui touchait à la drogue ,la pollution etc… Elle ne put l’empêcher d’aller un peu trop près pour voir de quoi il s’agissait . Le matin de leur rendez-vous, il lui annonça qu’il avait découvert quelque chose d’important et qu’il avait besoin de lui en parler La suite vous la connaissez, il a sans doute été suivi depuis la « Brèche » et…exécuter dans la grange sous le Château en attendant sa promise . - Oui ,Bravo pour l’analyse ! Mais cela n’explique pas le faux suicide de Soisic ni la connexion entre les Pirotais , les truands et le Château. Le Lieutenant un peu décontenancé par le manque d’enthousiasme du Capitaine s’en retourna dans son bureau pour continuer à analyser les documents qu’il venait de recevoir. Janvier s’enferma dans le sien pour réfléchir aux derniers évènements et le Juge fit le point avec les pompiers d’une part et les gendarmes d’autre part qui lui firent un rapport détaillé de leur découverte matinale. Le Guillou arriva accompagné d’une Justine toute rayonnante d’avoir eu autant d’égard de la part d’un gradé de la police . Ouf ! se dit Janvier j’en connais un qui va être soulagé. Elle avait tout simplement été « cueillie » par le policier que Le Guillou avait envoyé à l’hôtel pour la protéger, il en avait profité pour appréhender un « docker » qu’ils recherchaient depuis quelque temps et ils l’avaient logée dans un hôtel sûr. En l’accueillant le plus chaleureusement que son humeur maussade le lui permettait, Janvier, lui annonça qu’il avait un petit travail d’identification à lui demander, sans se douter de ce qui l’attendait ,Le Guillou accepta volontiers . Janvier l’emmena à la morgue de la clinique de Plessac où le Juge avait fait porter les corps . Là, Le Guillou tomba de haut ,il ne sut pas tout de suite s’il fallait se réjouir ou s’emporter : - Bien vous avez faits forts , deux d’un coup et moi qui t’avais recommandé de ne pas bouger ,mais Bon Dieu dans quelle langue il fallait te le dire ! En Breton ! - Ne t’énerve pas nous n’y sommes pour rien, ils ont été descendus ce matin dans les bois ,on soupçonne par qui mais on a pas de preuve pour l’instant et personne n’est au courant . - Bon mais tu dois m’en dire plus car la livraison dont je t’ai parlée dois avoir lieu demain matin , elle a été avancée pour des raisons que nous ignorons . Aussi je n’ai pas beaucoup de temps . - Viens allons déjeuner, nous travaillerons mieux en mangeant .Le Juge veut se joindre à nous , si tu n’y vois pas d’inconvénient. Connais tu le véritable nom du Marseillais ? - Bien sur ; son nom est Henri Grazzianni, il a un frère qui officiellement travaille dans la promotion immobilière mais ça c’est la partie visible de l’iceberg. Le nom de la société est bien connue à Nantes ,c’est la G2, il est associé à Paul Guerbrant. Un ancien fils de famille qui a eu maille à partir avec la police du temps de sa jeunesse dorée. Pour Janvier ce fut le choc, la révélation, il se rappela les mots de Bernard sur « le maçon » et en compris immédiatement toutes les implications possibles . Accompagnés du Juge et du Lieutenant Erwan Le Port , ils se dirigèrent rapidement vers l’auberge des Ponts où les attendaient quelques anguilles grillées et une poêlée de légumes frais cueillis le matin même par la patronne. Attablés devant le feu de bois , les verres emplis d’un Rosé Coteaux d’Aix qui ne demandait qu’à être dégusté avec quelques langoustines et autres bulots ou crevettes grises , ils devisaient des dernières révélations sur la situation lorsque le téléphone mobile de Janvier sonna . Le gendarme Le Rohu l’informait que le 4X4 trouvé à « la Brèche » était bien au nom de Grazzianni mais pas au nom d’Henri, au nom du frère José Grazzianni dit « le Maçon ». Voila qui apportait de l’eau au moulin des enquêteurs sur l’implication de la société G2 et au-delà, sur la connexion probable du « Château » dans cette histoire. Le Vicomte allait changer de statut et passer de « suspect » à « inculpé » ce qui prolongera sa détention au moins jusqu’à la fin de l’enquête et ensuite au jugement. Il était urgent de procéder à quelques interrogatoires complémentaires, mais en attendant les anguilles étaient prêtes et les petits légumes sautés à l’ail attisaient les appétits, les estomacs ne pouvaient plus attendre . Lestés d’un Far Breton aux pruneaux fait maison et d’un café-calva comme il n’y en avait plus guère, les distilleurs indépendants disparaissant avec l’âge, ils se dirigèrent vers le centre de Plessac . Le Guillou voulait absolument établir une stratégie commune avec les Gendarmes sur la suite à donner aux évènements, son Chef et lui arrivèrent à élaborer un plan qu’ils soumirent au Juge . • La mort du Marseillais et de son comparse devait rester secrète. • Ils établiraient leur souricière comme prévue, le but de l’opération étant d’identifier et de prendre vivant « le Duc » le patron des « dockers » • Tous les membres connus du gang seraient appréhendés en même temps. Le Juge Adrien Brétécher donna son accord, en fait, le seul point qui le concernait était le secret sur la mort des deux malfrats ; Janvier garda le silence, perplexe … Il verrait bien … On était Samedi après-midi et Janvier se sentait fatigué ,il avait besoin de repos pour réfléchir à cette affaire qui lui semblait plus complexe qu’une simple histoire de drogues . Il prit toutefois la précaution de faire surveiller discrètement les abords du Château de Kervaudan , et s’en revint tranquillement à pieds ,vers son hôtel où il avait bien l’intention de faire la sieste . Erwan fit de même, quant au juge ,il retourna à Redon sur ses terres pour le week-end. Curieusement il ne se passa rien durant cette fin de semaine ; rien de rien, l’opération souricière fut un échec et tous les « dockers »avaient brusquement disparu lorsque les policiers s’apprêtèrent à les appréhender, aucun mouvement ne fut signalé aux abords du Château, la seule visite qui attira l’attention des gendarmes, le lundi matin, fut celle de Maître Troadec qui vint visiter la famille avant de se faire connaître à la gendarmerie pour s’entretenir avec son client. Janvier, Denise ,Bernard et Justine passèrent un Dimanche calme et tranquille , chacun avait, pour des raisons différentes , besoin de repos , besoin de faire le point ;qui sur son futur et ses relations avec sa compagne , qui sur les points noirs de cette affaire, qui sur sa vie passée, sa vie demain… peut-être ; tous firent ce que l’on aurait pu appeler une sieste méditative , après le déjeuner du Dimanche midi préparé par Justine sous les ordres bienveillants de Denise. Le Dimanche passa. Le lundi matin Janvier repris sa marche solitaire sans prévenir personne . Il partit seul dans sa voiture vers les terres de l’Est de la commune de Plessac en réfléchissant à la situation ; il fit une première visite à Lucien Pirotais . - On est des vieux routiers tous les deux et on peut se tutoyer si tu le permets. - Puisque tu n’es pas venu avec tes chiens de garde, j’accepte. Veux-tu un café ? - Oui, dis moi tu sembles bien calme à ct ‘heure. Peux-tu me dire ce qui s’est passé ? - Bien sur que non et tu le sais bien j’y étais pas . - Oui je sais, t’as rien vu ,rien entendu mais je te connais Lucien ,à un Juge qui vient de la ville, tu peux lui dire ce que tu veux mais à moi quand même, j’pourrais prendre ça pour une insulte. Est ce que tu as tant vieilli que tu ne vois plus ce qui se passe sur tes terres et juste à coté ? - Tu peux pas comprendre Yves, pas comprendre . Amélie elle était tout pour nous, notre sœur, elle était belle et douce avec ça , non tu ne peux pas comprendre . Toi tu t’es acharné sur nous comme le jeune chien que tu étais mais nous, on était les victimes pas les coupables tu comprends ça Janvier , pas les coupables !Et maintenant ça recommence ,non ce n’est pas possible, il faut que ça s’arrête, tu comprends cela Capitaine ! Cela sonnait tellement vrai ! Janvier fut abasourdi, s’était-il trompé si lourdement il y a trente ans ; qu’il n’avait vu que l’aspect superficiel des choses et qu’il s’était orienté dans la mauvaise direction, lui qui croyait… qui croyait …mais qui lui avait soufflé les informations ? Qui lui avait presque apporté les preuves …qui , qui ? Monsieur le Maire bien sur. Lui crédule et voulant se pousser du coude, était tombé dans le piège, heureusement que la justice est bien faite et que les Pirotais sont de sacrés têtes de mules . Janvier n’eut pas à faire un gros effort de mémoire pour se souvenir du nom du Maire d’alors. Il comprit immédiatement toutes les implications de cette déclaration de Lucien, mais quelles preuves pouvaient-ils y avoir encore, après trente ans, pour étayer ses dires. Le Maire de Plessac s’appelait : Lionel Guerbrant ,le père du co-gérant de G2,Paul Guerbrant. Il avait alors dans les 25 ans et commençait à causer bien des soucis à sa famille si digne et si respectueuse . Se pouvait-il que Paul Guerbrant fut à l’époque à la tête d’un trafic découvert par Amélie … et que l’attention de la police fut détournée intentionnellement ? C’était si facile avec un jeune flic sans expérience. Et alors la mort d’Amélie serait imputable à Paul Guerbrant ou à son père , ou à ses complices du gang des « Nantais »??? Après si longtemps les preuves avaient surement disparues . Yves Janvier finit son café qui avait maintenant bien du mal à passer. Il s’apprêtait à prendre congé quand Lucien lui proposa un autre café en montrant des signes par lesquels il semblait à Janvier qu’il voulait lui demander quelque chose - Assieds toi encore un peu il y a quelque chose que je voudrais te demander . Vous avez trouvé une montre dans les habits de Jeannot ,je la lui avait prêtée par ce qu’il avait un rendez vous avec Soisic , c’est la mienne, je voudrais la récupérer .C’est un cadeau de ma femme pour nos dix ans de mariage. J’y tiens. - Ce n’est pas évident , elle fait partie des pièces à conviction mais j’en parlerais au Juge. - Pour t’aider à convaincre le juge , j’ai peut-être là quelque chose qui t’ intéresseras . Le vieux Lucien lui tendit alors un carnet élimé qui n’était autre que le journal intime d’Amélie ! Janvier ne retourna pas immédiatement à la gendarmerie, il prit le temps de feuilleter le journal dans sa voiture , curieux de savoir s’il s’agissait d’un cahier de sentiments très « fleur bleue » ou s’il y avait quelque chose d’autre . Bien sur il trouva des épanchements sentimentaux sur des beaux garçons de l’époque , Janvier ne se souvenait plus très bien de qui il s’agissait mais il trouva aussi une autre histoire , beaucoup plus intéressante pour lui, avec des dates et des noms ! Cela demandait une analyse à tête reposée dans le calme d’un bureau. Il referma le journal et décida de passer faire un tour au Château avant de rentrer vers l’effervescence de la Gendarmerie où le Juge devait bien se demander où il était . Il regarda son téléphone, toujours coupé , et décida de ne pas l’ouvrir encore . Il voulait continuer seul, mener son enquête comme il lui semblait et laisser aller ses intuitions …faire du Janvier … Il se retrouva dans la cour du Château de Kervaudan en compagnie d’une autre voiture qu’il supposa être celle d’un des gérants de G2 . Lequel ,le « maçon » ou les deux ? … Animé d’une soudaine inspiration , il sorti un mouchard de sa voiture et le colla sous l’aile de la Mercédes puis il laissa un message à Le Guillou avec le numéro de la fréquence d’identification , on apprendra peut-être quelque chose . Il sonna et poussa la porte . Des bagages grossiers attendaient entassés dans le vestibule , il apprendra plus tard qu’il s’agissait de ceux des Rosmadec qui trouvaient hors de leurs forces de rester plus longtemps dans les murs où leur fille avait été assassinée .Madame Tardivel l’introduisit dans le salon en le priant d’attendre, elle allait prévenir Monsieur le Baron. Rien ne semblait avoir bougé dans cette grande pièce , Janvier s’approcha des baies vitrées et se remémora le début de l’affaire il y avait juste une semaine , le monde tourne trop vite se dit-il, il aspirait de plus en plus au calme et se voyait bien devenir un pêcheur à la ligne sur les bords du canal de Nantes à Brest . - Monsieur le Policier que nous vaut l’honneur de votre visite ? Allez-vous nous annoncer le retour de mon frère ? Il est victime d’une terrible méprise. - Pas encore Monsieur Le Baron, pas encore .Mais je voudrais m’entretenir avec vous en-dehors de la solennité de la gendarmerie et des interrogatoires officiels . Si vous n’y voyez pas d’inconvénients bien sur. - Faites donc, mon visiteur se retire à l’instant même et j’ai quelques minutes à vous consacrer avant le retour de Maître Troadec . - Pouvez-vous me dire quels sont vos rapports avec vos voisins les Pirotais ? Vous voyez surement du Château tous ceux qui passent sur le chemin , n’avez-vous rien vu passer samedi matin ,une voiture, des gens à pieds à une heure inusitée ? - Comme vous pouvez le penser nous étions bouleversés par ce qui arrivait à notre frère nous nous sommes couchés très tard la veille et nous n’avons entendu le matin que les voitures des pompiers qui passaient à grand bruit .Quant aux Pirotais nous n’avons pas de contact avec ces gens là. Mais ça ne m’étonnerait pas que ça continue à trafiquer un peu de ce coté là. Tiens se dit Janvier, le coup de pieds de l’âne ! Quel salaud ce nobliau ! - Comment cela, de quel trafic parlez vous ? - Vous n’êtes pas sans savoir que du temps de Maryvonne Pirotais, la mère de Lucien il y eut une sale histoire autour de la mort d’Amélie leur sœur .D’ailleurs n’étiez vous pas chargé de l’enquête à cette époque là ? . Mon pére m’a toujours dit que le vieil Arséne Pirotais, le mari de Maryvonne , faisait bouillir la marmite avec de l’alcool que produisait son alambic de contrebande , bien camouflé et isolé dans les bois du coté de la « Brèche » C’est d’ailleurs à cette époque là qu’ on a vu arriver le club des ‘’Nantais’’ de sinistre réputation . La rumeur voulait que la mort d’Amélie n’était pas étrangère aux agissements des « Nantais » . - Comme vous y allez ,avez-vous des preuves de ce que vous suggérez ? - Vous savez à l’époque j’étais trop jeune pour bien comprendre. C’est mon père qui m’a tout raconté. - Oui c’est vrai vous n’êtes que le petit frère, bien sur innocent de tous ces méfaits qui sont par hasard survenus sous votre toit, mais je verrais bien si dans ce que vous suggérez il y a une once de vérité figurez-vous que je viens de me procurez le journal intime d’Amélie. Cette information eut le don de très légèrement transformer l’attitude du Baron qui d’affable devint hostile et fébrile. Maître Troadec venant d’être introduit dans le bureau privé du Vicomte, il s’excusa et prit congé du policier. Janvier quitta le Château le plus lentement que le lui permettait la bienséance de ces lieux d’hypocrite politesse , s’attardant dans la contemplation d’un tableau représentant une scène de chasse qu’il eut abhorrée en des temps ordinaires, rangeant des dossiers qu’il n’avaient pas dans un porte document qui ne le quittait jamais , traînant des pieds à cause d’une soudaine sciatique ; il atteignit enfin sa voiture pour apercevoir Maître Troadec et le Baron se quitter en fort mauvais termes et s’il ne comprit pas les paroles il vit la porte claquer dans un mouvement de colère qui n’était pas de mise en ces lieux . Janvier rentra enfin à la Gendarmerie pour recevoir un savon de la part d’un Juge qui ne comprenait pas qu’on put ainsi disparaître au milieu d’une enquête dans laquelle il s’était personnellement impliqué. La vieille corne sur la peau du Capitaine ne frémit même pas devant ces gesticulations d’enfant gâté et après un rapide résumé Janvier s’enferma dans son bureau pour étudier le journal d’Amélie . L’histoire vieille de 30 ans lui revint par bribes au fur et à mesure qu’il le feuilletait page après page ; il lui apparu combien il était jeune et naïf à cette époque et combien il s’était fait manipuler par Monsieur le Maire .La présence des « Nantais » lui avait soigneusement été occultée alors qu’Amélie savait que l’alcool produit en toute illégalité par le clan de sa famille était distribuée par eux dans les bistros du port de Nantes et qu’ils tenaient en quelque sorte la famille par le chantage et l’argent que procurait ce trafic . Il en vint à soupçonner le Maire d’être le grand organisateur, mais il manquait de témoins pour corroborer cette thèse hasardeuse mais qui aurait pu expliquer la présence du fils à la tête de cette douteuse société de promotion immobilière : la G2. La passation des pouvoirs au fils s’était faite naturellement, il suffisait d’avoir l’argent . Janvier fit une pause pour réfléchir à cette hypothèse ; le fils de famille qui devient chef de gang . Cela ne lui semblait pas crédible, il sentait qu’il partait sur une mauvaise piste . Il ne voyait pas Paul Guerbrant dans les habits du père . C’eut été trop simple … et trop fragile ,il n’avait pas les épaules ! Il en était là de ses réflexions quand le Juge frappa à sa porte et lui demanda de bien vouloir lui accorder 5 minutes . Janvier habitué à être convoqué plutôt qu’à être prié , en fut tout surpris mais devina que le juge était un peu contrarié de s’être laissé emporté à l’encontre d’un collaborateur qu’il savait parfaitement fidèle et efficace . - Bien sur, j’avais justement besoin de faire un peu le point avec vous sur ce que je viens d’apprendre à la lecture de ce carnet . - Moi aussi , après la visite de Maître Troadec et les derniers évènements de la semaine dernière . - Vous voulez parler de « la Brèche » je suis en train de faire mon rapport qui penche vers la thèse du règlement de compte entre bandes rivales. - Vous abandonnez la thèse impliquant les Pirotais . - Oui ,bien sur, on n’aura jamais aucune preuve et cette thèse a le mérite d’arranger tout le monde, après tout si ils y sont pour quelque chose on devrait les décorer pour avoir éliminé deux dangereux malfaiteurs et un entrepôts de stockage de drogues . - Ce n’est pas vraiment ma conception du règlement de cette affaire, il y a quand même eut deux morts mais je vous l’accorde c’est une conclusion je dirais,… efficace. Revenons au Vicomte et à Maître Troadec , vous allez surement être surpris de la nouvelle position du prévenu . - Ah, oui ! il avoue ! - Je ne sais pas ,mais il est en train de préparer une déposition écrite qui me sera remise après révision par Maître Troadec cette après –midi, dans laquelle il explique son rôle exact et celui de ses comparses . - Oui et bien j’attends pour voir, cela m’étonnerait fort qu’il dise toute la vérité . - On verra, en attendant c’est mon tour de vous inviter à déjeuner et pour une fois parlons d’autre chose que de cette affaire j’ai d’ailleurs une bonne nouvelle à vous annoncer. Abandonnant l’idée qu’il avait d’abord eu de faire part au Juge de ses réflexions après la lecture du journal d’Amélie ils se dirigèrent tranquillement vers une crêperie de bon alois installée dans une longère , dans un petit village près de Plessac , à moitié dissimulée par des buissons d’hortensias aux teintes mordorées du plus bel effet. La crêpière était d’origine quimpéroise et avait cette maîtrise de la pâte et de la « billig » qui relevait d’un secret de famille uniquement transmis par les femmes ; elle savait vous présenter une vraie galette fine, croustillante sur les bords et appétissante à souhait. L’accompagnement dépendait de votre humeur et aujourd’hui Janvier voulait simplement une saucisse de pays grillée au feu du bois qui crépitait dans la cheminée. Le cidre venait d’une ferme Bio de St Martin sur Oust , un vrai cidre de pays. La première goulée fut bruyante mais combien agréable dans cette ambiance chaleureuse de l’auberge de campagne typique. - La bonne nouvelle c’est simplement que j’ai vu mon ami Le Directeur de la Clinique Saint Convoïon de Redon et qu’il m’a confirmé ce matin au téléphone que Bernard pouvait démarrer un stage d’ambulancier à partir de Lundi prochain cela lui permettra d’attendre des jours meilleurs pour reprendre son travail d’informaticien quand il trouvera mieux et qu’en plus il y avait une place qui venait de se libérer pour une formation d’aide soignante pour Justine .Ils doivent se présenter ce jeudi à la clinique auprès de l’infirmière chef pour préparer le dossier. - Je suis sans voie devant tant d’efficacité, je vous remercie chaleureusement pour eux et en plus je me fais inviter c’est mon jour de chances, espérons que cela continue toute la journée Ils devisèrent tranquillement de choses et d’autres, le Juge s’enquit poliment des projets de retraite de Janvier ne voulant pas trop s’immiscer dans son intimité , on parla des vacances passées, de la famille, toute chose sans réelle importance mais qu’il convenait d’aborder dans de telles circonstances où « le chef » voulait se montrer convivial. Vint le dessert et une splendide crêpe à la crème de marrons et crème chantilly faite maison, un café et les deux compères s’en retournèrent au bureau ou les attendait un Maître Troadec trépignant d’impatience, tenant la déposition de son client. Le Juge fit venir Monsieur le Vicomte dans son bureau pour lui demander lecture de sa déclaration. • Le vicomte reconnaissait avoir vu quelqu’un s’introduire dans la grange derrière Jeannot Pirotais lundi dernier vers 11heures 30 ,il pensait avoir reconnu le frère cadet de Monsieur José Grazzianni , Monsieur Henri Grazzianni. • En se précipitant en bas pour voir de quoi il retournait, il rencontra Soisic bouleversée, dans les escaliers , arrivé dans la grange il ne vit rien qu’un bouquet de fleurs éparpillées ,il pensa à une querelle d’amoureux. • Il connaissait Monsieur Henri Grazzianni par son frère, qui le lui avait présenté au cours des tractations commerciales qu’il entretenait avec le Groupe G2 - Ce même Monsieur Henri serait revenu au château le jeudi soir pour ramener son frère José qui ne devait pas rentrer sur Nantes avec Monsieur Paul Guerbrant et aurait été reconnu par Soisic qui serait descendue à l’office au cours de la soirée ; Il pense que Monsieur Henri est revenu plus tard silencieusement par la grange pour s’assurer que Soisic ne parlerai pas Très facile se dit Janvier les morts ont le tord d’être absents et Le Vicomte se taille un rôle sur mesure où il n’est qu’un témoin passif qui se trouve par hasard sur les lieux du crime. Mais de qui se moque –t’on ? Mais le Juge tenait son idée et il commença l’interrogatoire : - Comment se fait il que le Marseillais puisse entrer chez vous comme dans un moulin ? Il semble bien familier des lieux. - Je ne sais pas, je ne peux pas me l’expliquer mais je ne vois pas d’autre hypothèse . - Pouvez-vous me dire d’où vient l’argent que vous dépenser apparemment sans compter ? - Mais des revenus de la ferme et des loyers que nous touchons tous les mois . - Non c’est faux vous payez tout et tout le monde en liquide. Pourquoi et d’où cela vient –il ? D’autre part les revenus de votre ferme sont déficitaires et les revenus des loyers sont sur un compte sur lequel il n’y a pratiquement pas de mouvements. Se voyant acculé Le Vicomte une fois de plus se servit des absents. - En fait cet argent vient aussi des placements immobiliers gérés par mon frère Patrick avec la société G2. - En liquide ? - Euh oui en fait je ne sais pas trop. - Bon quand vous aurez fini de mentir on pourra parler sérieusement ; en attendant vous êtes inculpé de complicité d’assassinat et de dissimulation de preuves …et ce n’est sans doute pas fini. Vous serez conduit à la maison d’arrêt de Redon dès demain matin. La séance était terminée , le Juge demanda à Janvier de rester. - Une perquisition rapide du château s’impose notamment dans les appartements du frère , et vous me l’amenez sous bonne garde car j’ai l’impression que la seule chose véridique qu’a pu dire le Vicomte c’est qu’en fait ,le Baron a pris l’ascendant sur le Vicomte et que pour les activités parallèles c’est le Baron qui donne les ordres . La perquisition fut rondement menée malgré les cris d’orfraie poussés par une baronne blessée dans sa superbe , et une somme d’1 million d’ Euros en liquide fut découverte dans la cachette secrète d’un secrétaire du 18ème, en fait un double tiroir facile à ouvrir, ainsi qu’un agenda laissé par hasard mais surtout à cause de l’affolement d’un départ précipité . Par contre , pas de Patrick de Kervaudan ; celui-ci aurait été appelé à Nantes pour une affaire urgente et d’ailleurs la voiture d’un de ses associés était venue le chercher immédiatement après le départ de l’avocat. Le Juge lança immédiatement un mandat d’arrêt à l’encontre du Baron mais il n’avait aucune preuve qui pourrait l’amener à l’inculper pour quelque trafic que ce soit. Cependant il y avait une forte suspicion de complicité de meurtre et c’était suffisant pour qu’il tienne compagnie à son frère dans les cellules surpeuplées de la maison d’arrêt de Redon ; mais il en voulait plus, le juge ; il voulait la totale. Les soupçons portaient bien évidemment sur une liaison étroite avec la bande qui « travaillait » autour de la grange de la Brèche, mais aucune relation formelle n’était pour l’instant apparue dans les documents en leur possession. Les actions menées autour du château et celles qu’avaient entamées Le Guillou allaient peut-être brusquer les choses et amener les « dockers » à commettre une erreur. De toute façon la « livraison » de drogue prévue allait se faire dans les jours à venir, les livreurs ne pouvaient pas se permettre de garder une quantité importante de produit par devers eux, c’était trop dangereux. Il suffisait d’attendre et de bien se coordonner avec les stups et le poisson finirait bien par entrer dans la nasse tout seul.

Vers 5 heures du soir Le Guillou appela Janvier.  Il l’informa que le mouchard installé sous la voiture du »Maçon »  avait bien fonctionné .Ils avaient suivi les aller et retour de la voiture entre Plessac et Nantes . La voiture était rentrée sur Nantes au pied de l’immeuble où habitait José Grazzianni puis elle était repartie au Château de Kervaudan et enfin vers une destination inconnue des stups dans la banlieue de Nantes du coté de St Herblain , ils l’avaient localisée devant un hangar désaffecté récemment acheté par la société G2 . L’opération qui suivi fut « presque » un succés total , il y en avait pour plus de 120kgs  de cocaïne,  . C’était inespéré, dans le même filet fournisseur et acheteur ! Seul ombre au tableau « Le Duc » leur avait une fois de plus échappé !

Janvier n’en fut qu’à moitié surpris, il avait bien une idée de la façon dont il pouvait donner un petit coup de main à Le Guillou pour contrer ce fâcheux coup du sort. Il s’en ouvrit au juge .C’était un fameux pari mais … Le Guillou reçu un appel téléphonique du juge Adrien Brétécher à 5heures 30, ils tombèrent rapidement d’accord. Janvier avec l’aide du Lieutenant le Port « ceuillèrent »le Baron Patrick à son arrivée au Château… en taxi. Les temps sont durs ! ils allaient surement le devenir bien plus encore, mais le Baron ne s’en doutait pas ! L’interrogatoire du Baron dura 2 bonnes heures . Parfois houleux, toujours très courtois, volontairement imprécis de la part du Juge ; cet « échange » n’eut apparemment pas le résultat escompté , le Juge convint de relâcher provisoirement le Baron … Pour étrange que fut cette décision elle n’eut heureusement pas pour effet d’inciter Le Baron à la méfiance ; celui-ci élaborait déjà des plans de sauvegarde immédiats. Il n’allait surement pas se rendre à la convocation du « petit Juge » le lendemain matin. Il rentra immédiatement au Château , très énervé ,très pressé mais déterminé ,il avait à peine le temps de réunir un peu de menue monnaie, les codes de ses comptes en Suisse …. Sophie, elle pouvait toujours être utile ! Les vieilles familles ont tellement d’entre gens, et… basta ! Il arriva en trombe dans la grande salle du château et s’arrêta net en voyant José Grazzianni assis dans le fauteuil que se réservait le Vicomte . Mais ce n’était pas ce crime de lèse majesté qui lui coupa le souffle c’était plutôt la présence de José qu’il avait vu 3 heures avant menotté et emmené par la police. - Mais qu’est ce que tu fous ici ? Tu t’es échappé ? Les poulets t’ont relâché ? Raconte vite je suis pressé il faut que je me mette au vert ! - Vous serez très bientôt servi de ce point de vue là ! Mais c’est à l’ombre que vous serez ! La voix du Capitaine Janvier résonna comme un coup de gong dans le cerveau du Baron, alias « le Duc ». Immédiatement entouré par le Lieutenant Le Port et le gendarme Le Rohu qui lui passa les menottes, le Baron comprit que tout son univers venait de s’écrouler d’un coup. Le Guillou qui avait amené José sous sa responsabilité, à la demande du juge, poussa un grand Ouf ! de soulagement quand les deux comparses se retrouvèrent ensemble …dans le « panier à salade »

Le long travail de fourmis de la brigade des stups avait fini par payer… un petit peu aidé par la pugnacité d’un Janvier qui d’un seul coup se senti devenir très fatigué. Le Guillou jubilait ; ils avaient enfin identifié et coffrer « Le Duc », quant au Juge il allait pouvoir terminer une instruction brillante et rondement menée ; sa prochaine conférence avec ses pairs serait brillante et servirait à point nommé une carrière qui repartait sous de très bonnes augures. Deux membres de la communauté des âmes bien nées sous les verrous, voila qui allait alimenter les conversations dans le Landernau local des petits villages de Haute Bretagne. Quelques mois plus tard.... Janvier était installé sur la terrasse d’une coquette petite maison de la campagne dans les environs de Redon , à l’abri d’une tonnelle , il contemplait un paysage doux et paisible attendant que Denise qui s’affairait dans la cuisine , l’appelle pour le déjeuner. Il lisait les dernières nouvelles dans son habituel Ouest-France avec un petit sourire de satisfaction. En première page le journaliste annonçait le verdict du procès du gang des « dockers » : 30 ans pour le Baron 20ans pour le Vicomte et pour les gérants de la G2 10 ans pour les autres membres du gang La justice avait frappée fort , mais Janvier pensa à Amélie ,à Jeannot ,à Soisic aux petites gens de la famille Pirotais et de la famille Rosmadec qui s’étaient trouvés au mauvais endroit ,au mauvais moment , il pensa au vieux Lucien désormais seul avec le poids des ans et de la souffrance, le regard éteint à jamais ; avait-il un peu de culpabilité ou seulement la satisfaction de la vengeance assumée et de sa propre justice …rendue . A madame Rosmadec murée dans son chagrin, son mari n’avait pas survécu plus de 3 mois après la disparition de leur fille, mort de peines rentrées. La justice ne leur rendra jamais le bonheur perdu .Il lui reste le cimetière et les fleurs sur la tombe et ses longs monologues …seule.

Yves Janvier ex-Capitaine de Gendarmerie promu au grade de Commandant lors de son départ en retraite devait réapprendre à vivre autrement ,à ranger  ses soucis d’ancien flic dans un tiroir oublié de son cerveau. Il avait d’autres priorités au regard de sa famille trop longtemps négligée …et de lui-même. Ils avaient besoin de lui, il avait besoin d’eux, il pensa à Denise ,à Justine cela lui fit du bien ; il pensa à Bernard cela l’attrista. Celui-ci malgré l’aide d’un psychiatre compréhensif ,et la tendresse d’une Justine étonnante de maturité,  avait bien du mal à reprendre un rythme normal , à se débarrasser de ses démons. Il avait abandonné son travail d’ambulancier ,trop basique, pour lui… tous des « gogols » avait-il dit pour justifier sa démission .Il errait maintenant traînant son « mal-être » de bars en bars !
Janvier malgré tout, marcherait d’un pas calme et serein vers son destin de retraité ce sera un nouveau voyage, un nouveau challenge ; mais pour cela il savait qu’il serait accompagné, il ne sera plus seul désormais sur le chemin caillouteux et semé d’embûches qui mène aux verts pâturages de la sagesse … et sur les bords de La Vilaine . Son ami Yves Ménard, l’ancien Légiste,  l’ y attendait  pour lui enseigner l’art de la pêche au vif et des après midi à l’ombre des saules entre la sieste et le casse-croute de 5 heures arrosé d’un petit Savenniéres, des bords de Loire , maintenu au frais parmi les nénuphars et les petits gardons.

Denise vint doucement derrière lui, le déjeuner était prêt ,il sentit sa présence , se leva ,lui prit la main et entra dans la maison.

                                                                         Larmor Baden Le 11 Novembre 2009

a plus de 80%

¨ Pour tous ceux qui m’aident à supporter le quotidien. Caroline bien sur, les infirmières, les médecins, le kiné, l’orthophoniste, les amis avec une pensée particulière pour Luc et Françoise, pour Mie Jo et Jean Claude et pour Sophie… qui sait… et les prochains intervenants qui ne savent pas encore …

A + de 80%...

Partie 1. L’infirmière






Tous les jours Michel répétait les mêmes gestes, il suivait à la trace la progression de la maladie. Tous les jours il essayait de faire les mêmes mouvements, tous les jours il essuyait les mêmes refus de la part de son corps, mais il recommençait invariablement, soulevant à peine un bras, marchant à petits pas incertains d’une chaise à l’autre avec son déambulateur, soulevant sa cuillère jusqu’à mie parcours et s’aidant de l’autre main pour finir le geste, tous les jours il suivait le même rituel, gardant pour lui ses petites victoires et ses plus nombreuses petites défaites. Il prenait moins de risques maintenant, les chutes se faisaient plus rares ; heureusement car leur effet était catastrophique, il prenait en pleine figure l’évidence de sa maladie et sa protection intérieure s’en trouvait détruite. Il lui fallait alors, se reconstruire un monde d’illusions, basé sur l’espérance d’une thérapie qui pourrait si ce n’est le remettre sur pieds, tout au moins le sauver d’une terrible agonie annoncée ; une déchéance programmée, une descente lente inexorable vers l’inconnu de sa douleur. Il luttait tous les jours comme il l’avait toujours fait toute sa vie, mais parfois le courage lui manquait car les forces lui manquaient, il savait qu’un jour viendrait où il ne pourrait plus quitter son lit où il ne trouverait plus l’énergie suffisante pour articuler trois mots. Un jour… peut-être demain ! Il attendait, comme tous les jours maintenant, son infirmière qui venait pour le laver et l’habiller. Il tenait absolument à rester propre, à sentir bon et à paraitre dans des habits de bonne coupe pour les éventuels visiteurs qui pourraient passer le voir. C’était sa petite coquetterie quotidienne et cela prenait beaucoup de temps car il voulait exécuter lui-même ce qu’il pouvait encore faire. Rasage, un peu de crème hydratante sur la figure, quelques finitions de confort et un court instant il se sentait presque comme tout le monde. Après la toilette si le temps le permettait il avait pour habitude d’aller faire un tour sur le port avec son scooter électrique. Cet engin était une invention bénie des dieux car il pouvait comme bon lui semblait aller prendre son bol d’air marin et s’emplir les yeux du spectacle de la mer toujours en renouvellement. Il commençait à être connu dans le bourg et avait ses rencontres de fortune de handicap ; plusieurs autres personnes bénéficiaient de ce moyen de transport et la communauté de la dépendance jouant, ils se rencontraient pour échanger quelques mots comme des anciens combattants d’une guerre passée et perdue. Malheureusement pour lui sa propre guerre continuait, il bénéficiait du statut un peu spécial que confère l’appartenance au club très fermé des malades atteints par la Maladie de Charcot, aussi appelée la Sclérose Latérale Amyotrophique (la S.L.A.). Pour lui, demain était toujours en devenir, un devenir de plus en plus difficile à gérer. Mais pour l’instant il attendait sagement (pouvait-il en être autrement ?) devant l’écran de son P.C. que son infirmière vienne pour l’aider à se faire présentable pour la journée. C’était le moment important de la matinée ! La sonnette se fit entendre et les premiers mouvements d’Amélie résonnèrent dans la maison…. Puis plus rien, si ce n’était comme un bruit de chute qui l’intrigua un peu ; mais comme à son habitude il salua l’entrée d’Amélie par un sonore (autant qu’il le put) : Bonjour ! Auquel elle répondait invariablement par un : Comment ça va aujourd’hui ? Pas de réponses, rien ! Inquiet, il prit son déambulateur se mit en position de se lever… réussit à la deuxième tentative et se dirigea vers le vestibule aussi vite que ses pas de malade le lui permettaient. Alors il vit le corps d’une femme qu’il ne connaissait pas, étendu au travers de la porte et baignant dans une mare de sang qui allait s’élargissant. La surprise le fit presque tomber, c’eut été un comble car dans son état il était totalement incapable de se relever, il se précipita avec beaucoup de précautions et de temps, vers le téléphone pour appeler les pompiers et la police. Passons sur les difficultés qu’il rencontra avec les fonctionnaires qui voulaient à tout prix qu’il s’exprime de façon plus clair ! Il attendit, maudissant la maladie qui l’empêchait de se porter au secours de la malheureuse. Devant l’immobilité du corps de la victime il eut l’impression que de toute façon il était trop tard, personne ne pouvait plus rien pour elle. La flèche qui l’avait atteinte en plein cœur n’avait pas fait de détails. C’était une flèche faite pour tuer le gros gibier, sans doute tirée avec un arc compound façon Rambo, à moins de 20 mètres, elle n’avait eu aucune chance. La mare de sang s’élargissait autour d’elle, lui, immobile mais sentant l’engourdissement gagner tous ses muscles trouva l’énergie suffisante pour aller s’asseoir sur la chaise la plus proche. Il réfléchit à la situation nouvelle qu’il rencontrait par cette soudaine irruption de la violence dans l’univers aseptisé de la maladie. Sa femme, l’attentionnée et protectrice Caroline s’était absentée quelques minutes pour aller sur le marché faire quelques courses, elle allait surement revenir avant l’arrivée bruyante de la maréchaussée et des pompiers. Il attendait cloué sur sa chaise se demandant si le tueur n’était pas derrière la porte, prêt à accomplir un autre meurtre sur sa propre personne. Il en était parfois à se demander si le passage de l’autre côté n’était pas la solution à ses problèmes mais il ne voulait pas que ce voyage lui fut imposé par qui que ce soit, en tous les cas pas comme cela. Les exclamations pour le moins que l’on puisse dire, affolées, de Caroline le tirèrent de ses considérations morbides, il y avait de la crise de nerfs dans l’air, heureusement , elle avait eu la bonne idée d’inviter une vieille connaissance à venir prendre un Pur Malt en apéritif, le Commissaire Le Huédé qui passait en famille des vacances bien méritées après la conclusion de cette pénible affaire de Corbeau dans la région de Chateaubourg. Le Commissaire, en homme de l’art, prit les choses en mains, il évita à son ami les pénibles explications avec la maréchaussée et les pompiers et régla avec les autorités locales les problèmes administratifs. Michel devait seulement se rendre le lendemain au commissariat pour signer sa déposition. La victime fut rapidement identifiée comme étant une remplaçante des infirmières. Elle s’appelait Judith Atkinson, d’origine anglaise mais avec un passeport français, elle avait 33ans. Elle avait une adresse à Vannes. Le commissaire Yves Le Huédé, après que tout le monde fut parti vers d’autres…cieux, s’assit lourdement dans un des fauteuils de la terrasse :  Alors là on peut dire que je l’aie bien mérité ce Talisker dont ta femme me dit que tu en apprécies tant le goût que j’avais intérêt à venir vite te rendre visite si je voulais partager avec toi ce fameux fumet tourbé qui vient du Nord de l’Ecosse.  Assieds toi mon ami, il y aura toujours pour toi, dans cette maison, ce qu’il faut pour étancher ta soif, dussé-je vider mes réserves secrètes.  Dis moi c’est une drôle de façon de commencer la semaine de tuer ton infirmière, tu ne trouves pas ?  Je tombe des nues ! Pourquoi elle ? Pourquoi devant chez moi ?  La première question est pour l’instant sans réponse et fera l’objet de l’enquête, quant à la deuxième question il semblerait que le tueur avait besoin d’arbres pour se cacher et que ce gros chêne devant chez toi soit absolument parfait pour tendre une embuscade.  Oui, mais cela fait beaucoup de questions sans réponses.  Allez ne t’en fait pas ; tu n’y es pour rien et buvons à la santé des vivants ! Et toi comment te sens tu ?  Bof ! La flèche m’a rappelée l’époque où je tirais à l’arc avec mes amis de Triel sur Seine. C’est grâce à ce passé que j’aie tout de suite identifié l’arme du crime. Elle n’avait aucune chance, tu sais que l’on peut tuer des sangliers avec une arme pareille ! Mais à part cela je vais aussi bien que l’on peut aller avec cette fichue maladie.  Tu m’as l’air un peu fataliste.  Non réaliste ! Tu vois j’aie déjà rangé dans l’armoire aux souvenirs beaucoup de choses alors parfois cela déborde et j’aie du mal à remettre en place, au placard, les sensations que je n’éprouverais plus jamais. Mais c’est bon d’avoir un ami pour en parler. Nous avons tous des souvenirs, je le sais bien, disons que pour moi il y en a un peu trop qui se précipitent à la porte en même temps et qui voudraient revivre. Les départs au petit matin sur la grève pendant les grandes marées, l’odeur du goémon le nez sur les trous à crabes, la pêche aux palourdes ! et pleins d’autres choses. Un jour je te raconterais les hardes de sangliers entrevues dans la brume, sur le parcours du Golf de l’Isle Adam, et puis les chevreuils et puis cette sensation délicieuse d’être le premier de la journée à fouler l’herbe des « fairways ». Je te raconterais tellement de choses qu’une bouteille de pur Malt n’y suffira pas. En attendant jetons un sort à celle-ci. Elle est là uniquement pour les amis surtout pas pour les prédateurs comme certains de mes anciens copains de Golf qui savaient reconnaître une étiquette de valeur mais n’avaient pas l’éducation subtile du palais que nous partageons toi et moi. Pour eux la quantité et l’ivresse primait sur la qualité. Ainsi les minutes et même plus que cela, s’écoulèrent en évoquant quelques bons moments de la vie passée. Personne ne fit allusion au drame qui venait de se dérouler quelques minutes auparavant, par pudeur pour Yves Le Huédé ; parce qu’il avait un autre combat avec lui – même, pour Michel, et que pour l’instant il n’y avait pas de place pour autre chose dans sa tête. Il réfléchirait plus tard à cette histoire après le déjeuner et la sieste lorsque ses idées seront débarrassées de la douce torpeur qui commençait à l’envahir après que ce pur produit de la région des Celtes du Nord eut produit son effet anesthésiant sur sa douleur de vivre. Ce fut un déjeuner fort agréable sous le préau qu’ils avaient fait aménager sur le coté de leur maison. Caroline avait préparé un veau au Curry qui n’avait pas son équivalent même dans le restaurant indien d’ Auray, il y avait juste assez de piments pour souligner les épices exotiques qui entraient dans la composition de ce curry un peu arrangé par les bons soins d’un ami voyageur et mettre en valeur l’ensemble de ce plat qui vous transportait au-delà des mers. Le tout arrosé d’un « Mondeuse » qu’il venait de faire rentrer par les bons soins du Savour Club… il y avait encore des moments où la vie avait du charme ! Après le café, agrémenté d’un carré de chocolat spécial diabétique fournit par une boutique spécialisée de Vannes, il commença une indispensable sieste réparatrice. Elle fut troublée par l’image de la flèche transperçant cette pauvre infirmière qui s’imprimait en filigrane sur les autres « visions » de ses rêves. Il ne pouvait chasser le tableau représentant le visage surpris de la victime. Quel était le mobile ? Il en saurait peut être plus demain matin lors de sa déposition au commissariat. La sieste terminée il se brancha sur ses mails et entrepris comme à son habitude la consultation des sites aux U.S. pour suivre les évolutions de la recherche sur sa maladie. Ils annonçaient un congrès pour le mois prochain et toujours les mêmes molécules en essai avec des protocoles inchangés qui pour l’instant ne dépassaient pas la Phase 2. Il lui semblait que la communauté scientifique s’inquiétait du nombre croissant de jeunes qui étaient malades de la S.L.A. alors que, jusqu’à une date récente, c’était une maladie dont l’occurrence se situait plutôt dans la tranche d’âge des plus de 55 ans. Les études en cours si tant est qu’elles aboutissent ne donneraient pas lieu à une thérapie avant 2 ou 3 ans, ce délai semblait très long pour tout le monde, mais sans doute nécessaire pour assurer l’innocuité des médicaments et éviter les dommages collatéraux. Tiendrait-il jusque là, c’était la question majeure qu’il se posait en secret tous les jours ? Tenir, cela voulait dire pour lui accepter le niveau toujours croissant de souffrances quotidiennes, ce mal-être qui l’empêchait de dormir normalement, qui habitait en permanence son corps, ses muscles, c’était un problème de, durée malgré tout, supporter ce corps qu’il ne pouvait plus commander, les crampes, les douleurs fulgurantes…

La consultation terminée il appela Yves Le Huédé pour se tenir au courant de l’évolution de l’enquête :

 Bonjour Yves, as-tu des nouvelles de notre victime ?  Eh bien pas beaucoup, mais quand même un peu. Il semblerait que l’infirmière travaillait aussi pour un labo de recherche avancée qui a investi beaucoup d’argent sur une molécule qui pourrait soigner la SLA et la SEP( sclérose en plaques). Les enjeux sont considérables, rien qu’en France il y a plus de 600000 malades, alors tu imagines dans un pays comme la Chine !.  Oui bien sur, je connais cette molécule. C’est la NS260 mais ils n’en sont qu’en fin de phase 2 c’est-à-dire qu’il leur faut au moins 2 à 3 ans avant d’espérer la mettre sur le marché, si les études confirment les espoirs qu’ils ont soulevés cette année lors du Congrès de Berlin, à l’annonce des résultats de cette phase. J’ai d’ailleurs été membre de la première cohorte de patients pour la phase 1-2, avec une première injection d’une dose moyenne de 100mg il y a 4 mois. Mais pourquoi me parles-tu de la Chine ?  C’est très bizarre mais l’infirmière devait partir en vacances la semaine prochaine en Chine ; alors j’ai fait un rapprochement je l’avoue un peu osé !  Pas si osé que cela, les labos signent beaucoup d’accords avec les labos chinois, c’est le cas de NEUROSCIENCES qui développe la NS260. Les possibilités d’essais sur un échantillon de la population reviennent beaucoup moins chères et sont plus faciles qu’en Europe et surtout qu’aux U.S.  Oui, il y a peut –être quelque chose à creuser de ce coté là ? J’en parlerais au Commissaire Le Port qui est chargé de l’enquête, c’est un ami, je l’aie eu comme adjoint pendant quelques années, il est très efficace.  Je dois le voir demain, téléphone lui avant.  O.K. Porte toi bien. A plus ! La soirée se passa sans histoire. Au matin ils déjeunèrent sous le préau avec le chant des oiseaux en bruit de fonds. C’était vraiment un endroit emplis de sérénité et de quiétude, on était loin du drame qui s’était déroulé la veille. Michel se dirigea vers la salle de bains où, aider de Caroline, il commença le long et fastidieux processus de la toilette, puisque cette fois-ci l’infirmière ne pouvait accomplir sa mission ! Il réfléchissait à cette histoire de Chine et de protocole sans qu’il puisse trouver un lien avec un assassinat violent et utilisant ce type d’arme ! C’était le moins que l’on puisse dire ; étrange ! Très étrange ! Il n’y avait pas grand-chose au courrier sauf un avis de passage du Laboratoire NEUROSCIENCES celui-là même qui possédait la molécule NS260, qui annonçait la visite d’un infirmier pour une prise de sang de contrôle, il procédait ainsi régulièrement depuis la fin de la Phase1. Rien que de plus normal ! Mais Michel se demandait s’il n’y avait pas un lien entre d’une part le labo et d’autre part le meurtre de l’infirmière. Pourquoi ? Et quels étaient les vrais tests en cours ? D’après les gens du labo il s’agissait seulement d’étudier la cinématique d’élimination du médicament, mais était-ce uniquement cela ? En fait Michel pensait que l’infirmière aurait pu être impliquée dans une histoire de captation de protocole et qu’elle aurait pu travailler pour deux labos à la fois ; et la question secondaire était : Pour servir quels intérêts ? Il se réserverait d’en parler à Yves et n’en toucherait mot lors de sa visite au commissariat car il avait besoin de clarifier ses idées et de vérifier certaines hypothèses. Après un déjeuner léger, ils se préparèrent pour aller ensemble à Vannes signer la déposition et faire le point sur l’affaire avec le Commissaire Erwan Le Port. L’utilisation d’un scooter électrique démontable permettait à Michel de se déplacer sans problème partout où il n’y avait pas de marches. Après la signature ils furent introduits dans le bureau du Commissaire Le Port :  Bonjour Michel, nous sommes de vieilles connaissances n’est ce pas ? Nous avons travaillé ensemble avec Janvier à l’époque où il suivait sa dernière enquête !  Oui, mais je marchais à cette époque, alors que maintenant…  Revenons à notre histoire d’assassinat. Avez-vous une idée du mobile ?  Non, d’autant que je n’avais jamais vu la victime auparavant.  Nous savons qu’elle travaillait en fait pour plusieurs labos dont elle suivait les protocoles d’essais sur les malades résidants en Bretagne après qu’ils quittaient la surveillance directe de l’hôpital. Elle faisait aussi des remplacements pendant les périodes creuses. C’est dans ce cadre qu’elle devait venir chez vous. Ce qui nous intrigue c’est d’abord son train de vie qui ne correspond nullement à ses rentrées officielles mais c’est aussi ses fréquents voyages en Chine. C’est vrai que ce pays est très attachant dans sa diversité mais pourquoi résidait- elle toujours à Shanghaï ? Cela fait beaucoup de questions mais nous connaissons votre perspicacité et nous comptons sur vous pour nous aider à y voir plus clair.  Bien sur je ferais de mon mieux mais vous savez que mes moyens sont limités à l’utilisation d’un ordinateur, et encore je ne suis pas un expert.  Ts.Ts … Je suis un lecteur assidu de vos excellentes nouvelles policières et j’en apprécie beaucoup l’humour et la finesse d’analyse.( un coup de brosse à reluire dans le sens du poil faisait toujours plaisir) Je pense que ces qualités appliquées à la réalité d’une vraie enquête policière ne peuvent qu’être très utiles pour nous.  Vous me flattez, mais c’est toujours agréable d’être apprécié, c’est plutôt rare, je ferais de mon mieux pour vous aider si tant est que de votre côté vous me teniez informé de vos conclusions.  Cela va de soi. Sur ces paroles de flic, c’est-à-dire qu’il n’en croyait pas un mot, ils se quittèrent chaleureusement se jurant de collaborer dans le meilleur esprit possible ! Comme ils étaient à Vannes ils en profitèrent pour passer à la poissonnerie Pierre pour y acheter un vrai Bar de ligne qu’ils prépareraient le soir en grillade au beurre blanc avec, bien sûr, des échalotes grises dont il se fournissait chez un maraîcher des Halles de la Place des Lices. L’après midi se passa comme d’habitude, une sieste pour Michel, d’interminables coups de fil pour Caroline où, bien sûr, les derniers évènements furent amplement commentés et on se retrouva autour de 6 heures ; l’un devant son ordinateur, l’autre à vaquer aux nombreuses tâches ménagères dans une maison qui demandait beaucoup d’énergie pour toujours être agréable d’y vivre et d’y accueillir des amis. Ce qui se produisit sur le coup de six heures et demie où Yves Le Huédé et son épouse Younna passèrent pour venir aux nouvelles après la visite au Commissariat. Michel et Yves en profitèrent pour aller faire un tour sur le port pendant que Caroline et Younna échangeaient, qui des recettes de cuisines pour agrémenter au mieux les poissons du Golfe daurades et autres Lieus jaunes ou Bars, qui des nouvelles de tous les amis qu’ils avaient en communs dans ce microcosme du Golfe du Morbihan. La promenade le long du rivage était toujours aussi apaisante et le spectacle des bateaux se balançant doucement sur leurs corps mort toujours aussi beau, jamais Michel ne s’en lassait. Tous les jours, il savourait la chance qu’il avait de vivre dans un endroit pareil en pensant aux pauvres parisiens qui devaient courir toute la journée dans le bruit et la pollution, pas étonnant qu’on les reconnaissent aussi facilement lorsqu’ils venaient se décrasser en Bretagne, c’étaient les seuls qui ne disaient jamais bonjour lorsqu’on les croisaient dans la rue. Ils gardaient par devers eux une agressive protection d’indifférence qui les éloignait du contact naturel et simple prodigué par les gens du cru.  Tu vois c’est toujours aussi magnifique, je suis émerveillé comme au premier jour.  Comment fais tu pour avoir toujours le moral ?  Ce n’est pas toujours le cas tu sais, alors je viens ici et je contemple la mer pendant des heures, c’est ma méditation ! Cela a toujours eu le même effet bénéfique sur moi ! Mais depuis que je suis malade mon échelle de valeurs a changé. Le temps s’écoule différemment, plus lentement, plus en fonction des saisons, par exemple je jouis pleinement du mois de Septembre et des belles journées de la fin de l’été, l’été de la saint Michel, une sorte d’été indien comme aux Etats Unis. Ces belles journées me préparent pour les jours plus froids et plus humides de l’automne ; je ressens la caresse du soleil comme un cadeau pour mon corps meurtri. Je ne me presse plus, les choses viennent comme elles viennent, et si on est en retard à un rendez vous tant pis, si ce qu’on doit faire aujourd’hui n’est pas fait ce sera fait demain ou après demain ou un autre jour. La seule chose qui compte maintenant c’est l’instant. Ne pas avoir de crampes, pouvoir respirer, manger des choses que je peux saisir seul, de la main gauche, dormir oh dormir ! Pour me reposer, pour oublier… tu vois des choses élémentaires somme toute, des sensations très bestiales. Alors, je me sens très détaché de l’affaire en cours, elle m’intéresse intellectuellement parlant mais je ne suis pas impliqué, du moins je ne me sens pas intéressé comme je pouvais l’être avant. J’aie changé Yves ! Je ne sais pas si c’est bien mais cette saloperie me bouffe de l’intérieur. Ils continuèrent en silence le long de la digue qui protège les maisons lors des grandes marées. L’air sentait le goémon frais déposé par le jusant, les bateaux commençaient à se coucher sur le flanc, les mouettes et les sternes cherchaient leur pitance dans un ballet de folles plongées dans les eaux du port, il ne fallait surtout pas rompre la magie de cet instant fragile. Ils continuèrent ainsi jusqu’au bout de la jetée et ils firent demi-tour remontant vers la maison.  Cette malheureuse n’a pas eu le temps de profiter des beautés de notre Bretagne Sud, c’est dommage pour elle.  Tu sais Michel je ne crois pas qu’elle y était très sensible, elle avait une vie trop agitée pour cela.  Oui c’est ce que m’a dit le Commissaire Le Port. J’ai tout de suite pensé à une affaire de captation de protocole mais je ne lui en aie pas parlé, c’est un peu trop flou pour l’instant.  Explique-toi mieux !  Les labos chinois sont très intéressés par les études menées à coup de millions de dollars par les labos Américains mais ils ne veulent pas payer les royalties. Alors dès qu’une molécule est annoncée comme étant prometteuse, généralement en fin de phase 2, les labos chinois essaient d’obtenir des infos directement à partir des échantillons prélevés sur les malades, biopsies, prise de sang etc. Tous les moyens sont bons, c’est le grand jeu de l’espionnage industriel. Les infirmières de terrain peuvent constituer un élément important de leurs réseaux d’information.  Oui mais je comprends mal. Ton labo, NEUROSCIENCES, n’a t’il pas signé un accord avec un labo chinois, pour développer et investir en commun sur cette nouvelle molécule ?  Si bien sûr, mais ils étaient plusieurs labos en concurrence, et forcément, la signature de l’accord a fait des jaloux… ou des envieux. Tu sais, en particulier aux US, il faut absolument publier des résultats quand on cherche des Dollars. La recherche sur ces maladies rares est souvent menée par de petites structures qui n’ont pas les moyens des grands labos pour mener à bien la totalité des essais, ni surtout la mise en production industrielle. Alors c’est très difficile de garder secret les développements des études.  Oui mais cela ne donne pas un mobile pour l’assassinat sauvage d’une infirmière.  Qui sait ? A-t-elle suivi toutes les instructions de ses commanditaires ? Il y a-t-il plusieurs organisations sur le coup ? Et puis il n’y a peut être pas que les chinois sur le coup, les coréens et les japonais ne sont pas mauvais non plus quand il s’agit de voler les études industrielles des autres ! Leur marche lente en remontant du port et en empruntant les petites rues tortueuses de cet ancien village de pêcheurs réclamait toute l’attention de Michel avec son scooter électrique, aussi terminèrent-ils là leur conversation.

Ils étaient arrivés près de la maison et les odeurs de grillades détournèrent leur attention des élucubrations médicamento-policières vers des « nourritures terrestres » plus intéressantes à étudier. Le Bar était parfait, le beurre blanc sublime, le vin (un Chablis) divin, et la conversion subtile et joyeuse à la fois. La SLA fut repoussée une fois de plus dans le domaine des faits divers, donc personne n’en a parlé et c’était très bien ainsi. En partant, Michel dit simplement à Yves qu’il allait se renseigner un peu plus sur les labos chinois !!! Juste avant de se coucher il chercha sur internet les relations possibles entre la SLA la SEP et les recherches en cours. Il trouva beaucoup d’annonces mais rien qui put attirer son attention ou qui fut en relation avec une affaire d’espionnage industriel. On était plutôt discret dans le monde des petites pilules !

Comme il était membre d’un « forum » sur le net, uniquement dédié à la SLA, ses conséquences sur la vie de tous les jours, les traitements, les études, etc. Il lança une question générale sur les labos chinois et sur les soins à domicile qui pourraient donner lieu à des manœuvres délictueuses ou à des utilisations frauduleuses des résultats d’analyses… juste pour voir… Il y avait plus de 500 membres qui correspondaient entre eux sur tous les sujets et certains étaient fort bien renseignés, les informations venaient de toute la France et du Canada.

La nuit se passa comme d’habitude avec son lot de péripéties, d’insomnies passagères, de difficultés diverses à se lever pour aller aux toilettes, à se tourner, agrémentée ça et là de toux ou d’éternuements et de sensations d’étouffements de plus en plus difficiles à supporter…une nuit normale quoi ! Il faisait chambre à part avec Caroline car il fallait bien qu’elle dorme un peu mais ils étaient reliés en permanence par un système d’alerte, si besoin était. Le lendemain matin, il consulta ses mails et fut surpris par la réaction rapide de certains membres du forum. La journée s’annonçait bien, d’une part il faisait beau et d’autre part il y avait de l’agitation sur la toile ! Michel attendit la fin de la matinée pour permettre aux internautes qui avaient quelque chose à écrire sur le sujet de le faire, et pour lui, de préparer une synthèse pour en parler à Yves et au commissaire Le Port. Cela commençait à être intéressant ! En attendant il envoya quelques mails à ses filles, comme tous les matins. C’était son petit moment d’intimité où elles lui racontaient les joies et les petits malheurs de la famille. Ils en parlaient avec une complicité retrouvée que la maladie avait développée pour le plus grand bonheur de tous ! Il reçut un mail de sa sœur cadette qui annonçait son passage sur le chemin de retour de leur gîte espagnol ! Elle avait un passager supplémentaire en la personne d’un curé espagnol qui avait profité de leur voiture pour remonter avec eux vers la Bretagne. Elle avait souvent un entourage très protecteur de curés ou de saints en puissance qui semblaient être là pour la protéger des vilains mécréants comme son frère, Michel faisait parti de la sous branche des irréductibles sur lesquels elle se devait d’exercer sa mission de prosélyte assidue de la secte la plus influente en Bretagne, le catholicisme granitique !!! Mais c’était la famille et Michel se faisait une douce et agréable violence pour aller approvisionner sa cave en whisky car son beau-frère savait apprécier aussi les bonnes choses de la terre. Ils échangeaient souvent des mails sur les thèmes importants de la vie ; à savoir : Où vais-je ? D’où vins-je ? Qui suis-je ? Manière de provoquer ? Ou de se cacher derrière la provocation pour éviter de se poser les vraies questions ? Façon de régler ses comptes, pour cet écorché vif, avec une société qui ne lui donnait pas les bonnes réponses et une église qui l’avait tant déçu ? Un jeu, dans lequel il avait du mal à cacher son amertume ? Ou simple défi intellectuel ? Il y avait surement un peu de tout cela, la maladie lui donnait parfois une vision déformée de la vie…. Parce qu’elle le mettait en face de la mort. Michel reprit ses mails et constata qu’il en avait reçu plus de 10 qui relataient à peu près les mêmes faits, principalement dans l’ouest de la France : • Une infirmière se faisant passée pour une envoyée de NEUROSCIENCES avait effectué des prélèvements sanguins dont on n’avait visiblement aucune trace dans le déroulement normal du protocole. • Toutes les victimes étaient soit en post- Phase1 soit en Phase 2 de la même molécule, la NS260 • Toutes les visites avaient eu lieu dans le courant du mois dans l’ouest du pays. Michel informa immédiatement Yves et Le Port. Ils convinrent de se retrouver le soir à la maison… pour un apéritif de travail. Caroline prépara ce que l’on appelait un apéritif dînatoire. Il y avait autant à boire qu’à manger, mais le manger était à base de produits préparés par une fumerie artisanale de saumon d’Arzon dont la variété (rillettes, petits boudins de poissons, saumons fumés etc.) était à la fois agréable à l’œil et riche de promesses gustatives plus exotiques les unes que les autres. Ils arrivèrent ensemble sur le coup de 6 heures, curieux des résultats de l’enquête sur internet :  Alors Sherlock ! Montre-nous le résultat de tes investigations  Venez voir je vous ai préparé un petit résumé synthétique et j’ai imprimé toutes les réponses pour que vous les analysiez dans le détail avec les moyens de la Brigade scientifique.  Tu sais que je vais t’embaucher comme auxiliaire contractuel !  Bon passons aux première constations : Il apparaît de façon évidente que nous avons affaire à un réseau qui opère surtout dans l’ouest de la France. D’autre part le labo Neurosciences semble le seul visé ainsi que sa molécule NS260.  La question est : Qui mène l’attaque et pourquoi avoir éliminé Judith Atkinson ?  Nous pouvons tenter de répondre à ces questions : La première réponse est générale il s’agit surement d’un labo étranger qui a commandité le piratage à une organisation structurée d’espionnage industriel. Pour la deuxième question ; Pourquoi ? La réponse est encore plus vague, s’agit-il d’une rivalité entre labo et dans ce cas Judith aurait été démasquée comme agent double ou bien s’apprêtait-elle à abandonner le travail pour des raisons que nous devons découvrir ? Et dans ce cas elle a été abattue pour des raisons de sécurité et d’exemplarité sur les autres membres du réseau !  Oui il y a beaucoup de travail en perspective pour les fins limiers que vous êtes mais en attendant passons aux choses sérieuses sinon le Champagne va se réchauffer ! La soirée continua sur le ton humoristique malgré la gravité apparente de la situation, mais il faut bien vivre et vivre bien ne faisait de mal à personne. Le lendemain matin, Michel devait aller consulter son neurologue à Lorient, Caroline conduisait. Avec le doux ronronnement de la voiture, il somnolait en réfléchissant à la suite des évènements. C’est avec un brusque soubresaut inhabituel sur cette voie rapide qu’il comprit qu’il n’avait pas pris l’affaire par le bon bout. Au lieu de poser la question sur les visites inopportunes d’infirmiers indélicats, il devait simplement identifier les malades membres de la première cohorte de la phase1 du protocole NS260 qui n’avaient pas encore reçu de visite … et leur tendre un piège avec l’aide de la Police. Il en parlerait à Erwan le Port dès son retour. Les abords de l’hôpital étaient en travaux et ils mirent beaucoup de temps pour atteindre le vieux bâtiment réservé à la Neurologie. Il se présentait à la consultation, plus par politesse envers le Neurologue qui prenait sur son temps pour le recevoir et lui dire qu’il n’avait pas de traitement, que par réelle nécessité. Ils furent reçus presqu’à l’heure du rendez vous et la conversation se déroula entre eux comme entre deux hommes du monde devisant sur une question scientifique dont ils ignoraient complètement le pourquoi et le comment ! Le spécialiste constata la lenteur de la progression des dégâts de la maladie et en fut fort satisfait ! Michel l’avait déjà constaté depuis bien longtemps et n’avait pas besoin de la perspicacité d’un praticien qui avait fait dix ans d’études pour faire le même diagnostique. Ils convinrent donc de se revoir dans trois mois ! A peine rentré à Larmor Baden, il lança tout de suite sur le forum, une nouvelle recherche et appela le commissaire Le Port.  Bonjour Commissaire comment allez vous ce matin ?  Un peu mal à la tête j’ai dû trop forcer sur le Champagne chez vous, hier soir, je n’aie pas l’habitude et ma pauvre tête de flic a du mal à remettre les choses dans l’ordre ce matin. Ma femme était le moins que l’on puisse dire un peu surprise de me voir revenir de chez un « paralytique » dans cet état de délabrement, il y avait un peu de suspicion dans ses questions.  Vous ne sembliez pas si délabrés que cela en partant, c’est vrai que si vous aviez soufflé dans le ballon vous auriez peut-être passé la nuit au poste ! Il faudra que vous veniez dîner à la maison un de ces soirs nous aurions plaisir à vous voir en dehors du cadre de cette enquête et à faire la connaissance de Mme Le Port.  Oui cela sera avec plaisir.  Je voulais vous appeler pour une autre chose, en fait je n’ai pas posé la bonne question à mes collègues sur le forum. J’ai corrigé cela ce matin. Si nous pouvons identifier les malades suivis par le même labo mais qui n’ont pas encore été visités par un vrai/faux infirmier vous pourriez peut-être organiser une souricière.  Oui c’est une bonne idée prévenez moi si vous avez des résultats.  Bon je ne vais pas vous déranger plus longtemps, allez prendre un grand verre d’eau avec deux comprimés d’Alka Seltzer.  Bien Docteur au revoir ! La sieste fut très calme et particulièrement longue, il avait besoin de récupérer de son déplacement du matin. Michel se senti, soudain très fatigué c’était comme si brusquement ses muscles des jambes et des bras ne répondaient plus. Il ne dit rien à personne, espérant que ces désagréments soient seulement passagers mais en lui-même il savait très bien que c’était le signe d’une brusque aggravation de son état. Il avait eu des signes précurseurs dont il n’avait pas parlé, comme une difficulté particulière à prononcer certains mots et il ressentait parfois une sensation d’étouffement un peu paniquante. Enfin c’était presque normal dans le cadre de la SLA et il n’y avait rien à faire sauf peut être à réfléchir à certains aménagements de la maison pour rendre les déplacements plus faciles quand il ne se déplacerait plus qu’en fauteuil roulant. Sa sœur bien aimée, annonçait son passage pour le lendemain, avec son curé espagnol et son mari… ! Il allait devoir tenir sa langue s’il ne voulait pas créer d’incident diplomatique… mais résisterait –il à ce plaisir ? Il retourna à son P.C. pour vérifier s’il avait déjà quelques réponses… Rien ! C’était le grand vide, sur son écran désespérément muet, il tapa machinalement l’adresse du commissariat et se rendit compte qu’il était quelque peu manipulé par le gentil commissaire Le Port, trop gentil pour être…. Il n’avait eu aucune information venant de sa part, rien sur la fameuse Judith, rien sur les résultats de la perquisition chez elle, rien sur l’enquête de voisinage, sur le compte en banque etc. . La Police était bien égale à elle-même, elle prenait et ne donnait rien. Il rédigea un mail dans ce sens où il fit part de sa surprise ironique d’avoir si peu d’informations venant de sa part qu’il comprenait que la police ait besoin de s’appuyer sur les « .forces » d’un paralytique pour montrer un semblant d’efficacité ! Puis, la soirée s’annonçant calme, il s’installa devant son grand écran plat pour suivre les dernières informations sur BFM TV. La speakerine parlait des prochaines grèves et d’un accident d’avion qui s’était produit au Yémen. Il se souvint d’avoir pris plusieurs fois un avion de cette compagnie que les Européens surnommaient « Inch Allah Airways » C’était bien le sentiment que vous aviez lorsque vous étiez obligés de prendre des avions aussi délabrés. La speakerine continuait son speech dans une succession de malheurs ou de catastrophes dus pour la plupart à l’imprévoyance ou à la négligence des humains. Vint la partie réservée aux nouvelles scientifiques et là son attention fut brusquement alertée lorsqu’il entendit prononcer le mot SLA. D’une part la speakerine annonçait l’émergence d’un nouveau traitement à partir de cellules souches et d’autre part qu’une nouvelle méthode avait été développée par un labo chinois à partir de cellules dites autologues c’est-à-dire provenant du malade lui-même, qui assurait un succès à presque 100%. Interloqué, Michel bondit immédiatement sur internet pour essayer d’en savoir un peu plus. Là, il fut immédiatement rassuré ; si on peut l’être quand on se rend compte qu’il n’y a toujours pas de traitement sûr. Il n’avait pas laissé passer une information sans qu’il n’ait analysé, avec ses faibles moyens, les possibles avantages ou les dangers d’une éventuelle nouvelle thérapie. En ce qui concerne les cellules souches, il savait qu’un marché évalué à plusieurs milliards était en jeu, mais qu’il y avait encore beaucoup d’inconnu. Certains labos peu scrupuleux faisaient briller le miroir aux alouettes pour essayer de capter avant tout le monde une part de ce marché, en laissant filtrer des informations qui donnaient à croire qu’ils avaient trouvé la « martingale » de la réussite. Ce n’était pas très honnête, et certains se laissaient leurrer en prenant un risque énorme de développer des tumeurs malignes et en laissant plusieurs milliers d’€ d’honoraires dans l’escarcelle de ces labos. Le marché du handicap était très rentable car profitant de la douleur des uns il était facile, pour les « marchands » de les attirer vers les produits miracles ! Les gourous avaient encore un bel avenir devant eux. La nuit fut calme, on était Samedi, et le silence emplissait la maison comme une espèce de chape de plomb. Michel se leva vers 9 heures, il ingurgita ses nombreuses pilules du matin et prit le petit déjeuner dehors, sous le préau, avec Caroline. Rien ne venait troubler la quiétude du lieu. Après une vie de labeurs dans le bruit et la folie agressive de la foule parisienne, ils appréciaient le calme et la sérénité qui habitaient cet endroit. Particulièrement, lorsque Michel se promenait sur les bords de la baie où se balançaient les bateaux de plaisance au dessus desquels quelques mouettes rieuses, sternes et goélands planaient en cercles, il se laissait doucement envahir par la poésie et la beauté de sa Bretagne retrouvée. Il rentra vers 11heures et demie prêt à affronter sa sœur, son mari et son curé espagnol ! Le whisky breton, accompagné d’amuse- gueules venant de la charcuterie locale, aidant, l’ambiance de ce début de repas campagnard fut joyeuse mais de bonne tenue. La présence d’un homme de Dieu les protégeait des quelques grivoiseries habituelles qui naissaient spontanément dans la conversation trop vinifiée de ce repas de choses du terroir. On était Samedi, l’ambiance était joyeuse et la perspective du week-end autorisait quelques licences gastronomiques alcoolisées, la température de la tablée monta progressivement. C’est sans doute cela qu’on appelle la chaleur humaine ! Le curé espagnol n’était pas en reste qui voulait montrer qu’au-delà des Pyrénées on savait aussi servir les divinités bacchanalistiques ! Ils n’eurent pas à prendre le volant, la sœur de Michel assurait le service de retour. L’après midi fut seulement troublée par le bruit du téléphone, objet de toutes les attentions, et par Caroline qui prenait des nouvelles de sa sœur dont l’intention était de passer les voir le mois prochain. Pour Michel, la sieste fut longue et réparatrice. Ce ne fut que le lendemain, Dimanche, qu’il ouvrit sa boite mail. Les résultats de son enquête arrivait parcimonieusement, seulement trois patients qui avait été sélectionné pour la phase 1 répondirent, mais surtout il y avait une réponse longue et circonstanciée du Commissaire Le Port sur l’enquête. • Le juge d’instruction avait formellement interdit d’informer qui que ce soit sur le contenu de l’instruction en cours, conformément à la loi ! • Cependant il pouvait lui dire que tout le monde pataugeait dans la semoule ! Judith n’ayant laissée aucun élément susceptible de les mettre sur les traces de son assassin. • Les seules informations qui auraient pu leur donner une indication étaient une série de chiffres, plus exactement une liste de six chiffres disposées en colonnes qu’elle avait notées dans un petit carnet rouge qu’elle portait sur elle quand elle avait été tuée. La scientifique était en train de l’analyser. • Les autres infirmières étaient en voie d’être appréhendées dès lundi matin, à fin d’interrogatoire relatif à l’enquête en cours. C’était peu, mais c’était beaucoup dans le cadre d’une enquête de police. Michel s’empressa de contacter immédiatement Yves Le Huédé, ils se rencontreront le lendemain matin. Yves étaient en vacances et ne voulait pas trop perturber l’emploi du temps prévu par sa femme. Mardi prochain, ils devaient passer 2 jours à Belle-Ile. Le dimanche passa un peu morne, curieusement ils n’eurent pas de visites et peu de coups de téléphone. Le Lundi serait le jour du bilan. La nuit fut agitée et pénible comme souvent maintenant, il se leva avec l’ impression que cette journée serait riche en désillusions. L‘enquête piétinait et il enrageait de ne pouvoir bouger pour aller lui-même sur le terrain. Les flics le tenaient visiblement à l’écart, Yves Le Huédé était occupé par ses obligations familiales, rien n’allait comme il voulait. Michel se mit à lire Ouest-France en attendant la visite annoncée vers midi d’Yves Le Huédé. Il appréciait cette lecture peu intéllectuelle pour se changer les idées car il sentait qu’il n’était pas loin de sombrer dans le noir pessimisme, prélude à un accès de mauvaise humeur, et sa femme n’y était pour rien !!! La lecture des nouvelles le ravissait toujours car les sujets abordés étaient toujours d’intérêt local, sans importance si vous n’étiez pas de la ville concernée, et les informations, à la différence des journaux nationaux dits sérieux, faisaient la part belle aux loisirs et autres distractions de campagne (foires, bal populaires, remises de décorations etc.) On sentait la région vivre… et parfois mourir avec les fermetures d’usines et … les annonces nécrologiques. Il faillit ne pas la voir, et pourtant l’annonce trônait au milieu de la page de la rubrique « Que faire aujourd’hui autour du Golfe » La compagnie d’Archers de Sarzeau annonçait une journée portes ouvertes et une prochaine sortie sur un parcours sécurisé de « tir en campagne » avec arcs compound autorisés !!! Intéressant, et si le tueur au lieu d’être du « pays du matin calme » ou du « pays du soleil levant » était tout simplement de la région ? Quelle chierie de ne pouvoir se déplacer ! Le Commissaire Le Port était surement au courant et il suivrait cette affaire avec beaucoup d’attention, mais il valait mieux s’en assurer. Michel l’appela mais celui-ci n’était pas joignable !... Curieux quand même ! Yves arriva un peu plus tôt que prévu, ils purent parler de choses et d’autres avec Caroline avant d’aborder le sujet du jour, à savoir le mail de Le Port et l’annonce dans Ouest-France. Younna qui accompagnait Yves leur rapporta une histoire étrange de cambriolage qui était arrivé cette nuit au labo d’analyses médicales d’Auray. C’était d’autant plus étrange que les voleurs n’avaient apparemment rien emporté des appareils extrêmement coûteux qui étaient installés sur les paillasses, ni des produits, ni des documents ! Au lieu de l’apéritif, Caroline leur proposa de rester pour déjeuner ce qu’ils acceptèrent sans façon. En allant en voiture chercher quelques Huîtres chez son ami Yves le Dantec , ils parlèrent de choses et d’autres avant d’aborder le sujet de l’enquête :  Alors comment te sens-tu après cette semaine trop agitée pour quelqu’un comme toi ?  C’est vrai que cette enquête me passionne plus que je ne le pensais et me tue à la fois, c’est surtout dans la solitude de mes nuits que je ressens le poids de l’angoisse m’étreindre. C’est difficile à exprimer mais parfois je me sens très seul dans le silence de la nuit, seul avec mon mal, avec mon incapacité à bouger normalement, avec ma difficulté permanente à respirer même avec mon respirateur. Tu ne peux pas imaginer les efforts que je déploie, ne serait-ce que pour me mettre sur le coté. Je ne veux déranger personne mais j’ai pourtant besoin d’une présence. Ah ! c’est une vraie vacherie tu sais ! Et Caroline est admirable mais elle a aussi besoin de repos et de contacts avec des gens normaux. Elle accompli des miracles par sa présence active à chaque instant, toujours à coté de moi pour prévenir les chutes, à table, attentive à la moindre difficulté pour m’aider à boire ou à couper une viande ; mais cette maladie rends tous les gestes de la vie quotidienne difficiles et pénibles à accomplir et crée un univers particulier et fermé. Il faut bien qu’elle aille de temps en temps rencontrer des personnes normales et prendre une bouffée d’oxygène.  Mais ne dis pas cela tu agis normalement et surtout, tu analyses très bien les situations avec toujours le même sens de l’humour un peu corrosif.  Ah ! Mais je ne me plains pas, j’ai une femme sans laquelle je serais surement au fond du trou de la dépression la plus noire, et mes amis m’aident beaucoup à me sentir le plus « normal » possible. L’environnement médical est tout à fait remarquable, les infirmières sont gentilles et douces, le kiné est super, l’orthophoniste très compétente et les médecins, s’ils avaient un traitement, seraient surement très efficaces. Tu vois, tout est très bien dans le meilleur des mondes de « la SLA » possible ! Ils étaient arrivés chez son ami l’ostréiculteur, ils prirent 3 douzaines de No 2, et discutèrent un peu de l’avenir de la profession qui se mourrait à cause d’un virus qui tuait les jeunes huîtres et personne ne savait quoi faire. Yves Le Dantec leur annonça qu’il mettait provisoirement la clé sous la porte, au moins jusqu’à ce qu’IFREMER trouve une solution pour reconstituer les réserves. L’environnement était sans doute à l’origine de la prolifération de ce satané virus. Ils pouvaient apprécier ses huîtres car c’étaient les dernières qu’il leur vendait. Ils remontèrent à la maison et Michel lui parla de son échange téléphonique avec le Commissaire Le Port. Pour lui le code des chiffres était surement assez simple à déchiffrer car on n’était pas en face d’un réseau structuré d’espions de haut vol, de simples infirmières qui avaient dû se faire piéger pour quelques € faciles à gagner et un discours du genre grande cause à défendre pour le bien de l’humanité. La police scientifique trouverait le sens des chiffres et il sera alors facile de remonter toute la filière, le système de transmission, ce qu’ils cherchaient et enfin l’origine … et l’assassin. Un travail très simple en fait pour une police dotée de moyens modernes. Simple… trop simple. Puis il parla de la compagnie d’archerie de Sarzeau, il n’y avait peut être pas de relations directes mais cette coïncidence l’intriguait. En rentrant à la maison comme ils avaient un peu de temps ils regardèrent sur internet ce qu’il y avait sur cette compagnie. Mis à part la pub sur le bien être que l’on pouvait ressentir lors de la pratique de ce sport dont les règles remontaient au Moyen-âge, il y avait la liste de tous les membres actifs et un « trombinoscope ». Intéressant ! Ils étaient jeunes et beaux comme des dieux, ces archers des temps modernes ! Mais ce qui était intéressant, c’était la profession qu’ils exerçaient. Il y avait là tous les corps de métiers avec une forte proportion de médecins, de pharmaciens et autres spécialistes comme-si ils avaient voulu recréer une sorte de club dans le club. Il faudrait aller voir cela de plus près. Revenant à la liste que Michel avait préparée, ils soulignèrent plusieurs rapprochements qu’ils n’avaient pas faits jusqu’alors : • Les infirmières avaient très bien pu n’être que 2 ou 3 pour effectuer leurs prélèvements car les dates étaient assez éloignées pour cela. • Les noms qu’elles avaient donnés aux patients étaient surement fantaisistes et ils se demandèrent si la police les avait bien identifiées. Ils auraient surement des nouvelles assez tôt. Les visites de ces infirmières étaient surtout positionnées à l’ouest d’une ligne Le Mans –Bordeaux, à moins d’une journée de voiture de Vannes. Ils en restèrent là mais ils savaient que beaucoup de points devaient être vérifiés et pour cela il leur fallait avoir la bienveillance du Commissaire Le Port. L’heure était aux huîtres, ouvertes par les mains expertes de Caroline qui avait préparée la veille une petite sauce avec du Muscadet, du vinaigre, des échalotes grises, des ciboulettes, du persil… hum ! Une merveille, pour souligner les saveurs de grand large de ces huîtres élevées en pleine mer. Il y avait pour continuer quelques langoustines à la nage dans une sauce armoricaine un peu relevée avec un peu de riz comme légume. Des choses simples, de saison ! Un petit « Savenières » de bonnes origines pour étancher la soif de ces beaux parleurs, on oubliait l’enquête, on était en vacances sur les bords du Golfe du Morbihan et tout le monde se sentait bien… Jusqu’au coup de fil d’Erwan Le Port ! Pour une fois il avait quelque chose à leur dire ! En fait tout allait de travers ! Les fins limiers de la police avait fait chou blanc, ils n’avaient trouvé aucune infirmière aux noms et adresses que leur avait communiqué les patients, et plus étrange, la description qu’ils en faisaient correspondait trait pour trait à celle de Judith Atkinson. D’autre part ‘’La scientifique’’ avait déchiffré le code. La série de chiffre correspondait à la série des noms des patients visités et aux dates des visites !!! Il était maintenant évident que Judith avait agit seule, elle était l’unique agent actif de cette manipulation frauduleuse dirigée de l’étranger. Elle avait sans doute été supprimée pour éviter de remonter jusqu’au commanditaire. Ainsi donc il avait suffi au tueur d’éliminer Judith et tout lien entre le prédateur et l’infirmière avait-il disparu. Il restait un espoir de remonter la filière et Michel s’en ouvrit au Commissaire mais la stratégie demandait quelque doigté pour être mener à bien c’est-à-dire à l’arrestation du tueur et à la mise en cause du labo chinois… ou autre, qui était derrière tout cela. Partie 2. : Le Pharmacien de Vannes et Le Chinois.

Mathias de Maugréon pharmacien biologiste de son état, dînait avec Madame à sa table préférée au restaurant « Les Vénètes » d’Arradon. Le spectacle était magique en cette fin d’été avec les îles Logoden perdues dans une brume naissante et les voiliers au grand largue négociant le passage de la tourelle de La Truie d’Arradon. La soirée s’annonçait douce, agréable et … soyeuse, comme le teint et la peau de son épouse dont il était fou amoureux. Il en apercevait quelques cm2, là où le très léger duvet qu’elle avait sur la poitrine rendait les caresses si excitantes à ses mains expertes, son désir n’en était que plus irrésistible dès que son regard plongeait entre ses seins. Et cela était ainsi depuis 15 ans qu’ils étaient mariés.

Les plats imaginatifs aux saveurs inhabituelles et raffinées présentés par un service de toute première qualité, se succédèrent dans une apothéose féérique qui n’avait d’égal que la magie du lieu. Annabelle de Maugréon les goûta tous du bout des lèvres, faisant le plus souvent la moue, approuvant parfois, ne s’enthousiasmant jamais. Par contre sa soif paraissait ne pouvoir s’éteindre que par l’apparition des brouillards lourds qui emplissaient progressivement son regard de merluchon reposant sur la glace d’un marché du Dimanche matin. C’était dommage de réserver un tel sort à des grands crus, mais  Madame n’acceptait de s’enivrer qu’avec des breuvages qui lui semblaient digne de sa panse de Marquise. C’était aussi dommage pour les finances de Mathias, qui par là payait une sorte de péage pour enfouir sa tête chafouine entre les seins entrevus et malaxer à pleines mains cette poitrine et ces fesses de jument Percherone.

Elle exigeait toujours plus et lui, donnait toujours plus. Heureusement le laboratoire d’analyses médicales qu’il possédait à Vannes, Place de la Gare juste à coté de l’Hôpital, fonctionnait à plein régime et les revenus qu’il en tirait, lui permettaient jusqu’à présent, de satisfaire les appétits dispendieux de sa jument préférée, ses autres revenus étaient d’ailleurs protégés sur un compte au Luxembourg sur lequel il versait les émoluments d’une autre petite affaire pour laquelle il restait très discret. Ne comprenant plus un mot des gargouillis envinés de Madame, il demanda prestement l’addition et dirigea sa femme vers la sortie comme on guide par le licou, une paire de bœufs de labour, il aurait bientôt sa récompense pour sa B.A. hebdomadaire. De retour à la demeure familiale, une grande bâtisse du 18eme siècle, il du réveiller sa chère et tendre épouse et ranimer un peu d’ardeur lubrique pour la bousculer prestement et se payer les royalties de son somptueux repas. Ce fut triste et bestial. Il sombra vite lui aussi dans les bras de Morphée, car ceux d’Annabelle étaient enroulés autour d’un édredon qui la protégeait de sa nudité suggestive … et pour l’instant étalée en travers de la couche commune. Il devra, une fois de plus, déménager dans la chambre d’amis pour finir sa nuit ! Le réveil fut lourd et brumeux, mais Mathias devait se présenter à 10 heures au labo, il avait rendez-vous avec un visiteur exigeant et qui lui inspirait une certaine crainte… justifiée par les derniers évènements. L’homme se faisait appeler Mr Chang, Il arriva, comme les dix coups de l’heure finissaient de sonner au clocher de la cathédrale, dans un costume de bon faiseur, souriant, dégageant une fine odeur d’eau de toilette pour homme de chez Guerlain, impeccable, sans aucune faute de goût :  Bonjour Monsieur de Maugeron c’est toujours un grand honneur pour moi d’être reçu par un gentilhomme français de votre qualité.  Bonjour Mr Chang, je vous croyais reparti en voyage après la conclusion de la première phase de notre contrat.  Hélas un contre temps imprévu nous a obligé à retarder de quelques jours ce voyage mais m’a permis d’avoir à nouveau la joie de vous revoir. Sale hypocrite se dit Mathias, plus il jouait les carpettes plus il devait s’en méfier !  Ce contre temps vous concerne, continua le Chinois, toujours en affichant son imperturbable sourire. Et nous comptons sur vous pour résoudre le problème !  De quoi s’agit il ? Je ne vois pas ce qui aurait pu clocher. Tout a été parfait.  De votre point de vue, mais mes employeurs ont un petit souci que vous voudrez vous attachez à résoudre le plus rapidement possible, faute de quoi !!!...Nous sommes confrontés à une enquête parallèle aux services de police dont les orientations nous préoccupent, elle intervient continuellement pour remettre dans notre direction les investigations de l’enquête officielle. Et cela, nous n’aimons pas du tout ! En outre ce malade, puisqu’il s’agit de quelqu’un sur lequel notre dévouée Judith devait faire des prélèvements, se fait aider par un Commissaire en vacances dans le coin, un certain Yves Le Huédé. Vous comprenez pourquoi nous n’aimons pas du tout cela !  Oui mais moi, qu’est ce que je peux faire ?  Mais tout simplement apparaître avec une histoire crédible que je vous préparerais.  Oh ! Mais je n’aime pas cela du tout. Ce n’est pas dans mon contrat.  Mais ne vous en faites pas vous n’aurez qu’un rôle de figurant, je protègerais bien sûr votre réputation, nous avons encore besoin de vous. D’ailleurs nous tiendrons compte de vos efforts et je vous ferais livrer un cadeau personnel à votre domicile. Rendez vous après demain, au matin à 7 heures précises sur les quais à Arradon, nous irons ensemble à Larmor Baden et nous parlerons de notre plan. Ce bon Monsieur Chang était si affable, si bien élevé que Mathias de Maugeron ne vit dans ses propos aucune malice. Il était même plutôt flatté de travailler avec un homme de cette qualité. Mathias n’avait pas encore appris à se méfier des hommes doux en général et des chinois qui vous promettent des cadeaux, en particulier…. Il n’apprendra jamais ! Il ne se passa rien de remarquable pour Mr Chang cette nuit là. Il ne pouvait pas savoir que Michel et Yves Le Huédé avait commencé à tendre le filet dans lequel ils voulaient attraper tous les gros poissons de cette affaire. Ignorant et confiant dans les évènements à venir Monsieur Chang passa la journée du lendemain à rendre compte des évènements et à demander l’approbation de son plan à sa Direction, à Genève. Le soir, il dîna avec une aide soignante, un peu naïve, dont il avait fait la connaissance par hasard en fréquentant Judith. Elle travaillait à l’hôpital et son commerce pouvait être de quelque utilité si le besoin s’en faisait sentir maintenant que Judith n’était plus là. Le jour du rendez-vous, il se leva à 5 heures et se prépara pour arriver à Arradon un peu avant 7 heures. Il arriva le premier et repéra les lieux, il choisi un endroit discret. La brume envahissait les quais, tous les sons étaient amplifiés, il écouta longuement le bruit du ressac et celui des haubans qui claquent le long des mâts et n’entendit rien qui signala une présence quelconque. Tout semblait parfait. Le pharmacien arriva au volant de son 4x4 Toyota, il aperçut Mr Chang sur le quai et se dirigea vers lui confiant et souriant. Il ne vit pas le coup venir, mais sentit sa respiration brusquement coupée, et lorsqu’il bascula dans l’eau froide il sut qu’il ne remonterait pas à la surface. Son rôle de figurant actif avait parfaitement été exécuté, il avait fourni les noms et adresses des malades et avait procédé au conditionnement des échantillons pour les expédier en Suisse, maintenant Mr Chang allait lui donner le premier rôle ! Il se dirigea vers le 4x4, y déposa négligemment, dans le coffre, un arc compound et des flèches comme si ils avaient été là depuis toujours et plaça une lettre, bien en évidence sur le volant où il expliquait son geste de désespoir. Il se désignait comme l’assassin de Judith Atkinson et l’organisateur des prélèvements frauduleux pour le compte du principal concurrent chinois de NEUROSCIENCES, la situation était devenue pour lui insupportable et il mettait fin à ses jours. La ficelle était grosse mais elle marcherait assez longtemps pour lui permettre de disparaître. Il rentra tranquillement à son hôtel à Vannes, demanda qu’on lui prépare sa note et averti la réception qu’il quitterait l’hôtel vers midi. En sortant sur les quais pour prendre une dernière fois, un café sur le port, à la terrasse de la brasserie qu’il affectionnait le plus, il acheta Ouest-France et jeta un œil paresseux sur les principales nouvelles internationales et locales. Il ne vit rien qui valait la peine qu’il s’y arrêta plus que quelques secondes, en attendant que son café refroidisse. Sauf. !!! l’annonce, en page 4. Mr Chang replia vivement son journal, paya son café et rentra précipitamment à l’hôtel pour annuler ses préparatifs de départ.

Dans le silence de sa maison isolée, propice à la réflexion, Michel repensait à tous ces évènements et à la précipitation avec laquelle il avait plongé dans cette affaire. Il se dit que cette excitation forcée tenait plus à sa quête permanente des nouvelles venant des essais cliniques en cours pour trouver un traitement contre la SLA, que de l’affaire elle-même. Il y avait chez lui quelque chose qui ressemblait à la solitude du coureur de fond, il se demandait toujours s’il tiendrait la distance, si la fin de la course serait l’abandon ou la ligne d’arrivée ? Et quelle arrivée ? Pour lui, pour ses coreligionnaires qui attendaient dans leurs fauteuils roulants, il n’y avait qu’une seule issue possible, la guérison, l’usage normal de leurs jambes, de leurs bras et de la parole ou la mort lente et angoissante de l’étouffement progressif ; pour les labos c’était surtout une question d’argent. Aurait-il la force d’attendre encore et encore une autre thérapie ? Son ami Pierre Luc était parti au pays où personne n’est plus malade, il n’était plus là pour le soutenir de son incroyable volonté de vivre, il était parti à bout de forces, au bout de son dernier souffle… et lui qu’en sera-t-il lorsqu’il sentira que le pas de plus, n’est plus possible… alors il ira se coucher et partira dans ses rêves à jamais inaccessibles … sans revenir dans ce monde de souffrances ! Bien sûr, il ne pouvait partager ses réflexions avec qui que ce soit. Ses proches ne comprendraient pas, le traiteraient d’égoïste, lui diraient qu’il devait pensez aux autres, à ceux qui restent etc. Seule Caroline peut-être ? Et la femme de Pierre Luc…Sophie… Elles savaient le poids quotidien et répété de la déchéance ! Le moment n’était pas venu, peut-être ne viendrait-il jamais ; il l’espérait très fort mais il savait aussi que c’était très largement indépendant de sa volonté. C’était toujours un face à face entre lui et la maladie, un « mano a mano » sinistre où devant lui, le rictus sarcastique de la SLA résonnait comme un cauchemar éveillé l’entraînant un peu plus chaque jour vers le trou noir qu’elle avait creusé pour lui.

Bon ! Trêve de ces tristes réflexions ; remettons nous au travail, pour essayer de piéger ce tueur de gentille infirmière. Michel ignorait qu’à un réflexe près, ils auraient eu bien du mal à faire revenir Mr Chang dans cette belle ville de Vannes. Mais il avait fallu qu’il s’accorde enfin un moment de détente, une pause café avant le départ, alors qu’il pensait avoir rompu tous les liens entre lui, le labo, et les évènements de ces dernières semaines, pour qu’il tomba à nouveau dans le piège préparé avec soin par Michel, Yves, Le Commissaire Erwan Le Port et la complicité bienveillante d’Ouest France !

Ils savaient que le commanditaire et son bras séculier, le tueur aux flèches, n’avaient qu’un seul but : récupérer toutes les informations possibles sur les essais du NS260. Donc, toutes les informations concernant cet essai sur qui que ce soit attireraient leur attention, Michel en avait très vite conclu qu’il ferait une cible parfaite pour ce Mr X .. Il fallait d’abord bien organiser sa protection et mitonner un article de presse assez alléchant pour le forcer, lui ou toute autre personne qui pourrait être commandée par lui, à agir. Comme l’essai en cours serait obligatoirement mis en cause, il leur fallait d’abord obtenir l’accord de NEUROSCIENCES ; ce fut le travail du Commissaire Le Port. Avec l’autorité due à son appartenance à la police s’appuyant sur une hiérarchie bienveillante, il obtint l’accord de principe du labo à condition que la fausse nouvelle ne paraisse que dans l’édition de Vannes, qu’ils contrôlent les termes employés dans l’article avant sa parution et qu’un démenti puisse être envoyé à la presse dès que le labo concurrent serait identifié. Ils travaillèrent beaucoup à cette annonce ; trop voyante et trop sensationnelle, le tueur aurait senti le piège, trop insignifiante, ils couraient le risque de n’être pas vue ou de ne pas susciter de réactions. La collaboration de l’hôpital de Vannes fut plus facile à obtenir, les appuis locaux du Commissaire furent très efficaces.

Et puis il y avait Caroline ; elle refusait obstinément le rôle de « chèvre » que son mari voulait prendre dans cette affaire policière qui était bien éloignée de son quotidien. Elle n’en démordait pas, elle avait assez d’angoisses à évacuer qu’elle ne supporterait pas qu’on en ajoute une couche, et quelle couche ! On discuta beaucoup, Michel s’y employa avec beaucoup de tendresse et de compréhension pour la tension qui envahissait de plus en plus Caroline. On transigea sur un compromis que fut obligé d’accepter le Commissaire Erwan Le Port, il maugréa, mais finalement accepta. Caroline serait l’infirmière attitrée au chevet de son mari au coté des policiers chargés de la surveillance rapprochée du patient. Il fallait faire vite, l’article devait paraitre le lendemain matin dans l’édition de Vannes.

C’est ainsi que Mr Chang, détendu et serein en prenant son café du matin, dans un moment de repos bien mérité dans cette affaire qui se terminait bien par l’élimination de toutes traces le concernant et la désignation d’un coupable évident, appris que le NS260 pouvait être à l’origine d’une hospitalisation d’urgence de deux patients atteints de SLA et qu’un troisième était en cours de surveillance ! Il devait immédiatement contacter Genève et essayer d’en savoir un peu plus sur les conditions réelles de cette hospitalisation. L’article mentionnait la relation entre ce patient et la mort d’une infirmière dont on ignorait encore le nom du meurtrier, il y avait une photo qui montrait le départ en ambulance du malade. Et si c’était un piège ! Il pouvait envoyer quelqu’un, mais… il avait fait place nette, il n’avait plus personne disponible dans l’immédiat ! A part, peut être… mais elle n’était pas préparée pour une telle mission…

L’installation du piège était pratiquement terminée, dans la chambre à coté, le rôle du malade était tenu par un policier, Caroline était parée des attributs de la parfaite infirmière, tous les dispositifs d’alerte étaient en place ! Normalement l’assassin ne devait pas faire un pas dans l’hôpital sans qu’il soit immédiatement repéré. La nuit se passa sans incident, on s’attendait plus à une réaction le lendemain voire le surlendemain, il fallait donner le temps à l’information de circuler. Au fur et à mesure que la journée avançait la tension montait dans le service et chacun devenait plus sensible au moindre incident. Chacun avait vu l’article dans Ouest-France et chacun savait que le tueur allait bientôt se manifester. Une pauvre lingère fut sommée de vider son panier dans une pièce à part sous la menace d’un policier en arme, un brancardier fut fouillé au corps et reconduit « Manu Militari » à l’étage au dessus, l’atmosphère devint vite irrespirable ! L’heure du repas apporta un peu de détente, Yves Le Huédé passa pour prendre le café et jeter le coup d’œil du professionnel sur le dispositif de surveillance et d’intervention. Il rassura un peu, une Caroline de plus en plus inquiète, quant à Michel il fit une petite sieste malgré la tension ambiante et consulta ses mails sur internet. Il semblait très calme. Yves Le Huédé était encore là, à 2 heures quand le Commissaire Le Port passa, celui-ci, discrètement, lui demanda de le suivre, il avait une information importante à lui communiquer dans les services centraux de la police. Immédiatement introduit dans la petite salle attenante à une salle d’interrogation, il écouta la confession d’un inconnu qui répétait pour la nième fois l’histoire de son agression. Le Commissaire Le Port lui résuma brièvement la situation : • Ce matin vers huit heures trente un homme s’est présenté au commissariat pour porter plainte pour une tentative de meurtre sur sa personne par un Chinois qui l’avait agressé sur le port d’Arradon où ils avaient rendez-vous pour parler d’une affaire privée . L’homme était très énervé et tremblait de peur. Il ne devait son salut qu’a l’entrainement intense qu’il avait de la nage en apnée qu’il pratiquait 6 mois de l’année. • La personnalité du plaignant membre éminent de la bourgeoisie locale fit, que l’on rapporta tout de suite les faits au Commissaire Le Port. Mathias de Maugréon était issu d’une vieille famille vannetaise et celui-ci exerçait la profession de biologiste tout en dirigeant le laboratoire d’analyses médicales qu’il avait créé. Il était aussi membre de la compagnie des Archers du Golfe de Sarzeau… • Dans sa déposition, le biologiste expliquait que le chinois l’avait frappé parce que celui-ci avait découvert qu’il avait supprimé Judith Atkinson !!! Le chinois un certain Mr Chang, voulait l’entrainer dans une affaire étrange de trafic d’échantillons de sang qui devaient être envoyé à Genève dans une officine qui servait d’écran à un labo dont il ignorait le nom. • Mr Chang était introuvable. Il y avait beaucoup de contradictions dans la déposition de Mr de Maugréon, mais on avait enfin une description détaillée de l’aspect du tueur. Celui-ci avait pris le matériel de tir à l’arc du biologiste pour exécuter Judith, en l’occurrence il ne cherchait pas la mort de Michel mais sans doute des échantillons de sang, donc il agirait surement avec le déguisement adéquate. Yves Le Huédé et Erwan Le Port retournèrent vivement à l’hôpital pour prendre les dispositions nécessaires pour arrêter un chinois déguiser en faux médecin ou en faux infirmier.

Mr Chang n’était repassé à l’hôtel que pour prendre contact avec Genève. Après, les évènements s’étaient quelque peu précipités. Les ordres de Genève reçus en début d’après-midi, étaient simples et impératifs : Récupérer un échantillon de sang sur les deux malades hospitalisés et disparaître immédiatement, faire le ménage avant de partir si possible dans la journée. Il était attendu à Genève au plus tard dans moins de 48 heures. Mr Chang n’avait pas beaucoup de temps pour agir et il n’aimait pas cela du tout, après le vide qu’il avait effectué il allait devoir opérer lui-même et ça, il aimait encore moins. Il alla d’abord observer les alentours de l’hôpital, il resta en faction sur le parking assez longtemps pour se faire repérer par la surveillance vidéo, mais rien ne se passa. Chacun attendait qu’il se manifeste pour le prendre en flagrant délit. Au moment du changement de quart pour le personnel soignant, il quitta lentement son poste d’observation. Une autre voiture fit de même et s’inséra dans le flot des véhicules du personnel juste derrière celle de Mr Chang. Mr Chang ne remarqua rien, il avait toute son attention concentrée sur la voiture d’une aide soignante qu’il connaissait un peu et qui se trouvait à 2 voitures devant lui. Marinette Le Dentu, n’était pas gâtée par la nature, on pouvait même dire qu’elle portait bien son nom tant elle était affublée d’un prognathisme à faire fuir le moindre prétendant. Elle était en manque d’affection et en souffrait beaucoup, aussi avait elle beaucoup appréciée son dîner de la veille avec ce chinois si gentil et si poli. Marinette Le Dentu se surprit à rêver d’une aventure sino-bretonne ; il paraissait tellement doux et prévenant. Elle gara sa voiture sur le parking de son immeuble et monta directement à son petit deux pièces. Le coup de sonnette la surprit alors qu’elle était en train de se mettre à l’aise de façon un peu plus décontractée qu’à l’hôpital. La surprise fut totale, bonne surprise à priori pour elle. Mr Chang lut son ravissement sur son visage et décida d’employer la technique douce. Marinette ne fut pas réticente à ouvrir ses bras, ses lèvres firent de même et comme elle n’avait rien sous sa robe de chambre les mains expertes de Mr Chang la transportèrent très vite au septième ciel et même en enfer lorsqu’il prolongea la séance par une série de caresses spéciales qui la firent jouir comme jamais elle n’avait jouit auparavant dans ses rencontres furtives de retour du guinche du Samedi soir. Elle en redemanda, il en redonna ! Maintenant finit les galipettes il devait passer aux choses sérieuses. La crédulité de la pauvre Marinette n’avait d’égale que son avidité à boire les sucs de la fornication asiatique . Elle goba son histoire et se précipita dehors pour effectuer sa mission au plus vite et revenir se faire pénétrer, se faire toucher, se faire mettre au plus profond d’elle-même. Ah ! Elle l’aurait fait à genoux s’il le lui avait demandé !!! Elle ne vit rien pendant tout le trajet et surtout pas la voiture d’Yves Le Huédé qui la suivait comme son ombre. L’arrivée à l’hôpital fut moins romantique. Marinette fut rapidement appréhendée et menée devant le Commissaire Le Port qui l’interrogea dans la chambre juste à côté de celle où Michel jouait les faux malades. Elle tomba de son septième ciel sans parachute, très brutalement, et n’en crut pas ses oreilles lorsqu’elle apprit que son « chinois » si gentil et si poli, était sans doute l’auteur d’un meurtre et d’une tentative de meurtre sur un biologiste de Vannes. Elle confirma qu’il lui avait demandé de faire deux prélèvements sanguins sur les deux malades supposés des deux chambres attenantes. Bonne fille toute contrite de sa méprise, elle accepta de porter deux flacons de sang à son « doux chinois ». Elle arriva à son deux pièces avec moins de précipitation que lors de son départ, Mr Chang l’attendait tranquillement installé dans un fauteuil du salon ; il se leva, vint à sa hauteur, pris les deux flacons en souriant et lui planta une lame effilée au travers du cœur. Marinette mourut instantanément. Les policiers pénétrèrent en force dans l’appartement, trop tard pour la pauvre Marinette, mais arrêtèrent immédiatement le doux Mr Chang en flagrant délit.

Michel attendait sur son lit d’hôpital que l’on veuille bien venir le chercher pour le ramener chez lui à Larmor Baden. Il avait été averti la veille au soir de la conclusion policière de l’affaire. Il en éprouva un certain soulagement mais sans plus d’excitation que pourtant la situation le méritait. C’était bien, Judith serait vengée, mais la pauvre Marinette y avait laissé la vie sans savoir ce qui lui arrivait, et lui, avait fait ce qu’il avait pu ; c’était étrange comme il se sentait détaché de tout cela maintenant. Il n’était pas plus intéressé par les suites de l’enquête qu’un simple lecteur de faits divers dans son Ouest- France du matin. Il voulait rentrer chez lui au plus vite, retrouver son espace de liberté restreinte, avec Caroline et ses enfants. L’une de ses filles arrivait ce week-end avec son petit fils, là était l’important, le reste n’était qu’agitation, Caroline savait, elle, le faire respirer dans cette maison qu’ils avaient adapté à la mobilité restreinte de Michel ; les garçons passaient autant que les exigences de leurs activités le permettaient. C’était cela qu’il souhaitait, cette maison était devenue le port d’attache du clan, et tous les équipages venaient y relâcher. Le soleil était maintenant haut dans le ciel, l’ombre projetée des grands chênes protégeait la pelouse de la sécheresse de cette fin d’été. Caroline avait préparé un verre de rosé des Coteaux d’Aix et quelque charcutaille locale pour l’accompagner, les premières notes du 2 ième mouvement du concerto No 21 pour piano de Mozart accompagnaient le pépiement des oiseaux, enfin ! …. Le calme… enfin ! La douceur de vivre… Vivre ! Le vide emplit son esprit, il reposa la tête sur le coté, et trouva enfin l’apaisement, il s’endormit doucement avec des rêves d’enfant plein la tête.

                                                       Larmor Baden   Le 7 Octobre 2010

le testament

Le Testament

       Première partie :           Le Secret.

On fut tous surpris, incrédules, estomaqués, et il y eut un grand silence après que la Vieille eut annoncé qu’elle allait nous donner quelque chose. Nous avions tous parfaitement entendu le mot « donner ». Ce mot parfaitement incongru dans la bouche de ce tas d’os aigri eu tant de mal à sortir de son orifice buccal que celui-ci en fut complètement déformé pendant quelques secondes rendant impossible l’explication attendue par tous sur la réalité de ce don. Alors dans un silence solennel qui lui conférait une importance recherchée et …appréciée, La Vieille se leva et annonça à la cantonade, les mains crispées sur la table par l’effort surhumain qu’il fallait déployer pour prononcer les quelques mots suivants :  Depuis 40 ans j’ai mis de côté un peu d’argent sur un compte Assurance-vie (respiration profonde et petit silence de quelques secondes…) et il m’apparait qu’il est temps de vous le distribuer (re -silence…). J’ai donc préparé des enveloppes à cet effet et je vous les distribuerai après le dessert. L’effet de surprise savamment calculé par la Vieille fut à son comble quand nous entendîmes parler d’argent par cet Harpagon en jupe que nous connaissions tous pour être atteint de spasmes cataleptiques dès que ce mot était évoqué dans les rares suggestions que nous pouvions évoquer devant elle. La Famille avec un grand « F » était à l’époque de ce mémorable dîner composée de nous trois, les trois frères et nos épouses respectives, d’un oncle et d’une tante frère et sœur de notre mère décédée depuis quelque temps déjà, de nos enfants à mes frères et moi, cinq en tout et de la Vieille, cette autre tante, sœur de notre père mort à 31 ans pendant la guerre de 1940/45, sous les balles de la Gestapo. Cela faisait quatorze personnes réunies autour de la table dans la maison que mon frère aîné possédait du coté de Pontoise au nord ouest de Paris. Il y avait bien en plus deux lointains cousins fort riches, fils d’un demi-frère de notre père, issu d’un premier mariage de notre grand père avec une riche héritière juive mais nous ne nous fréquentions que lors des enterrements.



N’apparait pas sur l’organigramme un oncle et une tante mentionnés dans le texte frère et sœur de la femme de Yves Le Boru , la mère du narrateur. Ils n’ont aucune importance dans la suite de l’histoire

Nous attendîmes le moment de la vérité avec curiosité, car de la part de la Vieille on savait que les surprises étaient au rendez-vous et c’étaient toujours des mauvaises surprises. Qu’allait – elle nous avoir concoctés dans cette inattendue mansuétude ? Il nous apparaissait comme une chose hautement improbable que cette déclaration ne fut pas assortie de quelques conditions qui donneraient à son geste un arrière goût de vinaigre ou pour le moins une amertume que nous aurions du mal à avaler. En attendant elle se trémoussait sur sa chaise avec cette espèce de préciosité que certaines vieilles filles ont lorsqu’elles annoncent à leur auditoire autour de leur table de bridge, qu’elles ont participé pour quelques Euros à la campagne d’aide pour le dernier tremblement de terre en Haïti. La dernière cuillerée de mousse au chocolat engloutie, elle était du genre goinfre-maigre, gourmande chez les autres, ladre et pingre chez elle pour tout ce qui était des choses de bouche, elle se leva et se retira dans le fauteuil de feu notre père afin de commencer sa sentencieuse distribution :  Les enveloppes que vous allez recevoir ne doivent être ouvertes que dans vos maisons respectives car j’ai décidé de récompenser les enfants en fonction de leur mérite et les parents en fonction des difficultés qu’ils ont eu à les élever et de leur réussite dans cette tâche. C’est mon argent et j’en dispose selon mes propres évaluations. Vous apprécierez ma générosité dans votre intimité et me remercierez plus tard. Un silence glacial tomba sur le cercle de famille, nous nous attendions au pire, le pire allait arriver. Le plus jeune, Jacques, le fils d’Yvon mon jeune frère, reçu son enveloppe comme on reçoit une hostie à la communion de la grand’messe, le dimanche, puis vint notre fille Gwenaëlle et son frère Yannick et enfin ce fut le tour des enfants de Paul mon frère ainé. La comédie continua par les parents c’est-à-dire mes deux frères et moi. Quand ce fut semble –t’il terminé, mon frère Paul outré par cette mascarade et se doutant que ces enveloppes devaient cacher quelques humiliantes injustices dont la Vieille avait l’art de nous en servir régulièrement, se leva et, avec un grand geste de défi, ouvrit son enveloppe en nous invitant à en faire autant… ce que nous fîmes. La Vieille blêmit, se rida encore plus qu’elle n’était au naturel, serra sa mâchoire de carnassière, renversa son café sur son ensemble bleu marine qu’elle mettait invariablement depuis quinze ans quand elle sortait, arracha sa serviette et par la même occasion le deuxième bouton de son chemisier encore plus vieux et élimé que la jupe, laissant entrevoir un bout de chair marbré de veinules bleuies par une mauvaise circulation, débordante de son poitrail tout fripé que son soutien gorge en dentelles qui avaient été blanches dans les premières années de son usage, avait du mal à contenir ; elle se leva, brutalement visiblement vexée, avant même que Paul puisse parler :  Vous n’aviez pas le droit ! Je sais ce que vous allez me reprocher mais puisse que c’est ainsi ; je m’en vais et vous aurez de mes nouvelles, vous avez gâché la fête si bien préparée par vos femmes ! Vous n’avez aucun respect pour moi. C’est de l’argent difficilement gagné, je fais ce que je veux avec et si vous n’êtes pas content vous n’avez qu’à me le rendre ! On était tombé dans le plus pur mélodrame, tout juste s’il ne fallait pas pleurer, s’excuser, regretter, d’avoir si mal interprété des intentions aussi généreuses etc.etc. Malheureusement nous connaissions la chanson, paroles et musique, sur le bout des doigts et personne ne bougea, personne ne dit mot, pour nous aussi la fête était finie. La Vieille quitta la table aussi brusquement que ses 85 ans le lui permirent et le silence retomba sur nous…avec un Ouf ! de soulagement et toujours un peu d’amertume devant l’attitude intransigeante et brutale de notre vieille tante. On ouvrit donc les fameuses enveloppes et bien sûr on constata les disparités prévues. La Vieille n’avait jamais apprécié Yvon et tous ceux qui provenaient de son entourage direct : femme, fils, beaux-parents. Sous le fallacieux prétexte qu’ils n’étaient pas de son monde de petits bourgeois bien éduqués sachant boire le thé à cinq heures en relevant le petit doigt d’élégante façon, ils ne pouvaient apprendre les pratiques du savoir vivre qu’il sied de connaître et surtout de pratiquer dans son milieu bien policé. Il fallait donc bien leur faire sentir que l’on ne se mélangeait pas. En toutes occasions, elle revenait sur ce thème avec la pugnacité des gens sûr de leurs qualités…exceptionnelles. Yvon n’avait pas eu la chance de poursuivre des études dites supérieures et pratiquait avec art et passion le métier de boulanger dans une banlieue proche de Pontoise. Il s’était marié avec la fille du patron de la boulangerie où il avait effectué son apprentissage et menait la vie simple des travailleurs de la nuit pour notre confort à tous. Il n’avait certes pas le temps d’aller au concert ou au théâtre et ses lectures se limitaient au journal du Dimanche et à L’Equipe. Mais il était bon boulanger, son pain enchantait nos papilles en manque d’authenticité et il avait un don pour tout ce qui était du domaine des travaux manuels. Nous usions et même abusions de sa gentillesse et de ses doigts de magicien ; mais voila on ne discutait pas du dernier Goncourt ni du dernier opus signé par l’écrivain à la mode du moment et La Vieille n’avait qu’un mépris condescendant pour les aficionados du Paris-St Germain. Les enveloppes contenaient un chèque de 5000 Euros par enfant sauf pour Jacques qui en avait un de 2000 seulement et un chèque de 50000 Euros par couple sauf pour Yvon qui n’avait eu droit qu’à 20000 Euros. C’était vraiment beaucoup d’argent, elle s’était fendue, la Vieille, mais elle n’avait pas pu s’empêcher de donner le coup de pied qui fait mal. La chose fut vite entendue, nous avons réuni tous les chèques sur un même compte et redistribué l’argent équitablement entre-nous. Il n’était, bien sûr, pas question de refuser une largesse aussi inusitée même si sa distribution nous a parue pour le moins inéquitable. Pour remercier le généreux donateur nous avons rédigé le petit mot suivant : Notre chère Emilienne Tu es maintenant la doyenne de notre famille et à ce titre tu es la garante de son unité et du maintien de ses valeurs d’équité, de solidarité et de fidélité aux principes de la morale chrétienne enseignés par nos pairs. Nous sommes confiants que tu as à cœur de remplir cette fonction avec toute la rigueur dont on te sait largement pourvue et nous sommes tous fiers de voir notre famille dignement représentée par notre chère Tante, en toute occasion où la parole doit être portée par une seule voix. C’est pourquoi reprenant ces principes d’équité et de solidarité à notre compte nous avons mis en commun les largesses dont tu nous as comblées respectant en cela les enseignements de nos parents dont tu es aujourd’hui la représentante, nous avons donc décidé de partager de façon équitable entre nous les sommes dont tu nous as si généreusement gratifiées. Nous te remercions tous chaleureusement de ce que tu as fait dans la discrétion et la persévérance permettant à notre quotidien d’être un peu plus confortable. Chacun d’entre nous pensera à toi tous les jours en bénéficiant d’un confort soudain que tu nous a permis d’acquérir. Nous t’embrassons chaleureusement. Tes Neveux, Nièces, petites nièces et petits neveux ; Paul, Stéphane, Yvon, Géraud, Valentine, Gwénaëlle, Yannick, Jacques

Après avoir signé de notre plus belle main nous décidâmes de la lui faire porter par Chronopost. La réunion se termina comme à son habitude en évoquant largement le cas d’aberration chromosomique que constituait l’attitude de la Vieille, dans son genre elle était un phénomène intéressant à étudier pour un psychiatre à condition de ne pas en être la victime. Nous étions tous persuadés que son orgueil incommensurable l’aveuglerai et l’empêcherai de déceler l’ironie sous jacente de notre mot de remerciements, elle reviendrait vers nous, fière comme un paon d’être reconnue dans son rôle de chef de famille. Emilienne était repartie dans sa petite voiture qu’elle martyrisait consciencieusement et fort brutalement depuis toujours ; un embrayage usé en moins de 20000 kms c’était sa moyenne. Le retour fut quelque peu dangereux pour les autres voitures car elle n’arrêtait pas de faire des queues de poissons ou des freinages inopinés et brutaux manquant à chaque fois de recevoir la visite d’une calandre dans son pare-choc arrière. Ainsi accompagnée par un concert de klaxons furibards, elle atteignit miraculeusement sans encombre, son petit appartement du 16ème arrondissement avec vue imprenable sur le Bois de Boulogne. Elle avait joué la comédie en faisant croire qu’elle était outrée, mais un sourire sardonique accompagnait ses commentaires intérieurs qui n’étaient pas aussi négatifs que son attitude aurait pu le laisser supposer. En fait elle n’était pas mécontente d’avoir, une fois encore, signifié à son neveu que sa mésalliance et son style ouvrier sans culture était une injure à la lignée dont elle était maintenant la chef de file ; une fille de boulanger c’est d’un commun ! Et le petit Jacques avec ses « bagguies »et ses dreads , il était d’un vulgaire ! Peu importe si au C.N.R.S. où il était chargé de recherches sur les enzymes, il était brillant et sans doute surdoué, il était injurieux pour « la Famille » de produire en public des éléments aussi peu reluisants. Emilienne avait besoin d’un remontant, la bouteille de « Single Malt » qu’elle conservait pour son usage exclusif, les invités, fort rares, n’avaient droit qu’à un vulgaire « blended », était vide ; elle passa directement à sa cave fermée à double tour où elle gardait en réserve les nombreux cadeaux que sa position professionnelle lui avait valus à l’époque où elle était Directrice des Achats d’une grande entreprise de travaux publics. Il y avait là quelques dizaines de bouteilles de vieux whiskies, des caisses de Bourgogne et autres Bordeaux de nobles origines, des bouteilles millésimées de Fine Napoléon, et deux ou trois boites de Monte Christo No 2 que l’un de ses anciens Jules avait laissées lorsqu’elle avait jugé que ses prestations n’étaient plus nécessaires à l’assouvissement de ses éruptions hormonales. Le couloir de la cave était bien éclairé aussi put –elle voir dès la porte franchie que quelque chose clochait dans l’ordonnancement régulier des portes des alvéoles qui tenaient lieu de caves, elles étaient toutes fermées sauf une, la sienne. Son cœur, et oui elle en avait un, s’emballa, elle pressa le pas et manqua de s’évanouir devant le spectacle de désolation que présentait son ancienne caverne d’Ali Baba. La porte fracturée pendait sur un seul gond, le chambranle portait la marque d’un pied de biche, et rien ne restait de ses trésors cachés dont elle faisait si souvent miroitée la possibilité qu’elle se réservait, sans jamais la mettre en œuvre, d’en offrir quelques éléments à l’un d’entre nous, le plus dévoué au culte de sa personnalité et de son égoïsme supérieurement développé. Tout était nettoyé, net et sans aucune trace, pas la moindre petite bouteille laissée par les voleurs pour étanchée sa soif, rien. Elle remonta précipitamment dans son trois pièces et téléphona immédiatement aux flics. Ceux-ci firent diligence devant les vociférations de Madame Emilienne Le Boru la ci-devant citoyenne de la ville de Paris où elle paye régulièrement ses impôts, qui n’a pas une ombre sur son casier judiciaire et qui connaît personnellement quelqu’un qui travaille avec le Maire de Paris et qui…etc. Puis elle voulut nous prévenir mais se ravisa étant consciente de la réaction que nous aurions pu avoir. Elle se retrouva comme d’habitude seule. Pas d’amis assez proches à qui se confier, pas de voisins à qui parler, d’ailleurs depuis 25 ans qu’elle habitait l’immeuble elle ne les avait jamais salué, le concierge de la résidence ne lui adressait plus la parole depuis qu’elle avait critiqué sa façon de répondre au téléphone devant le conseil syndical, non il n’y avait personne à qui confier ses malheurs… sauf peut-être Caroline. Eh oui ! Malgré ses défauts la femme de Paul, Caroline, était un peu sa confidente, elle avait la patience d’écouter sans interrompre ses récriminations envers et contre tout et elle ne la contredisait jamais. Les membres rapportés ont parfois plus de savoir vivre que les héritiers. A propos d’héritiers, il faudrait qu’elle prenne rendez-vous chez son notaire pour mettre à jour son testament, elle devait précisée certaines choses ! Les flics étant arrivés avec toute la discrétion qu’on leur connaissait, elle les accompagna sur le lieu du délit. Ils posèrent beaucoup de questions sur l’origine des biens volés, la description de ces biens, leurs valeurs, les factures éventuelles, etc. Emilienne fut souvent un peu gênée pour avouer que tout cela n’était que cadeaux d’entreprises avec lesquelles elle travaillait lorsqu’elle était en activité, jusqu’à 70 ans. Les flics traduisirent mentalement « cadeaux » par « pots de vins » mais n’en dirent rien… pour l’instant. Ils ne mirent pas longtemps à comprendre comment le ou les voleurs avaient accompli leur méfait sans être inquiétés. Ces vieux et très chics immeubles étaient gérés par des pingres qui n’avaient pas voulu investir pour mettre à jour leurs équipements de sécurité, ils se croyaient à l’abri avec une seule caméra visant uniquement l’entrée du parking et un digicode dont le code n’était changé que tous les trois mois. Ils avaient dû profiter d’une ouverture par un habitant de l’immeuble et comme il connaissait surement l’emplacement de parking le plus adéquat, avaient opéré en toute impunité prenant bien leur temps puisque la sortie n’avait aucun contrôle ni surveillance. Facile ! Restait la question Qui était informé du contenu de cette cave aux Trésors ? A cette question Emilienne fut bien obligée de répondre de façon évasive car elle savait bien qu’elle se ventait à qui voulait l’entendre qu’elle avait des caisses de Romanée Conti et autres Mouton Rothschild en plus de quelques vieux alcools issus des plus grands chais de Cognac et de Bas Armagnac. Quantité de gens avaient surement appris la richesse de sa cave. La vantardise se paie cash ! Se retrouvant seule dans son appartement elle ne put s’empêcher, tout orgueil rentré, de téléphoner à Caroline pour lui compter ses malheurs. Fort surprise, car elle n’usait pas souvent son vieux téléphone à touches, Caroline eut du mal à réprimer un « C’est bien fait » retentissant en écoutant la vieille tante compter son histoire. Aussitôt colportée vers le reste de la famille, le cambriolage chez la Vieille provoqua un immense éclat de rire peu charitable, il est vrai, mais ô combien justifié. Quelqu’un nous avait rendu la monnaie de ces innombrables séances d’autosatisfactions et de comparaisons vexantes qu’elle savait nous servir lors des repas de famille qui n’étaient pas célébrés en son honneur. L’incident aurait pu se clore rapidement si la Vieille n’avait pas voulu noyer son chagrin dans un peu trop de whisky, de basses origines, qu’elle avait encore dans sa cuisine.

L’Hôpital Ambroise Paré nous appela le lendemain matin pour signaler que l’on avait transporté d’urgence en réanimation, un vieillard appelé Emilienne Le Boru dans un état d’imbibition éthylique important et que nous étions d’après les papiers qu’elle possédait ses plus proches parents. Son instinct de survie l’avait sauvé car s’apercevant, un peu tard des effets très néfastes de l’absorption d’une trop grande quantité d’alcool dans son vieux corps fatigué, elle avait trouvé la force de sonner chez des voisins avant de s’écrouler dans le couloir de son étage.

Elle s’aperçut ainsi qu’avoir de bonnes relations avec son entourage pouvait parfois être utile, surtout lorsque l’on a 85 ans. J’étais absent du domicile ainsi que mes frères lorsque nous eûmes l’information c’est donc la femme de Paul et celle d’Yvon qui se dévouèrent pour aller au chevet de la poivrote du Dimanche soir, d’après les médecins ce type d’accident était assez fréquent mais il ne fallait pas en sous-estimer la gravité car il pouvait entraîner de néfastes conséquences sur les personnes d’un âge certain comme celui de la tante. Elle rentra chez elle dans l’après midi, refusant de passer une nuit de plus en observation comme le corps médical le lui demandait. Elle était un peu sonnée mais cet accident eut quand même un effet positif car la Vieille apprécia la bonne nature généreuse de ses nièces par alliance, en particulier, la bonté irradiée par la personnalité simple de Marianne, la femme d’Yvon. Elles restèrent dans l’appartement tout l’après midi pour lui préparer un peu de nourriture et lui faire ses courses en attendant que nous passions les prendre. C’est donc un trio de trois femmes pépiant sur tout et n’importe quoi autour d’une tasse de thé, qui nous accueillit ; trois bonnes copines bavardant sur des sujets qui ne regardaient pas les hommes, visiblement nous les dérangions ! A toute chose malheur est bon ! Nous fîmes le bilan des dégâts pour préparer la déclaration à la compagnie d’assurance en y joignant la copie du dépôt de plainte mais sans grande conviction car la tante n’avait évidemment aucune facture et la première étape de cette malencontreuse affaire fut bouclée, chacun rentra chez soi le soir même. La semaine s’écoula apparemment sans autre incident majeur, la Vieille se remettant de ses émotions éthyliques très doucement. Le vol ne fut pas le plus facile à digérer mais elle devait s’y faire et regretter jusqu’à sa mort de ne pas nous avoir fait profiter des trésors en bouteilles qu’elle thésaurisait pour le plus grand plaisir des cambrioleurs, dans sa cave. Cet incident lui rappela, si besoin était, que nous étions tous mortels et qu’il fallait qu’elle règle les détails de son testament avec son notaire. Elle prit donc rendez-vous pour le lundi suivant avec Maître Charmieux son notaire. Il était comme elle, d’une autre génération, un peu bordélique mais affable et courtois et depuis le temps qu’elle faisait affaires avec lui, elle avait une confiance aveugle en ses conseils de vieux sage. Mais l’affaire pour laquelle elle devait s’entretenir avec lui n’était pas d’ordre pécuniaire, c’était beaucoup plus délicat et dans la semaine à venir elle devait prendre quelques contacts exploratoires. Le sujet de ce testament était pour elle une affaire d’état à plus d’un titre, d’abord elle voulait y introduire des disparités naturelles étant donné qu’elle était la marraine de Gwénaëlle, en plus elle voulait modifier les désavantages en la défaveur d’Yvon qu’elle y avait introduits en première écriture, le dévouement de Marianne sa femme lui avait fait voir les relations familiales sous un angle nouveau pour elle. Elle pourrait avoir besoin de cette présence attentionnée si une déchéance physique la frappait, elle avait quand même 85 ans ! Et puis il y avait cette autre histoire dont elle était dépositaire et qu’il fallait absolument clarifiée aux yeux de sa propre famille. C’était beaucoup plus délicat. Emilienne alla faire une visite à son coffre à la banque pour vérifier que ses papiers étaient toujours bien là. Cette démarche lui demandait toujours un effort particulier car elle la faisait revenir sur un passé douloureux dont les désordres de la guerre n’excusaient pas les actes de trahison de cette nature. Elle se savait insupportable et colérique, elle se reconnaissait avare et parfois injuste, elle savait que ses propos étaient souvent marqués d’une intolérance outrancière mais elle avait une honnêteté à toute épreuve et jamais elle n’aurait accompli un acte délictueux pour de l’argent, alors elle devait parler de ce qu’elle avait découvert pour qu’au moins on sache la vérité sur une période douloureuse pour tous, même si les faits étaient prescrits en regard des lois de ce pays : l’ assassinat par les nazis d’Yves, son frère… notre père. Pour comprendre la suite de cette histoire il faut faire un petit retour en arrière et remonter le temps en période de guerre. Lors de la capitulation honteuse du Maréchal Pétain en 1940 et de l’envahissement de la moitié du territoire par les allemands.

Ernest Le Boru, le grand père de Paul avait divorcé d’une certaine Sarah née Mademoiselle Lewinsky d’une famille de diamantaires lyonnais, un peu avant la première guerre mondiale de 1914, en 1913 ; ils avaient eu le temps d’avoir un fils, Alphonse. Ce dernier était né en fait à peine deux ans avant Yves( 1915) notre père. Les relations entre les deux branches cassées de la famille n’étaient pas bonnes et si Alphonse et Yves se voyaient de temps en temps au gré de leurs études, l’un futur médecin l’autre futur architecte, ils ne s’appréciaient que très modérément. Alphonse nourrissait une profonde jalousie envers notre père lui reprochant inconsciemment d’avoir pris auprès de son père la place affective qui aurait du être la sienne. Yves Le Boru notre père avait été démobilisé en 1940 après avoir passé quelque temps à courir derrière les allemands et à essayer de faire fonctionner un char d’assaut qui avançait quand il en avait envie à la vitesse de pointe de 30 kms/heure alors que ceux des allemands fonçaient à plus de 80 kms/heure. C’était une guerre qui n’était pas drôle du tout.

Il entra naturellement en résistance, par conviction et pour échapper au S.T.O.( Service de Travail Obligatoire) après avoir mis sa femme et les enfants (Paul et moi ) à l’abri en zone neutre chez des amis près de Marseille. Nous n’avons jamais su exactement ce qu’il y faisait, sans doute un peu de tout avec l’enthousiasme et la fougue d’un garçon plein de vie, inconscient des risques qu’il prenait, se croyant incassable. Ses fonctions lui faisait faire de nombreux voyages en zone sud et c’est ainsi qu’Yvon naquit en 1944. Mais il ne sut jamais qu’il avait eu un troisième fils. En février 44 les allemands l’arrêtèrent, sur dénonciation, emmené par la Gestapo, interrogé, torturé, il fut fusillé dans les fossés de Vincennes en Mai 44, paix à son âme ! Pendant ce temps Emilienne, plus jeune de cinq ans que notre père faisait elle aussi sur les bancs de la faculté un peu de résistance en portant des tracts dénonçant la barbarie allemande. Tout en étant aussi dangereuse, cette activité était elle aussi passible de la peine de mort, elle était quand même moins risquée que celle qui consiste à attaquer des convois de munitions ou à faire sauter des prisons pour libérer des prisonniers. Elle passa cette période trouble sans encombre ce qui lui value, plus tard, d’être décorée de la médaille de la Légion d’Honneur. Maintenant elle arborait la rosette en toute circonstance comme un coq de basse cour portant haut sa crête devant la volaille commune qui, en fait, n’en avait rien à faire. Cette activité, pendant le pénible moment de l’occupation allemande l’avait mis en rapport avec quelques personnalités qui allaient jouer un rôle de premier plan lors de la « Libération » ; elle sut les utiliser à bon escient par la suite dans sa vie professionnelle. C’est ainsi qu’elle reçut un jour une lettre anonyme, avec un document dont l’authenticité ne pouvait être mise en doute, lui rappelant tristement cette période douloureuse. Coup de pieds de l’Histoire ! Elle en fut profondément marquée car ce simple bout de papier lui révélait une horrible trahison dont sa famille, son sang, avait été victime. Elle ne pouvait garder ce secret pour elle, et pourtant elle ne dit rien à personne, l’auteur des faits était mort depuis longtemps et ses héritiers n’avaient pas à porter la charge d’une accusation aussi lourde… pour l’instant, par contre ses neveux avaient le droit de savoir, mais seulement après sa mort, cela fera partie du legs. Maître Charmieux, son onctueux notaire très vieille France, la reçut dans son cabinet de travail orné de vieilleries très lourdement chargées de dorures et autres arabesques de diverses origines ; il donnait toujours l’impression d’être tapi derrière une montagne de dossiers qui encombraient son bureau à l’affut de la moindre proie passant à sa portée. Il ressemblait à un gros chat attendant patiemment la sortie de la petite souris pour l’engloutir d’un coup de patte avant qu’elle eut le temps de faire Ouf !  Comment allez- vous ma chère Emilienne ? Ma femme m’a dit qu’au bridge vous avez atteint les sommets de l’art du jeu de la carte ! Bravo !  Très bien, très bien, quoique j’aie eu une petite alerte ces derniers temps et comme je vous le disais au téléphone je voudrais remettre à jour certaines dispositions dont nous nous sommes entretenus il y a quelque temps déjà.  Vous avez raison, on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve, de quoi s’agit-il ?  Quelques mises à jour pour la répartition de mon patrimoine et d’une affaire beaucoup plus délicate dont je voudrais vous entretenir. La question de la répartition fut rapidement réglée, Emilienne voulait remettre à égalité un partage qu’elle avait auparavant traité avec sa vacherie habituelle en déséquilibre total en défaveur d’Yvon. Elle se réservait toutefois une part cachée dans son coffre qui échapperait au fisc avec ce fameux document dont elle voulait parler au notaire. Celui-ci avec sa prudence congénitale, ils étaient notaires depuis trois générations chez les Charmieux, refusa catégoriquement d’être informé de cette histoire de trahison, il en savait déjà trop, cependant il accepta d’être la courroie de transmission formelle de cette part immatérielle de l’héritage et fermerait les yeux sur le contenu du coffre. Emilienne et le notaire se mirent donc d’accord sur la procédure de transmission des clés du coffre et sur la petite cérémonie d’ouverture lors de laquelle elle voulait être assurée de la prise de connaissance des informations par le seul dépositaire désigné de ce secret : son neveu préféré, mon frère Paul. Comme soulagée de n’avoir plus à porter seule cette information, elle rentra à pieds chez elle en respirant à pleins poumons l’air frais et printanier qui émanait en ce début Avril, du bois de Boulogne. Elle grimaçait d’un rictus de vieille sorcière, c’était sa façon de sourire, on ne pouvait s’empêcher en la croisant dans les allées du bois, de penser au « hideux sourire » attribué à Voltaire par un de Musset quelque peu vindicatif et sans doute jaloux. Elle fut tout aise en rejoignant ses pénates de constater qu’elle avait eu un appel en son absence de la part de sa nièce Caroline qui s’enquerrait de sa santé. Fait exceptionnel chez cette radine, elle décida de la rappeler pour lui proposer un déjeuner en ville. Ce n’était pas une invitation, il ne fallait quand même pas exagérer, elles partageraient les frais en fonction de ce que chacune prendrait ; pourquoi paierait-elle l’eau minérale de Caroline alors que celle-ci pouvait très bien prendre de l’eau en carafe ? Toujours dans l’état second que procure le soulagement de la passation future d’une lourde responsabilité, elle décida d’appeler Joachin le fils aîné d’Alphonse, elle entretenait avec lui une relation épisodique et discrète, entrecoupée de longues périodes de silence, à seule fin de ne pas totalement couper les ponts. Deux coups de fil, de sa propre initiative, dans la matinée, cela ne lui était pratiquement jamais arrivée. Le téléphone n’était utile que pour les autres, jamais elle ne dépensait les quelques centimes d’un appel…. D’autant qu’avec son forfait c’était gratuit ! Mais les habitudes d’économies sur tout, sont tenaces ! Joachim, antiquaire de son état, batifolait à des canailleries très coquines avec son ami Mamoud dans la réserve de son magasin d’antiquités de la rue Jacob dans le quartier latin, quand l’appel d’Emilienne se fit entendre. Le temps de se rhabiller correctement il parvint un peu essoufflé à prendre le téléphone au moment ou elle allait raccrocher.  C’est Emilienne annonça t’elle sèchement comme à son habitude.  Oui Tata, j’ai du courir de la réserve pour prendre la communication et avec le temps je manque de souffle.  Oui tu étais sans doute à faire quelques cochonneries avec ton Mamoud !  Oh ! Tata comme tu es vulgaire ! Jamais je n’oserais, tu le sais très bien.  Tu parles que je le sais, te souviens tu le jour ou j’ai du fermer le magasin en entrant tellement j’avais honte de t’entendre hurler, la cloison tremblait sous tes coups de rein !  Oh ! Oh ! si c’est pour me dire des horreurs que tu m’appelles ma Tata chérie, je raccroche.  Non ; est ce que l’on pourrait se voir pour le Thé à cinq heures demain après midi à l’endroit habituel… et sans ton…toutou de compagnie.  Oui O.K. mais tu n’es pas gentille d’appeler mon Mamour comme cela, je le lui rapporterais et il te fera des grimaces la prochaine fois que tu viendras au magasin.  C’est bien. Je le prendrai en photos et j’enverrai les clichés à Hara-Kiri, ils les publieront dans la rubrique « Abominations génétiques » Satisfaite elle raccrocha et réfléchit à cette future entrevue qu’elle ne voulait pas anodine malgré le ton badin qu’elle avait utilisé pour ne pas éveiller la méfiance de ce gros porc d’antiquaire velu et efféminé jusque dans le choix de ses horribles chemises à jabot, roses ou violettes selon la couleur de son costume du même style. Elle se souvenait avec dégoût du jour ou allant chercher les enfants de sa nièce sur la plage de Deauville, elle l’avait croisé au bras de son Mamoud aussi gras et luisant que lui, la peau très visiblement enduite d’une huile de protection solaire étalée en abondance sur ce corps repoussant, avec des seins qui venaient de bénéficier d’une cure forcée d’hormones ingurgitées au Brésil lors de son dernier voyage qui ballotaient en cadence, couvert d’un seul string noir ne cachant rien de son anatomie. Un vrai cauchemar lorsqu’il l’avait reconnu en poussant sur un ton suraigu :  Tata ! Mais quelle joie de te voir ici ! Sur les planches, tu es toujours la plus sexy des mamies, viens je t’invite à la terrasse du Windsor pour le Thé. Elle eut toutes les peines du monde à s’en défaire et passa plus d’une demie- heure à se laver les mains pour enlever l’huile solaire qui lui collait à la peau. Elle le détestait mais le fréquentait par intérêt et calcul. Il était riche, antiquaire et avait des introductions dans tous les milieux, aussi bien dans la pègre que dans la haute finance ! Elle détestait encore plus son Mamoud et il le lui rendait bien, il avait toujours un regard particulier quand elle passait au magasin de la rue Jacob, elle le sentait fourbe et aussi dangereux qu’une vipère à cornes ; entre ces deux là, la méfiance régnait à tous les instants, ils jouaient le jeu de la mangouste et du Cobra, c’était à qui mordra l’autre en premier et la morsure serait mortelle. Emilienne avait au début de cette histoire un plan pour profiter à son tour des bienfaits de l’argent acquis facilement, mais maintenant elle se demandait si elle n’allait pas changer de stratégie ; en fait Joachim lui faisait peur, maintenant qu’elle le connaissait mieux. C’était un personnage profondément égoïste et cruel, il s’était vanté devant elle d’avoir dénoncé au fisc l’un de ses amis et bienfaiteur qui l’avait employé « au noir » parce qu’il convoitait son appartement dont il fut d’ailleurs expulsé après que ce délit vint sur la place publique. Il ne reculait devant aucune bassesse pour augmenter son patrimoine ni son emprise sur les autres. Avant qu’il eu pignon sur rue, il avait profité de sa position de « dame-pipi » dans un club huppé des Champs Elysées pour faire chanter ses relations d’égouts à propos de leurs incartades sexuelles et de leurs goûts immodérés pour certains excitants illicites, qu’il leur fournissait moyennant finance bien sûr. C’était un pervers doublé d’une « planche pourrie », avec son Mamoud, ils étaient bien assortis. Quand Emilienne avait été informée de « La Trahison » elle avait d’abord pensé le faire chanter, elle s’était donc rapprochée de Joachim pour mieux connaître sa cible, pour évaluer ses points faibles pour pouvoir frapper opportunément là où ça fait mal au bon moment. Mais petit à petit, plus le personnage lui était devenu familier, plus elle en avait été effrayé, plus il était devenu repoussant. Maintenant elle était mal à l’aise à chaque fois qu’elle le voyait, elle sentait de plus en plus son emprise sur elle, comme si, fascinée par le serpent qu’il était à ses yeux, elle ne pouvait s’en détacher alors qu’il était semble t’il encore temps. Elle était hypnotisée par cette vipère lubrique. Elle se savait manipulée et dominée mais rien n’y faisait, ni son aversion ni son mépris des hommes… en était-il un ? Ni son horreur de ne pas maîtriser une situation ou elle était impliquée ; elle était comme attirée par son propre dégoût au comble du masochisme. Emilienne était réaliste et son sens critique l’avait par le passé sauvée de bien des situations embarrassantes. Profitant du calme de son appartement, elle fit un rapide bilan de ses objectifs et se fixa une ligne de conduite profil bas tout en concoctant une vengeance venimeuse comme elle savait en distiller parfois ; elle retrouva son rictus favori et se dit que l’intelligence a toujours raison de la barbarie si raffinée soit-elle. Elle se prépara un bouillon et une salade verte le tout complété d’un yaourt, cela ferait un bon repas du soir. Les laitues étaient en promos car un petit peu fatiguées, mais pour elle toute seule il suffisait d’enlever les feuilles un peu passées, elle y trouvera bien son compte. Moins d’un Euro le dîner, elle faisait mieux que J.P. Coffe. Assise sur le siège de jardin de son balcon, contemplant les premières frondaisons annonciatrices de l’explosion des fleurs de printemps, elle réfléchissait de nouveau à son prochain entretien avec cette ordure de Joachim. Elle fumait un petit Partagas dont le parfum lourd l’enivrait un peu, en d’autres temps elle aurait pu prendre un petit cognac Fine Napoléon pour finir de goûter aux plaisirs des « nourritures terrestres », mais cette époque était révolue depuis que son médecin lui avait fait passer un E.C.G. dont les résultats étaient préoccupants. Elle suivait maintenant un régime quasi monacal qui convenait parfaitement à la tenue de ses finances. Sauf que parfois, comme ce soir, un petit extra n’était pas mauvais pour le moral. Ce soir l’air était léger et elle se sentait bien, une phase de sa vie était en train de se terminer, les choses seraient bientôt en ordre, elle pourrait encore jouir du temps qui passe trop vite sans porter le poids des secrets de famille qui vous pourrissent les rares moments de douce béatitude que vous accordent les Dieux qui veillent sur votre destinée. Ils s’étaient donnés rendez-vous près de la rue Jacob, à l’angle du passage du Mazet et de la cour de Rohan, endroit délicieux s’il en est encore à Paris, qui rappelait à Emilienne ses années de Fac. et qui plaisait à l’humeur bucolique de Joachim. Il arriva comme à son habitude, tout guilleret, déguisé en arlequin dans les tons bleus, portant un patchwork de fausses réparations à chaque coude et bien sur chaussé d’escarpins en Dain, teints dans un bleu plus soutenu qui jurait un peu…mais qui se remarquait, un vrai clown se dit Emilienne et dire que je m’affiche avec cet ostrogoth ! Si mes amies du club de bridge me voyaient elles en feraient les gorges chaudes pendant un mois !  Alors mon neveu comment vont les affaires en ces temps de crise ?  M’en parle pas c’est très dur, mais j’ai réussi quelques bonnes opérations ces derniers temps qui me permettent de voir venir.  Toujours dans les magouilles à ce que je vois tu ne changeras jamais, d’ailleurs tu as de qui tenir, ton père était un expert.  M’en parle pas veux tu ? Tu l’as connu sous un angle différent du mien et j’ai toujours pensé qu’il y avait entre vous quelque cadavre qui trainait dans les armoires. Je n’ai jamais compris pourquoi il te craignait tant.  Buvons cet excellent thé, il ne faut pas faire attendre les chefs d’œuvre comme ce thé de Malaisie si rare ! Ils prirent en expert le temps de la dégustation, quelques scones « faits maison » vinrent compléter la collation, ils parlèrent de choses banales, s’enquirent mutuellement de leur santé fragile, dirent un peu de mal de tous les membres de la famille … et revinrent au sujet qui tenait à cœur à Emilienne et qu’elle avait fort habilement introduit.  Tu me posais la question sur les secrets que nous partagions ton père et moi et tu faisais une allusion, au sens figuré, aux cadavres éventuels que nous aurions entretenus dans nos placards respectifs. Tu sais Joachim tu ne pensais peut être pas si bien dire, le passé n’est pas toujours comme on voudrait qu’il soit.  Que veux- tu dire ? Parles Emilienne si tu as des choses à dire sur Papa.  Ce n’est pas moi qui parlerai, mais je sais des vérités qui seront peut-être un jour très dérangeantes si elles venaient à être connues, mes héritiers en disposeront à leur gré.  Qu’est ce que c’est que cette salade ; ne t’avise surtout pas de ternir l’image de ma famille en générale et celle de mon père en particulier !  Mon pauvre Joachim, ne me fait pas croire que tu ignorais tout du rôle qu’a joué ton père pendant l’occupation allemande et de l’utilisation qu’il a fait de quelques bijoux de la famille Lewinsky. Il a payé pour sauver sa mère juive de la déportation cela est bien mais dans le marché il y avait le prix du sang et c’est beaucoup moins bien. Il est mort depuis, Paix à son âme ! Joachim blêmit devint presqu’aussi bleu que ses belles chaussures et se leva brusquement en renversant la jolie petite table sur laquelle ils dégustaient avec délicatesse un thé d’origine et d’essences fort rares et précieuses.  Je t’avais prévenue Emilienne. Ne t’avise pas de jeter l’opprobre sur qui que ce soit de ma famille. Tes allusions sont dégueulasses, je ne veux plus te voir, tu entends, plus jamais. Et ça tu le regretteras ! La conversation pris fin sur ces paroles pour le moins acides et lourdes d’allusions menaçantes. Emilienne se retrouva seule avec la note à payer ce qui la contraria pour le restant de la semaine. Son budget loisir ne dépassait pas quelques Euros par an, dépensés plus par obligations que par plaisir, il allait être en déséquilibre grave ! Elle avait atteint son but mais la réaction de Joachim avait été plus violente que prévue, il faudrait qu’elle soit sur ses gardes car elle avait nettement sentie, au ton de sa voix, qu’il y avait de la menace dans l’air ! Par contre elle se sentait comme libérée de l’emprise de Joachim, elle se sentait en pleine catharsis mais l’agressivité de son neveu avait clairement définie une frontière entre eux, elle n’était plus une proie, elle était passée dans le camp des ennemis, les relations seraient plus simples à l’avenir. Cet infâme salaud allait devoir assumer le legs de son père… et les bijoux et autres diamants du clan Lewinsky. Emilienne avait du mal à se l’avouer mais elle avait toujours été jalouse de cette fortune dont elle aurait surement apprécié d’en jouir, au moins un peu. Il y avait en plus chez elle un fonds, bien caché, d’antisémitisme catho-facho qui trouvait dans ce règlement de compte familial matière à se justifier. Ses motivations profondes n’étaient pas toujours très honnêtes et ne voulaient pas être étalées sur la place publique. Dans son approche du clan Lewinsky, Emilienne avait oublié le frère de Joachim, en fait elle n’avait aucune relation avec lui. Elle savait qu’il était architecte comme son père et qu’il avait une bonne réputation dans son milieu professionnel, on parlait de lui de temps en temps dans les journaux économiques, qu’elle lisait parfois. Si elle l’avait mieux connu, elle aurait vite compris qu’il pouvait être vraiment dangereux de se mettre au travers de sa route. Froid et tranchant il était à l’opposé du caractère de Joachim qui n’était qu’un sinistre bouffon, Mathieu décidait vite et toujours au mieux de ses intérêts, la morale ne comptait pas beaucoup dans ses décisions, on ne se défait pas facilement de l’atavisme paternel. Malgré sa perspicacité et son intelligence aiguisée, Emilienne avait commis une erreur d’appréciation qui pouvait lui coûter très chère. Caroline n’entretenait de relations avec la Vieille que par devoir familial, elle n’aimait pas particulièrement cette éternelle frustrée, jalouse de tout et de tous mais par respect pour la famille de son mari elle faisait semblant, et pouvait prendre le rôle de la confidente que la Vieille voulait lui attribuer de temps en temps. Elle se rendit donc à la « convocation » de la Vieille, on ne pouvait quand même pas appeler cela une invitation, à la brasserie de St Germain en Laye où elles avaient pris, avec le temps, leurs habitudes. Dans le brouha-ha ambiant les conversations pouvaient être discrètes. Caroline trouva Emilienne plutôt en forme et même enjouée ce qui était fort rare. Les deux femmes échangèrent quelques mots sur la famille demandant par convention si les nouvelles des uns et des autres étaient bonnes etc…etc  Tu sais que ma santé n’est plus tout à fait aussi bonne qu’auparavant, j’ai quelques préoccupations coté cœur et cela m’inquiète un peu.  Voyons ma Tante je vous assure que vous paraissez toujours aussi jeune et particulièrement aujourd’hui.  Tu me flattes Caroline mais c’est quand même bon à entendre ! Bon, je voulais te parler de mon testament parce que je sais que vous me prenez pour une radine injuste.  Mais non Emilienne nous avons le plus grand respect pour toi mais tu dois bien comprendre que nous sommes tous attachés à une parfaite égalité entre nous. Tu sais bien que les trois frères sont solidaires et qu’ils sont très pointilleux sur ce sujet.  Bon ça je veux bien l’admettre et j’ai modifié mon testament dans ce sens, mais il y a une charge particulière que j’ai confié à ton mari, cela concerne son père. Ce ne sera pas facile pour lui, je ne peux pas t’en parler dans le détail mais sache que ce sera un moment difficile pour lui lorsqu’il découvrira les informations que contient mon coffre à la banque. Le notaire Maître Charmieux sait exactement ce qu’il doit faire.  Tu peux avoir confiance en lui, il agira selon sa conscience et son cœur.  Je sais mais j’ai voulu te prévenir et te demander que cette conversation reste entre-nous. Le déjeuner se termina selon le rite immuable de l’addition pour laquelle Emilienne calcula aux centimes près ce qu’elle avait consommé et dont elle inscrivit le montant sur un chèque qu’elle remit à Caroline. Chacun rentra chez soi, Ce fut la dernière fois que Caroline vit Emilienne vivante.

Deuxième partie : La Vérité

Le Commissaire Yves Le Huédé nouvellement promu dans la capitale était silencieux. Ce crime, un assassinat sanglant dans un appartement chic du 16ième arrondissement de Paris, semblait trop évident quant aux motifs. Tout laissait penser à un cambriolage, le désordre, les objets fracassés, les tiroirs ouverts et dont le contenu était éparpillé par terre, tout… sauf que ces voleurs n’avaient pas emporté la petite sanguine de Renoir bien en évidence au-dessus du secrétaire. Les cambrioleurs avaient surement cherché quelque chose car tous les dossiers de Mme Le Boru étaient étalés ou éparpillés dans les endroits les plus invraisemblables, la cuisine, la salle de bains etc. Peut-être avaient ils été surpris par la propriétaire des lieux et avaient agi dans l’urgence ? Bizarre ! La famille prévenue, arriverait dans quelques minutes, ils confirmeraient ou non la thèse du crime crapuleux et identifieraient les disparitions d’objets, après libération de la scène de crime par les techniciens de la scientifique. Yves Le Huédé termina son examen de l’appartement sans toucher au corps étendu dans une mare de sang maculant les objets et les papiers jetés à terre et descendit en bas de l’immeuble pour attendre les membres de la famille. Ils arrivèrent presqu’en même temps, les trois frères, chacun accompagné par son épouse. Tous un peu hagards, sous le choc de cette terrible nouvelle, voulant voir leur tante. Le commissaire les retint car ils ne devaient pour l’instant pas perturber le travail des techniciens d’investigation des scènes de crime. Comme si de rien n’était il commença discrètement son enquête. En quelques minutes il apprit beaucoup de choses sur Emilienne : • Le cambriolage de la cave. • Le déjeuner avec Caroline, mais rien sur le contenu de l’entretien, il y reviendra plus tard dans l’intimité de son bureau. • Les grands traits d’un caractère secret, parfois agressif, de la tante. Il devra approfondir cette description superficielle. Ils convinrent d’un rendez-vous au Commissariat pour le lendemain, avant de monter à l’appartement qui venait d’être libérer par les techniciens de l’investigation. Quelle désolation, quel gâchis, Le Commissaire lut la douleur et la stupéfaction dans les yeux des neveux et nièces. Si l’un d’eux était impliqué, il cachait bien son jeu. Ils notèrent la disparition de quelques bibelots sans valeur marchande, de la télévision avec son « home cinéma » et furent comme le commissaire surpris de constater que la sanguine de Renoir n’avait pas attirée l’attention de ces malfaiteurs peu au fait des œuvres d’art que contenait cet appartement ou voulant détourner l’attention…. La reconnaissance du corps fut épargnée aux épouses quant aux frères ils furent surpris par l’arme du crime négligemment laissée à coté du cadavre: un poignard ciselé ayant appartenu à leur grand père Ernest Le Boru dont il disait l’avoir récupéré sur le cadavre d’un officier Russe pendant la guerre de 1914/18 aux Dardanelles. Ils ignoraient qu’Emilienne avait récupéré cet objet. Tout le monde rentra chez soi, le commissaire à la P.J., les frères et leurs épouses se retrouvèrent chez Paul, avec une boulle à la place de l’estomac. La Tante avait ses défauts mais ils y étaient tous très attachés et mourir de cette façon, si brutale ! Caroline leur donna le détail de sa conversation avec Emilienne, ce qui en laissa plus d’un avec un gros point d’interrogation dans la tête. Quel était donc le contenu de ce message ? Pourquoi ramener sur le tapis une si vieille affaire ? Et surtout il y avait- il un lien entre ce papier et le cambriolage ? La famille devait attendre un peu avant de contacter le notaire, mais chacun voulait en savoir plus sur cette étrange affaire. Le commissaire ne se posait pas toutes ces questions, il mit son équipe au travail. La routine, pour commencer, l’enquête de voisinage, les enregistrements des coups de téléphone, le compte bancaire, le notaire etc , etc. Dans ces quartiers, les crimes avaient souvent une origine familiale et le camouflage en cambriolage semblait grotesque. La première audition des neveux devait commencer le lendemain matin, il contacta les services qui étaient intervenus dans l’appartement pour faire le point sur le début de leurs résultats. • Le légiste lui confirma que l’heure du décès se situait entre 17heures et 18heures la veille, Lundi. Un seul coup de poignard en plein cœur, de bas en haut, un travail de pros. • La scientifique était en plein travail d’identification des empreintes mais il y avait fort à parier qu’ils ne trouveraient rien de ce coté là. Il y avait une trace de chaussures sur le seuil qui n’était pas celles de Mme Le Boru, plutôt celle d’un homme assez corpulent mesurant dans les 1m80. C’était tout pour l’instant. • Sur les enregistrements vidéo nouvellement réinstallés après cet autre cambriolage dont la Tante avait été victime, on distinguait une voiture de chez Darty garée juste à l’entrée et un dépanneur qui entrait et sortait peu de temps après, chargé d’un poste de Télé et d’un grand sac en plastique renforcé. C’était un homme de grande taille et assez fort aux cheveux noirs et portant un costume à la coupe assez recherchée, inusitée pour un réparateur. L’arrivée de la voiture était enregistrée à 17heures et le départ à 17heures 25. Malheureusement à aucun moment on ne distinguait le visage. Le Commissaire Yves Le Huédé ouvrit le dossier Le Boru et y classa ces quelques informations, ce n’était pas mal pour un début. Il pensait que pour cette affaire tous les éléments se trouvaient dans l’environnement de la famille ou de ses proches ; il devait donc chercher à s’imprégner du milieu, de l’ambiance voir des jalousies ou des haines cachées. Le lendemain, Yves Le Huédé commença son long travail de recherche avec les auditions de tous les membres présents lors du fameux dîner où eut lieu l’altercation précédent la découverte du cambriolage. Cela lui prit les trois jours de la fin de la semaine mais au bout de ces auditions il pouvait commencer à se faire une petite idée de l’ambiance spéciale qui entourait les faits et gestes de la victime. C’était un personnage haut en couleur cette Emilienne. Il y avait une aura très spéciale autour d’elle, un mélange de respect de ce qu’elle avait été et de refus de ce qu’elle était devenue, un mélange de mépris et d’admiration. Il lui faudrait compléter le tableau en interrogeant ces lointains cousins dont on parlait peu, il n’y avait plus de relations avec cette branche de la famille mais le comportement de la Tante était par trop étrange qu’il ne pouvait éliminer un éclairage différent. L’ouverture du testament avait lieu dans l’après midi chez Maître Charmieux, le policier irait s’informer plus tard du contenu et des bénéficiaires. Il avait un peu de temps devant lui pour réfléchir et peut-être faire un tour du coté de la rue Jacob…juste pour voir. C’est alors que les évènements bousculèrent son emploi du temps de façon totalement imprévue. En premier lieu il reçut un appel de Maître Charmieux l’informant de la présence d’un coffre à la banque. Ce qui était pour lui une découverte importante car aucun des frères n’avait mentionné ce coffre. Il faudrait qu’ils s’en expliquent. Il prit les dispositions nécessaires pour faire immédiatement mettre les scellés sur ce coffre. Son adjoint le lieutenant Erwan Le Port l’informa que la liste des appels passés par Mme Emilienne Le Boru avait été analysée et qu’on y trouvait entre autres deux appels récents, l’un à sa nièce la femme de Paul et un à son neveu Joachim, l’autre branche soi-disant éloignée de la famille, l’antiquaire gay de la rue Jacob. Celle-ci étant à deux pas de la P.J. il décida qu’il irait déjeuner dans ce quartier à midi. Les choses avançaient doucement et les zones d’ombres si intéressantes à explorer commençaient à apparaître. Un peu de patience et l’aspect si « clean » de cette famille allait surement se montrer sous un jour moins lisse. Il avait repéré un petit restaurant dit de terroir du coté de la rue de l’Abbaye ou le maître des lieux avait un petit beaujolais qui fleurait bon sa campagne d’origine, il savait en plus, préparer les riz de veaux aux morilles comme un vrai chef ! C’était tout près de la rue Jacob et de la célèbre place Fürstenberg. Sur le coup de midi il flânait comme un touriste dans cette rue qui était une véritable enfilade de cavernes d’Ali Baba, tant les devantures étaient décorées avec goût laissant deviner la richesse et la profusion des œuvres d’art qu’elles avaient amassées à l’intérieur ou dans le secret de leurs réserves par ces antiquaires discrets et fins décorateurs. C’était un plaisir des yeux car pour le reste son modeste salaire ne lui permettrait jamais d’oser franchir le seuil de ces magasins de luxe. Il passa devant la boutique de Joachim « Aux plaisirs d’Antan », un peu ambigu comme appellation, comme le propriétaire des lieux sans doute. Rien de particulier n’attira son attention sauf peut-être un objet en vitrine qui rappelait l’arme du crime, une dague de chasse finement gravée. Il aperçu un homme gras et imposant, au teint très légèrement basané, paresseusement assis sur un fauteuil dans le fond de la première salle de la boutique. Il ne s’attarda pas et se dirigea vers le restaurant « La Rose de Bourgogne » où son estomac réclamait qu’il satisfasse une demande de plus en plus pressante. Il se rappelait à son attention par quelques bruitages qui n’étaient pas très discrets. A deux heures moins cinq, Yves Le Huédé était devant l’agence de la B.N.P. où Emilienne avait son coffre. Il attendait le notaire et les trois frères pour procéder devant témoins à l’ouverture du fameux coffre aux secrets de famille. Tout ce beau monde se dirigea solennellement vers les sous sols et suivis du Directeur de l’agence qui n’appréciait que modérément cette agitation soudaine, ils entrèrent dans la salle réservée à cet usage. L’ouverture du coffre ne se fit qu’en présence du Commissaire et de Paul, pour respecter un minimum de discrétion ; il n’y avait qu’un peu de liquide et une vieille lettre. Cette lettre dont Paul ne reconnut pas l’écriture était signée de la main de son Oncle Alphonse, le fils de son grand-pére Ernest Le Boru d’un premier mariage avec Sarah Lewinsky. Elle était adressée à un certain capitaine Lebeau rue des Saussaies à Paris, elle était datée du 13 février 1944, Alphonse y faisait référence à d’autres entretiens et courriers par lesquels il s’engageait à payer un complément en diamants à un premier versement pour prix de la protection de sa mère et de l’obtention de nouveaux papiers avec un nom bien Français et il y dénonçait en plus en gage de sa bonne foi les activités subversives de son neveu Yves Le Boru dont il précisait le nom de code, sous lequel il était connu de la Gestapo « Jean Le Maréchal ». Paul ne put finir la lettre il devint pâle et dut se retenir à la table pour ne pas tomber. C’était donc cela, le secret, la trahison suprême. Son propre frère envoyé à la mort froidement, le Judas ! L’Ordure ! Brusquement il manqua d’oxygène dans cette cave et demanda à sortir rapidement. Le Commissaire rassembla le contenu du coffre prit la lettre comme pièce à conviction et demanda qu’on les libère de cet endroit brusquement devenu aussi sinistre qu’un caveau de famille. Le retour à l’air libre se fit dans un silence lourd comme une pierre tombale. Tous virent Paul émerger de la cave et comprirent qu’il fallait attendre pour avoir des explications, même Maître Charmieux d’ordinaire si bavard se tut instantanément en voyant sortir Paul comme s’il se réveillait d’un terrible cauchemar. Comme convenu, la famille se rendit ensuite à l’étude et Maître Charmieux procéda à la lecture du Testament qui ne révéla aucune surprise supplémentaire, Emilienne avait remis ses affaires en ordre et c’était mieux ainsi. Toujours silencieux, Paul demanda que tout le monde se réunisse chez lui en fin de journée. Le commissaire de retour à la P.J. demanda que l’on convoque immédiatement Joachim Le Boru. Celui-ci arriva accompagné du Lieutenant Erwan Le Port sur le coup de quatre heures de l’après midi. Affublé d’un large chapeau façon Toulouse Lautrec, d’une veste longue très chic, couleur fuchsia, portée sur son inséparable chemise à jabots dans les mêmes tons, très recherchés, complètement décalés dans ce monde de flics plutôt virils, il était très en colère.  Monsieur Le Commissaire qu’est ce que c’est que ces manières ? Vous me fîtes quémander par votre homme de main de façon grotesque et brutale sans que je puisse me retourner, la tenue de mon échoppe nécessite ma présence et mes amis et clients demandent une attention très particulière de ma part pour le choix de leurs étoffes et autres bibelots qui conditionnent leur paix intérieure dans leur environnement le plus intime. Alors faites vite avec vos questions vous voyez bien que je me dois à ma clientèle qui a toute confiance en moi.  C’est fini ce cirque ! Vous êtes impliqué dans une affaire de meurtre comme principal suspect.  Quoi !  Que faisiez –vous Lundi dernier entre 16heures et 18heures.  Comme d’habitude, j’étais au travail rue Jacob et d’ailleurs j’ai eu un rendez-vous à la boutique ce jour là avec de riches saoudiens qui voulaient m’acheter un service complet en cristal de Bohême, une merveille !  Bien sur cela sera vérifié.Et quand avez-vous vu votre tante Mme Le Boru pour la dernière fois ? Cette fois Joachim changea de couleur et de ton, il comprit que quelque chose de grave était arrivé à sa « Tata ».  Ne me dites pas qu’il est arrivé un malheur , pas à elle, non ce n’est pas vrai !  Si, elle a été assassinée Lundi dernier dans son appartement du 16ème, et vous êtes l’une des dernières personnes à lui avoir parlé. C’est pourquoi vous êtes là en temps que suspect. L’arme du crime est un petit poignard finement ciselé comme ceux que vous vendez. Joachim raconta tout ce qu’il savait au commissaire et même un peu plus sur les sentiments que la Tante nourrissaient à l’égard de certains membres de la famille. Il n’oublia pas de mentionner qu’une fois de retour rue Jacob, il avait téléphoner à son frère, l’ Architecte, pour l’ informer de la découverte par la Tante d’un secret qu’ils croyaient, son frère et lui, enfui dans la nuit des temps ; ni le fait que sa Tante et son frère n’avait plus aucun lien depuis une certaine histoire d’héritage de son grand père Ernest Le Boru où il avait voulu récupérer un poignard datant de la guerre de 14 que ce grand père lui avait promis à sa mort, mais que la Tante s’était attribuée. Joachim était devenu soudain très bavard, intarissable… il avait peur ! Le commissaire lui montra le poignard qu’il avait récupéré dans les pièces à conviction, Joachim le reconnu immédiatement. Le Lieutenant Le Port prit la suite de l’interrogatoire et laissa le commissaire faire quelques vérifications. Celui-ci en profita pour essayer de joindre Mathieu, le frère de Joachim. Le grand Architecte était à l’étranger pour signer un important contrat de construction d’un aéroport pour la ville d’Haïfa en Israël. Il était prévu qu’il rentre le lendemain matin à temps pour les obsèques. Pendant ce temps les neveux se réunissaient chez Paul dans une ambiance plutôt sinistre, le sujet des conversations était concentré sur leur père plus que sur l’infâme trahison, les souvenirs ou plutôt ce que l’on avait rapporté à leurs oreilles d’enfants revinrent en masse ce qui ne fit qu’ajouter à leur peine. Paul leur posa la question que tout le monde redoutait :  Que devons nous faire avec ce secret ? Le temps est passé, les morts ne ressusciteront pas, même si nous comprenons mieux maintenant ce qui s’est passé et pourquoi cette partie de la famille s’est toujours tenue à l’écart. Maintenant encore plus qu’avant je ne veux plus les voir mais je pense que nous devons faire quelque chose en mémoire de Papa.  Qu’est ce que tu envisages ?  Je ne sais pas, au moins faire savoir à Mathieu et à Joachim que nous savons ce qui est arrivé à Papa et qui en est l’auteur. Yvon voulait enterrer complètement cette histoire, revenir sur le passé le mettait mal à l’aise mais Paul insista pour prendre contact avec ses cousins de la branche pourrie de la famille. Il voulut organiser une rencontre en prenant prétexte de réunir tout le monde en mémoire de la Tante mais personne ne le suivit sur cette voie. L’enterrement ayant lieu le lendemain ils convinrent de se voir à nouveau après la cérémonie.

                 Au grand étonnement des neveux toute la famille était présente à l’église y compris les deux cousins, Joachim et Mathieu. Paul bouillait de les savoir debout derrière lui, bien droits dans leurs costumes sombres mais se retint de toute réflexion malvenue dans ce lieu de recueillement. Les cousins disparurent discrètement à la fin de la bénédiction, Joachim vers la rue Jacob, Mathieu à son rendez-vous avec le Commissaire.

Mathieu n’allait pas bien depuis que son frère lui avait annoncé que la Tante était au courant de la trahison de leur père, en plus de ce poids maintenant trop lourd à porter, les affaires n’allaient pas très fort, il devait absolument remporter ce marché d’Aéroport à Haïfa, faute de quoi, il devrait licencier la moitié de son personnel du cabinet d’architecte qu’il dirigeait. Il ne pouvait pas se payer le luxe d’un scandale qui touche sa famille proche fut- il relatif à une période où il n’était qu’un enfant. Et maintenant ce Commissaire ! Il devait faire très attention à ses paroles et ne pas se couper dans son emploi du temps.  Bonjour Mr Le Boru, bien triste fin que celle de votre Tante  Vous savez sans doute que nous n’étions pas très proches et que nous n’entretenions pas de relations suivies.  Oui bien sur et vous allez me confirmer que vous étiez en Israël au moment des faits.  Parfaitement, plusieurs personnes de mon entourage pourront vous le confirmer, mais dites-moi vous n’allez quand même pas me considérer comme un suspect !  Vous savez dans mon métier on ne s’étonne jamais de rien. Il y a des avions qui font l’aller et retour dans la journée et ça marche très bien, sauf en cas de grève bien sûr.  Non mais j’aurais tout entendu dans cette chienne de vie !  Dites moi vous ne l’aimiez pas très bien cette Tante ?  C’est vrai, elle était méchante, antipathique, avare, mauvaise comme une teigne.  Oh là comme vous y allez ! Elle est décédée, respectez les morts, ils ne viendront pas hanter vos nuits d’insomnies.  Je ne peux pas vous en parler en bien, il n’y avait rien de bien en elle.  Dites moi, saviez vous que votre Tante avait des informations importantes sur l’attitude de votre père pendant la guerre ?  Oui je l’avais appris de la bouche même de mon frère le jour ou elle lui avait fait des allusions plus que menaçantes. Je crois qu’à sa place j’aurais été encore plus violent. Quelle ordure !  Votre réaction fait de vous un suspect même si vous prétendez avoir un alibi vous auriez très bien pu avoir un complice, votre frère par exemple ou quelqu’un d’autre qui aurait pu agir d’ordre et pour compte ! Je ne peux pas m’enlever de la tête que le meurtrier ou l’instigateur de ce crime vivait dans son entourage et qu’il connaissait parfaitement ses habitudes. Ce cambriolage a été grossièrement maquillé, le vrai mobile je l’ignore mais le véritable objectif c’était soi de l’empêcher de parler soi de l’empêcher d’agir dans les deux cas vous êtes vous et votre frère les premiers suspects car elle savait quelque chose sur vous que vous vouliez cacher à tout prix. Vous serez donc placé en garde à vue dès ce soir ainsi que votre frère qui va être amené dans le quart d’heure qui suit. Mathieu en resta tout éberlué, il n’avait pas prévu la tournure que prenaient les évènements. Il pu appeler son avocat, Maître Maillard, qui malheureusement n’était pas joignable, elle plaidait en province. Les bras coupés, la tête vide, mais habité d’une sombre colère envers cette garce de Tante dont les méfaits le poursuivaient de l’au-delà, il rejoignit sa cellule accompagné par le Lieutenant Erwan Le Port. Yves Le Huédé avait fait mander Joachim pour lui signifier sa garde à vue immédiate et avait fait préparer les documents nécessaires pour organiser les deux perquisitions qui s’imposaient. Il réfléchissait à cette histoire dans laquelle il y avait une victime que tout le monde détestait, des suspects dont il ne croyait pas vraiment à la culpabilité, deux cambriolages dont un qui servait d’alibi au meurtre et un premier qui avait pu permettre à l’assassin de venir en repérage, une partie de la famille qui semblait bien sous tout rapport et une autre qui avait toutes les raisons pour avoir organiser ce meurtre… trop évident. Non ! Tout cela sentait la belle entourloupe, il y avait autre chose et il n’en avait aucune idée. Le Commissaire avait la désagréable impression d’être l’objet d’une manipulation et il ne savait pas d’où elle venait, qui en était l’auteur ? Pourquoi ? Et si le meurtre de la Tante n’était qu’un fait fortuit arrivé par hasard et immédiatement utilisé pour éliminer les frères Le Boru ! Qui en était le bénéficiaire et quels étaient les intérêts cachés qu’il protégeait ? Si, Si… mais il n’avait aucune réponse qui le satisfasse, aucune qui pouvait l’aider à progresser. Il devait continuer à mener son enquête de la façon la plus classique qui soit, à la longue cela finirait par payer…peut-être. Il devait faire le point avec le juge d’instruction, de cet entretien qui avait le mérite de l’obliger à faire une synthèse factuelle la plus précise et concise possible, il jaillirait peut-être une évidence qui lui avait échappée jusqu’alors. Le juge que le commissaire connaissait bien, il était Breton comme lui, approuva sans réserve la démarche suivie et lui confirma son soutien mais demanda à être informé plus fréquemment car la mise en garde à vue d’un architecte de renom allait surement provoquer quelques remous du coté des médias à sensations. Pour ne pas perdre de temps les perquisitions seraient menées dés cette après midi, en fin de journée, mais en attendant il devait prendre un message du médecin légiste qui avait une communication à lui faire. Celui-ci n’était plus joignable lorsque le commissaire le rappela, cependant le message laissé sur le répondeur était clair : As-tu bien lu mon rapport d’autopsie ? Interloqué Yves Le Huédé se rappela avoir bien sûr reçut ce rapport et l’avoir rangé quelque part après y avoir jeté un coup d’œil rapide. Que pouvait-il y avoir de bizarre dans ce rapport ; la cause de la mort était évidente, l’heure du crime avait bien été notée et exploitée comme un élément important de l’enquête, quand à l’arme du crime on l’avait trouvée sur place. Non, il ne voyait pas ce qui aurait pu le surprendre. Par acquit de conscience il chercha le dossier et l’examina à nouveau….. Bon Dieu ! Il n’avait pas lu les conclusions dans le détail et un élément important de l’analyse du médecin lui avait échappé. Le poignard ramassé près du corps n’était pas l’arme du crime ! Toujours d’après le médecin, l’arme du crime était une dague de chasse avec une lame plus courte, plus large, avec un coté dentelé ! Il reprit ses esprits et se précipita à la suite du Lieutenant Le Port qui procédait à la perquisition rue Jacob. Il se souvenait parfaitement avoir vu une arme identique à celle décrite par le Légiste dans la devanture de l’antiquaire, allait-il arriver à temps avant que cette arme disparaisse ou soit tout simplement vendue ? Yves Le Huédé arriva rue Jacob juste pour voir le dernier policier quitter le magasin en emportant un carton de documents sélectionnés pour examen ultérieur, la dague avait disparue de la devanture.  Avez-vous pris quelque objet qui était exposé dans la devanture.  Non, bien sur aucun objet mis en vente, ce n’était pas les ordres, seulement les documents comptables et les ordinateurs. Se précipitant à l’intérieur il fut agressé par le dénommé Mamoud, qui ne semblait pas du tout avoir apprécié l’intrusion de la police au milieu de la boutique.  Est-ce que vos grossiers personnages en on finit avec leurs sales pattes posées sur ses soies et autres brocards bien trop belles pour leurs vilaines manières.  J’ai juste une question ; où se trouve la dague de chasse qu’il y avait dans cette devanture ?  Euh… je ne sais pas …je m’en souviens maintenant elle a été vendue à des touristes allemands je crois. Devant l’hésitation suspecte de Mamoud, Yves Le Huédé rappela vivement les fonctionnaires de police chargés de la perquisition et après leur avoir décrit l’objet leur demanda de fouiller partout à nouveau pour rechercher la dague. Là, ce fut une autre histoire, les policiers retournèrent tout le magasin, une heure après ils durent s’avouer bredouilles, ils allaient abandonner quand Le Lieutenant demanda ingénument à Mamoud :  Et là au fond de la réserve derrière cette porte qu’est ce qu’il y a ?  Rien de spécial, juste un petit atelier de réparation où j’ai mon établi et quelques outils.  Quelques outils, comment ça, allons voir. La dague était là, posée au milieu de l’établi sous un chiffon huileux qui devait être utilisé pour le nettoyage des outils.  Embarquez moi ce jeune homme qui a si peu de mémoire. Le retour à la P.J. fut moins précipité que le départ mais Yves Le Huédé était content, il pensait enfin tenir quelque chose. La dague fut rapidement envoyée au labo à fin d’analyse et Mamoud interrogé par le Commissaire.  C’est bête la mémoire, ça va ça vient et puis tout d’un coup ça disparait complètement.  C’est exactement comme vous dites Mr Le Commissaire, franchement je ne me souvenais plus que je l’avais posée là.  Ben voyons quand tu arrêteras de te foutre de moi tu me préviendras.  Mais je ne vous autorise pas à me tutoyer, est ce que je le fais moi ?  O.K.,O.K. Excusez moi Mr Ben Salah , Mamoud pour les intimes n’est ce pas ?  Oui et vous n’en faites pas partie.  Eh bien cette petite conversation commence bien, je sens que l’on va bien s’entendre tous les deux ! Sur ces entre-faits on apporta au commissaire un document qui le fit réagir immédiatement.  On te connaît bien dis donc tu as déjà fait travailler les collègues de la maison à ce que je vois là. Tentative de vol à main armée et tentative de meurtre mais curieusement la victime a décidé de retirer sa plainte, Bizarre tu ne trouves pas. C’était il y a 15 ans, et la victime était… tiens, tiens une très vieille dame, une certaine Sarah Lewinsky. De plus en plus bizarre, tu ne trouves pas ? Dis moi, à cette époque tu étais déjà à la colle avec Joachim ?  Je ne vous permets pas Commissaire d’utiliser une expression aussi vulgaire, nous vivons de façon indépendante, chacun dans son appartement mais nous avons l’intention de nous pacsés cet été.  Oui je vois les expressions trop directes choquent votre extrême sensibilité de poète. Par contre tu détestes les femmes, quelque soit leur âge, qui gravitent autour de ton chéri, en particulier les plus vieilles de la famille…ou les plus riches.  Des langues de vipères oui ! Elles me détestaient c’étaient des racistes ! Elles bavaient sur moi dès qu’elles voyaient Joachim, seules. Elles voulaient détruire notre couple, c’étaient de très méchantes femmes, ce qui est arrivé à cette garce d’Emilienne est bien fait. Des Racistes je vous dis ! Ah voila, le grand mot était lancé désormais la conversation était biaisée puisque tout allait être taxé de racisme. Dès qu’ils se sentaient acculés devant des faits flagrants et délictueux, le Commissaire avait droit à être affublé de ce qualificatif infâmant, par tous les « non-chrétiens » qui défilaient dans son bureau. Dans la bouche de Mamoud , l’expression « méchantes femmes » sonnait comme un pléonasme, tant il y mettait de dégoût.  Mais je te jure sur la tête de ma mère que je ne suis pour rien dans cette histoire, continua Mamoud sur sa lancée poètique. Il ne manquait plus que cela pensa le Commissaire, bientôt il va rappeler son vieil oncle, qui est mort pour la France et le tableau sera complet, quelle comédie ! Cela écœura le Commissaire jusqu’à plus soif ! Revenant à une réalité qui était hélas plus pénible à vivre que ce cinéma de pacotilles joué par ce poussah mielleux et dégoulinant de sueur, Le Commissaire plaça Mamoud en garde à vue et ordonna que l’on procéda à une perquisition à son domicile dès le lendemain matin. Une nuit de réflexions lui fera surement du bien et le confortera dans sa vision du comportement « raciste » du Commissaire. Après avoir informé le juge des derniers évènements, Yves Le Huédé rentra chez lui fatigué de cette journée riche en évènements, heureusement sa belle Younna l’attendait et ses deux enfants allaient surement le distraire de leurs histoires de crayon cassé et de punitions infligées par une maîtresse trop sévère. Le lendemain dès les premières heures de la journée, Le Lieutenant Erwan Le Port et son équipe, en présence de Mamoud, se firent ouvrir la porte de l’appartement cossu que ce dernier habitait dans le 6eme arrondissement tout près de la rue Jacob. Ils ne furent pas longs à trouver les objets dérobés chez Emilienne et, dans la cave, il restait suffisamment de caisses et de bouteilles, dont la provenance ne laissait aucun doute, pour organiser une vente aux enchères bachiques, intéressant plus d’un amateur éclairé sur les choses de la bouche. Il téléphona rapidement au Commissaire pour l’informer de ses découvertes. Yves Le Huédé fit donc immédiatement libérer ses deux autres suspects, de leur garde à vue, se réservant toutefois la possibilité de les interroger à nouveau au cas ou certaines relations douteuses pourraient être établies entre eux et Mamoud, mis à part bien sur, celles qui pouvaient résulter de pratiques sexuelles particulières, qui ne regardaient que leurs auteurs dans leur intimité très profonde ! Bien lui en prit car pendant la procédure de libération des deux frères Le Boru, il vit arriver dans le couloir du service qu’il dirigeait, toutes griffes dehors, une belle femme blonde portant fière allure et donnant de la voie avec assurance, réclamant la libération de ses clients mis en garde à vue sans preuve suffisante à leur encontre, Maître Maillard fit une entrée fort remarquée dans le bureau du Commissaire.  Dites moi Maître, votre colère ne vous empêche pas de vous plier aux simples civilités que nous pratiquons dans le monde civilisé en commençant par saluer et en déclinant calmement la raison de votre visite. En attendant de reprendre votre souffle voulez-vous un café ? Soudain calmée, elle accepta le café et renouvela sa demande en des termes plus posés.  Votre demande est en cours de réalisation, mais pour votre information, laissez moi vous exposer les raisons qui m’ont amené à procéder ainsi. Ils se quittèrent peu après, chacun restant sur ses positions. Ramené en garde à vue Mamoud se vit signifier par le juge d’instruction son inculpation pour le meurtre avec préméditation d’Emilienne Le Boru.

Quant à Mamoud : Il tomba par cupidité, pour avoir gardé des bouteilles et surtout des bibelots identifiés par l’entourage d’Emilienne. Il tomba par stupidité, pour ne pas s’être pas séparé de l’arme du crime. Il tomba par orgueil, pour avoir cru abuser un médecin légiste en maquillant une fausse arme du crime qui orientait l’enquête vers les frères Le Boru. Il tomba par négligence, pour avoir laissé une goutte du sang de la victime sécher sur la garde de la dague de chasse. Il tomba par haine et jalousie de cette pauvre femme qui malgré elle, représentait tout ce qu’il détestait, une femme indépendante et libre de sa parole qui avait deviné son double jeu. Mamoud ,le gras et luisant Mamoud allait suivre un régime amaigrissant derrière les barreaux qui ferait le plus grand bien à sa santé et le protègerait de la société incroyante et raciste qui l’avait fort mal accueilli quand il était arrivé avec des faux papiers il y a quelques 20 années de cela. Les prisons françaises, quoique surpeuplées, accueillaient avec beaucoup de « plaisirs » les tueurs de vieille dame ayant un penchant particulier pour la promiscuité masculine cela permettait d ’ « améliorer » et de rompre la monotonie du quotidien de ses collègues de cellule. Malgré tout, les conditions de la villégiature de Mamoud dans notre bonne vieille république s’avérèrent plus confortables que celle réservées à nos concitoyens dans son pays d’origine, il ne demanda jamais son retour au pays !

                                                                                            Larmor Baden le 8 Mars 2010

noel macabre

Noel macabre

Il pleuvait du grésil, le vent soufflait presque à l’horizontal, la nuit arrivait par l’Est, les gens se pressaient de rentrer chez eux pour se caler au coin du feu un apéritif à la main et un disque de musique soul sur la chaîne Hi-fi. Brr…Brr…C’était un sale temps, le temps de l’Avant, comme pour mieux se préparer à la luminescence des fêtes de fin d’année. Noel était dans une semaine, très exactement le Vendredi suivant. La ville malgré tout s’était préparée, les lampions éclairaient les rues tortueuses de la vieille cité médiévale, les arbres du parc, sous les hauts remparts du château, étaient décorés de mille couleurs et la musique des chants de Noel diffusait dans l’air humide et les bourrasques froides du vent de Nord-Ouest, une ambiance festive. Autour du port dans la ville basse, le Marché de Noel répandait des odeurs de victuailles de tous ses étalages de produits de la campagne et de la mer amenés pour l’occasion par les petits producteurs et pêcheurs locaux. Ils permettaient aux gens de la ville d’accéder au vrai goût des simples choses ; foies gras, champignons, jambons et autres crustacés divers et les fameuses huîtres du Golfe! Cette année les assiettes seraient bien remplies !

Dans sa grande maison froide et lugubre sur les hauteurs de la rive gauche du port, tout près des jardins de l’évêché, Arthur Audic n’avait pas trop de temps devant lui pour préparer son festival, sa colère sera terrible, vengeresse et sanglante à la fois. La famille , la sainte famille … la très honorable famille allait défiler devant sa porte pour participer à son corps consentant à sa propre disparition ce sera un Noel rouge dédié à sa seule personne, survivant unique de cette apothéose explosive, de cet aboutissement sanguinaire de toute une vie d’humiliations.

Soixante ans très exactement qu’il avait vu le jour dans les linges tachés de rouge de sa pauvre mère, en larmes de donner naissance au premier <Bâtard> de la lignée respectable des petits bourgeois de Pentoul ; les ci-devant Le Calvez ; bouchers de père en fils depuis 5 générations en cette bonne ville des bords du Golfe du Morbihan. Cinquante ans très exactement qu’il rumine sa vengeance d’avoir toujours été <le Bâtard> dans les conversations et les pensées ,surtout les non-dits, de cette famille bien pensante votant à droite de la droite .Cinquante ans d’un voyage pénible et incertain mais finalement triomphant qui le vit revenir en « carrosse » anglais du nom d’un animal féroce Le Jaguar ,féroce comme lui , le méchant ,l’intrus, la verrue sur le nez du portrait du grand oncle Le Calvez ,l’ancien Maire de Pentoul. Il était revenu et avait tout acheté . La belle maison bourgeoise de l’oncle, le terrain derrière, une friche des jardins de curés, transformée en parc d’agrément par les soins du meilleur paysagiste de Vannes, le bateau ,un White Shark magnifique, propulsé par deux moteurs de 150CV, un 4X4 flambant neuf de type série 5 de BMW en plus de sa Jaguar qui lui servait exclusivement pour ses petites courses… de bouche. Tout était neuf et rutilant, tout …sauf Arthur. Lui , il se racornissait, se plissait, se jaunissait ; il ressemblait à une vieille sorcière échappée de quelque sombre chaumière du fin fond des Monts d’Arrée où paraît-il , elles concoctent des maléfices que les vieilles garces frigides de grenouilles de bénitiers viennent acheter pour en faire bénéficier leur pauvres maris volages. Lui , il faisait peur aux enfants ,et aux amants heureux de préparer ce Noel de leurs premières amours, dans les lumières de la ville, lui, il n’était pas de la fête . Eux , ils en bavaient de jalousie et de curiosité. Eux ,ils voulaient voir ce nouveau palais rénové par celui qu’ils appelaient maintenant leur frère en public, bien qu’il resta <le Bâtard> en privé. Eux, ils se faisaient un roman des aventures d’Arthur ; crapuleuses pour les frères et sœurs, chevaleresques et héroïques pour les enfants de la ville . Eux , ils étaient aux aguets de toute transformation, de toute rumeur ; ils donnaient les commentaires éclairés à cette troupe de langues de vipères malfaisantes qui hante les abords des églises et des cafés. Eux , ils n’étaient plus que trois maintenant , les autres étaient morts ; d’abord leur mère, la mère d’Arthur aussi , dont il avait pris le nom de jeune fille puisque leur père était déjà mort à sa naissance ;Paix à leurs âmes ! Et puis l’oncle disparu il y a peu , dans un jour de grand vent en allant relever ses casiers à crevettes ,et puis le cousin ,celui-là plus méchant qu’une teigne , emporté par le cancer des fumeurs à force de chiquer ces infâmes Ninas qui puaient autant que lui quand on s’approchait un peu trop près, il sentait le rance, la sueur, le moisi, peut être même, la mort déjà . Et puis il y avait les vivants ceux qui portaient beaux à la messe le dimanche ou lors des enterrements qu’ils fréquentaient assidûment , La Violette ,la sœur aînée , celle qu’avait jamais été mariée, trop fière et surtout trop dure , un vrai repoussoir à épousailles toujours drapée de noir dans sa dignité de vieille fille , sûr qu’on l’avait jamais approchée de trop près celle-là, elle sentait l’empesage et les vieux draps . Et puis les deux frères, les bouchers, pareils à s’y méprendre pourtant ils n’étaient pas jumeaux. De 2 ans plus âgé , Le Marcel, étalait sa suffisance écrasante derrière son comptoir, 120 kgs et 1m90 de certitude ,il en imposait à toutes les ménagères énamourées devant toute cette viande bien rose et cette montagne d’aphorismes qu’il ne pouvait s’empêcher d’émettre sur toute chose et sur tous .Et l’autre , Le Clair , qu’était pas clair du tout, la copie physique de son menhir de frère , mais pas le même style , Le Clair, il était plutôt du genre taiseux , toujours en train de bougonner contre tout et tout le monde ,c’était sa marque de fabrique ,d’ailleurs quand il ne râlait pas il fallait s’inquiéter , il était malade ou en proie à une grande colère qui n’éclatait jamais mais que l’on pouvait craindre de voir se manifester de façon dévastatrice . Pas de femmes à la boucherie si ce n’était la grosse et grasse Julie, la caissière, dont les lubriques appétits avaient du mal à se contenter des deux frères , surtout du Marcel, le chef et maître en toute chose , qui avait toujours eu une certaine tendresse envers les vaches laitières dont il savait en tirer la quintessence et la substantifique moelle qu’elles soient mortes ou vivantes , Le Marcel, pendant la sieste avant 3 heures , le Clair ,plus rarement, le soir après qu’il eut tout nettoyé pour le lendemain , les deux dans la pièce du fond qui servait aussi de bureau . Pour Julie comme pour les deux frères c’était la quantité qui importait pas le raffinement ni la qualité ! En termes de kilogs tout le monde y trouvait son compte. Pas d’autres femmes ni d’enfants, les « chiards », comme ils appelaient en privé, ceux des clientes qui venaient faire les emplettes de la semaine à la Boucherie Le Calvez, ils n’en voulaient pas ni de près ni de loin. Les gamins des environs le savaient et le leur rendaient bien ; il n’y avait pas de limite à leur imagination quand il s’agissait d’inventer une « punition » pour ces tueurs en série d’animaux inoffensifs. La dernière fois, ils avaient juste mis de la super glue dans la serrure quelques secondes avant l’ouverture, Le Marcel en avait été quitte à faire venir un serrurier pour l’aider à retirer sa clé. Ils reçurent tous les trois l’invitation d’Arthur, sur Bristol de bonne maison, imprimé en relief à leur nom, de <bien vouloir honorer de leur présence la très humble demeure d’Arthur pour un réveillon de retrouvailles en famille> ce prochain jeudi 24 Décembre de l’an de grâce 2010. Béats de tant de manières distinguées et attentionnées, ils en firent part à la ville entière comme s’il s’agissait d’une remise de décoration de la Légion d’Honneur. Leur « frère » les reconnaissait à leur juste mérite,… normal ! Arthur, le « frère » si distingué maintenant, mettait la dernière main à sa machiavélique machination .Il allait d’un seul coup récupéré le capital et les intérêts de cinquante ans d’humiliations et de privations. Privation d’affection d’abord et surtout, au décès de sa mère il avait tout juste onze ans, la famille tint conseil et le « bâtard » fut envoyé en pension chez les bons frères de St Jean Baptiste et jamais il n’en revint. Jamais personne ne lui demandait de nouvelles, jamais on ne vint le sortir de la pension que les <bons frères > laissaient en service pour les quelques orphelins sans famille dont ils avaient la charge. On l’oublia c’est tout, mais lui n’a pas oublié ! Plus tard à la fin de ses courtes études, il fut reçu comme un étranger surtout par sa sœur, la Violette, derrière sa voilette noire, elle fit semblant de ne pas le reconnaître, elle ne le salua pas, ne lui adressa aucun geste de compassion, rien. Elle fut comme la description que lui en faisait sa mère autrefois avant qu’elle ne tombe malade « sèche comme un cent de triques » ; elle sera donc la première à recevoir son cadeau de Noel. Elle ; c’était facile, elle servirait d’entrée en matière, histoire de mettre les autres en condition, mais il faudra que cela soit spectaculaire avec du rouge et du noir, explosif ! Un peu de préparation sera donc nécessaire. Pour les bouchers, il fallait un peu de raffinement et que « le plaisir » dure un peu. Pas de violence, au moins au début,… non, une lente torture insidieuse, une douce sucrerie qui mettra longtemps à fondre dans sa bouche édentée et son haleine fétide. Mais pour ce faire, il avait besoin d’une aide, d’une collaboratrice plutôt. Cela ne devrait pas être trop difficile de débaucher La Julie après son service spécial du soir et grâce à la fascination qu’exerce en tout lieu le sigle BMW sur l’imaginaire des petites paysannes venues se dégrossir à la ville. En l’occurrence pour Julie c’était plutôt l’inverse, elle grossissait, elle avait pris quelques centimètres de tour de …tout. Il lui suffirait de paraître au volant de son « paquebot » en costume de bonne coupe, dûment parfumé les meilleurs mélanges spéciaux aux fragrances envoutantes venus de quelque officine mystérieuse connue de rares clients fortunés. Il sera prêt demain soir ; il portera le premier coup d’estocade pour l’ouverture de la boucherie Le Calvez dimanche matin. En ces temps de fêtes, il n’y avait pas de relâche dans le processus de collecte du pactole issu de la préparation des faisans , chevreuils et autres foies gras sans parler de l’ordinaire Veau Orloff ou du classique rôti en croûte truffé façon Le Calvez. La boucherie ne désemplissait pas et Julie trônait de son sourire triomphant, haute perchée derrière sa caisse, montrant ses bons gros gras bras blancs en guise de preuve vivante des qualités nutritives des mets ci-devant vous préparés par le chef Marcel… pour vous servir Mesdames ! Arthur jouissait en silence de la douce catastrophe qu’il s’apprêtait à provoquer. Il avait poussé la conscience professionnelle jusqu’à essayer sur lui-même les produits frelatés qu’il devait injecter dans les petits fours qu’il se plairait d’offrir à la gourmande Julie. En fait, il s’était immunisé en pratiquant cette vieille technique de Mithridatisation qui avait si bien réussie au célèbre Raspoutine. Il ne ressentait plus aucun effet secondaire. Il semblait immunisé et pourrait donc pratiquer un mélange à forte dose compte tenu du poids et de la corpulence de la future récipiendaire. Mais Arthur avait d’autres choses à préparer ; le<timing> sera un des éléments importants de sa macabre mise en scène ; il devait être certain de la qualité de l’effet produit sur les autres convives et il lui fallait cuisiner son entrée avec la méticulosité d’un maître queue Japonais Pour l’heure il rentra chez lui pour vérifier que tout son matériel et ses ingrédients étaient en parfait état… de nuire. Il se prépara pour sa grande et …grosse conquête du lendemain soir. Une dernière main sur les chromes de la BM, un peu de désodorisant sur les sièges, un choix de C.D. tendres et langoureux qu’il croyait devoir être du meilleur effet dans sa stratégie de drague d’un soir et les fameux petits fours à la salmonelle. Il avait testé et calculé qu’il fallait huit heures pour que leur effet fut à son comble, il les donnerait donc au dessert vers une heure du matin ! Le vendredi après midi se passa morne et triste sans évènements particuliers à relater. Arthur passa des heures à téléphoner pour être sûr qu’on lui livrerait les produits spéciaux qu’il avait commandé auprès de ses amis et fournisseurs asiatiques. Il se coucha tôt et se réveilla frais et dispos le samedi matin, le premier jour du grand règlement de compte. Vint l’heure de se préparer. Arthur s’habilla de neuf du haut en bas, il espérait ainsi combler les marques de la décrépitude que l’âge et 60 ans de rancœur avaient imprimée sur son visage. Digne comme un Marquis espagnol, un peu raide dans ses trousses, les chaussures neuves et craquantes donnant comme une cadence militaire à sa démarche, il consulta sa Rolex une dernière fois avant de se mettre en marche vers la réalisation de la première phase de son plan. Au volant de sa BM il exultait, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une jouissance intense, il était le destin ! Rien ne pouvait plus empêcher qu’il triompha en apothéose de rouge et d’or et de noirs et de toutes les couleurs de la palette explosive du grand artiste de la vengeance salvatrice qui allait s’abattre sur la famille Le Calvez Rien ! Sauf que ce soir là, Julie faisait des heures supplémentaires et que le pauvre Arthur en était réduit à attendre au coin de la rue du Four et de la rue du Puits ou se trouvait l’établissement Le Calvez, en stationnement précaire, que la grosse Julie sorte son majestueux popotin de la boucherie et se dirigea tranquillement vers la voiture D’Arthur… Sauf que ce soir là, contrairement à son habitude, elle n’était pas seule quand elle apparue enfin sur le trottoir devant la boucherie. Le Marcel, en veine de galanterie, sans doute inspiré par l’ambiance festive du moment, accompagnait La Julie, la serrant de près, il semblait ne pas vouloir s’en détaché de si tôt. Heureusement, ils se dirigèrent vers le centre ville coté opposé à la rue du Four. Arthur n’eut pas à se cacher ce qui aurait pu être assez compliqué car il s’était arrêté de telle sorte que normalement Julie aurait été obligée de faire le tour de son 4X4. Que faire ? Avec son petit paquet de macarons il se sentit soudain très con ! Il apprenait à ses dépens que la drague n’est pas un jeu de hasard, mais il avait si peu d’expérience en la matière qu’il ne sut pas quelle attitude prendre, il n’avait pas de stratégie de rechange. Machinalement il se contenta de les suivre à bonne distance pour qu’ils ne le repèrent pas. Occupé à entretenir le rire gras et bruyant de La Julie par quelques plaisanteries plus ou moins salaces, Le Marcel avait d’autres chats à fouetter, en attendant de s’occuper des larges fesses de sa compagne, pour s’apercevoir de quoi que ce soit qui put se passer derrière lui. Le trio arriva ainsi place de l’Hôtel de Ville où deux ou trois restaurants brillamment éclairés invitait le chaland à venir goûter avant l’heure les prémices des agapes luxuriantes des prochains jours de fêtes. Le Marcel et La Julie se dirigèrent s’en hésiter vers les boxes du fond de la brasserie du Tribunal où visiblement ils avaient retenu leur table. Dépité et profondément vexé Arthur se sentit floué, il s’installa à la terrasse chauffée du café de La Divette pour réfléchir. Il se doutait bien de la façon dont la soirée allait se poursuivre pour Julie et Marcel, et pourtant il ne voulait rien changer au <timing> de son plan ; puisque l’imprévu avait fait échouer ses intentions initiales il allait confier à l’imprévu le soin de remettre en marche le cours normal des actions de son plan. Il revint vers sa BM, au passage il jeta dans le caniveau la<prune> qu’il avait récolté pour stationnement « dangereux » et se dirigea vers les quartiers Nord où Julie avait son petit Pavillon de location. Arthur avait pris soin de préparer un joli paquet avec du bolduc tout en paillettes, et un papier vert et rouge aux motifs de Gui et de feuilles de Houx, il prit un bristol vierge et inscrivit dessus :

                        Pour Julie de la part d’un admirateur  discret 
                           BONNES FETES   DE NOEL ET BONNE ANNEE  2010

Il plaça le tout sur la porte du pavillon dans un sac en plastique discret, en espérant qu’un passant indélicat ne vint pas se servir avant l’heure son petit cadeau de Noel. Il aurait dans ce cas quelque récompense surprenante en résultat de son larcin. Puis il rentra chez lui au chaud, attendant de voir si le destin allait pour une fois le servir ! Pendant ce temps Marcel et Julie s’empiffraient d’huîtres no 0 trop grosses pour le commun des mortels mais juste un amuse gueule pour ces deux Gargantua, ils en bavaient sur leurs double mentons, nettoyant le tout d’une lampée de Sancerre bruyamment déglutie, expectorant moult postillons en arrosant jusqu’au dos de leurs voisins. Ils représentaient à eux deux une anthologie vivante du « savoir bâfrer » façon Bérurrier , le célèbre flic mis en scène par Frédéric Dard dans sa non moins célèbre série des San Antonio. La douzaine d’huîtres nettoyée, ils se jetèrent sur un pauvre Homard Thermidor qui aurait mérité mieux qu’un engloutissement rapide dans les abîmes stomacaux de nos deux compères. Ponctuées de rots sonores, leurs borborygmes de satisfactions ne laissaient aucune place à la moindre conversation, la deuxième bouteille promptement ingurgitée, ils attaquèrent la troisième avec l’arrivée des profiteroles, rouge celle-là et de bourgogne, Santenay pour être précis. Ils finirent leur repas dans un maelström de chocolat et de vin rouge ne laissant aucune chance à la moindre miette de pâte à choux d’être sauvée d’un enfouissement au plus profond de ces monstres ventripotents. Un dernier rot, un dernier coup de Bourgogne et les deux pachydermes quittèrent la brasserie en déplaçant beaucoup d’air et à l’occasion quelques chaises pour se retrouver sur la place, respirant tout leur souls comme des taureaux au centre de l’arène. Ils finirent bien évidemment leur soirée en un petit exercice digestif dans la position du Missionnaire sur le canapé décoré de patchwork en carrés de variété de mauve d’un plus bel effet chez la grasse Julie .Quelle soirée ! • On a bien mérité un petit break ; Hein ma puce ! c’était bien bon, mais tu sais j’ai comme un petit creux t’aurais pas une petite gâterie pour me recharger les batteries avant qu’on remette ça ? • T’es un insatiable mon gros lézard. J’ai bien cette boite de macarons de mon admirateur inconnu. • Donne voir on va jeter un sort à cette petite chose c’est plein de vitamines, ça va nous faire du bien. Tu sais ma puce que ton gros lézard, tu l’as complètement épuisé. Et pour prouver qu’il ne l’était pas, ils repartirent à califourchon façon bovins en rut. Les mamelles traitent , le vit raplapla , ils finirent le combat étalés sur la moquette en bas de toute chose et sombrèrent ensemble dans une profonde léthargie entre coupée de cauchemars où il était question de chapelets de saucisses empoisonnées, pour l’un et d’ile déserte avec de maigrichonnes noires pour compagnes ,pour l’autre. Arthur s’endormit comme d’habitude vers minuit, avec son doudou qui ne le quittait jamais depuis qu’on l’avait chassé de chez lui, c’était un simple petit ours en peluche vert « caca d’oie », une horreur ! Mais c’était son petit secret, même avec une prostituée il avait besoin de son doudou. Le lendemain il se leva vers huit heures, prit un bon petit déjeuner et s’en fut aux nouvelles d’un pas de sénateur tranquille. D’après ses calculs les premiers effets de ses gentils petits macarons ne devraient pas se faire sentir avant 10/11heures du matin. Il arriva sur le coup de 11heures 30 dans la rue du Puits et s’aperçu immédiatement que quelque chose avait du se passer car devant la boucherie il y avait un attroupement et on entendait au loin la sirène des pompiers ou du SAMU. Il s’approcha subrepticement et se mêlant à la foule des badauds il ne mit pas longtemps à reconstituer la scène du drame. D’abord ce fut comme une odeur inhabituelle en ces lieux d’une propreté rigoureuse, elle rampait lancinante et tenace accompagnée de bruits caractéristiques d’une fermentation intestinale active et puis vint la couleur et la fébrilité de Julie et de Marcel affairés à vouloir cachés leurs troubles ; eux qui n’étaient jamais malades. Passant du rouge violacé au blanc sépulcral, ils s’affairaient, l’un derrière son comptoir, l’autre sur son tabouret haut perché derrière sa caisse, commettant l’un comme l’autre des erreurs injustifiables, montrant par là même, l’étendue de leurs malaises ; la sueur rendait leur gestes imprécis et gourds. Leurs respirations devinrent de plus en plus bruyantes au fur et à mesure qu’ils luttaient de concert contres les spasmes et les crampes qui agitaient leurs entrailles en folie. Puis le drame éclata dans toute sa palette de couleurs pastels comme celle des macarons mélangés aux huîtres bien vertes, ingurgités la veille. A une remarque acerbe de Mme Le Bouju , Julie voulu opposer une réponse acide et ce fut un flot de vomissures multicolores et odoriférantes qui s’échappa de la caverne béante qui lui servait habituellement de bouche noyant du même coup les rides profondes de la figure de Mme Le Bouju et son panier à provisions emplis de tartelettes et de divers gâteries pour le thé de cinq heures auquel elle avait convié ses amies du club de bridge . Au même instant dans un élan de compassion convivial et charitable Le Marcel émis un barrissement que n’aurait pas renié le vieux mâle des éléphants du zoo de la Roche Fendue tout proche de Pentoul et s’affaissa comme le grand Menhir brisé de Locmariaquer dans une régurgitation colorée et puante à souhait entraînant une tête de veau sur laquelle il travaillait qui se planta opportunément sur ses épaules. Ce fut la bousculade vers la sortie de tous les chalands effrayés par les bruits…et les odeurs ! Quel feu d’artifice bien au-delà de ses espérances ! Arthur en déglutissait de jouissances rentrées ! Les petites salmonelles avaient bien travaillées. Continuant sa marche lente et discrètement triomphante, Arthur passa devant la boucherie fermée à la clientèle dans laquelle s’affairaient les pompiers guidés par un Clair Le Calvez étonnamment calme. Même sur le trottoir d’en face l’odeur était épouvantable. Il rentra chez lui pour savourer l’exécution de la première phase de son plan, et penser à la suite. Que ce fut doux et agréable de se remémorer le spectacle de complet effondrement qu’il avait provoqué avec l’aide de ces petites bêtes si précieusement conservées dans un petit pot de lait frelaté dans son buffet à température de la pièce. Il devait s’en débarrasser au plus vite. Mais en réfléchissant Arthur pensa que son opération salmonelles avait peut-être trop bien réussie puisqu’elle avait touché Marcel ce qui n’était pas prévu. Celui-ci serait surement indisponible pour Jeudi soir, le jour de la grande fête de famille. Il aviserait en temps et en heure mais en attendant il devait étudier une position de repli. Lorsque le Dimanche matin, il se promena dans la ville celle-ci bruissait des rumeurs les plus diverses, la plus intéressante faisait état d’un lot d’huîtres peu fraîches qui auraient empoisonnées Marcel et Julie. Arthur en fut fort aise, il n’était nulle part fait allusion à quelques friandises empoisonnées qu’ils auraient ingérées la veille ; il est vrai que c’eut été une grande malchance si quelqu’un avait pu savoir qu’il avait préparé pour Julie son petit cadeau « spécial Noel » ; que Marcel en fut aussi victime, voila qui allait singulièrement compliquer sa tâche. Pendant ce temps Clair Le Calvez le frère cadet fulminait, il n’en pouvait plus de supporter les conséquences de la connerie magnifique et conquérante de son frère. Il voulait tout régenter, imposer son rythme et ses désirs à tous ; en particulier pourquoi se prévalait-il d’un droit de cuissage sur Julie alors que c’était lui, Clair, qui l’avait trouvée et recrutée ? Ce n’était plus possible de continuer ainsi, il allait demander des comptes et tant pis s’ils en venaient à se séparer. Il pourrait enfin montrer que c’était lui le créateur, lui l’inventeur du pâté de tête façon Le Calvez, de la mousseline de faisan pour laquelle on venait de si loin, lui le roi du boudin blanc et le prince de l’andouille , lui le seigneur de la saucisse et l’empereur de la tripe son chef d’œuvre !Il allait,…il allait … oui, peut-être. En attendant il fallait tout désinfecter. Jeter toute cette marchandise lui faisait mal au cœur mais c’était nécessaire avant une possible réouverture dans les premiers jours de Janvier, la recette tant attendue des dernières semaines de l’année était perdue… il en jurait de dégout, tout ce travail, ces nuits passées à préparer les terrines, les volailles reconstituées etc.… pour rien. Et la réputation de la maison entachée à jamais ! Le dimanche passa et on entra dans la semaine de Noel. Lundi matin Arthur ne se leva pas très tôt, en fait depuis qu’il avait pris sa retraite il flemmardait de plus en plus tard le matin, bien souvent Midi sonnait au clocher de l’Hôtel de ville alors qu’il était à peine habillé. Il décida que cette journée serait consacrée à la réflexion, l’évolution des évènements amenait Arthur à envisager un changement de plan car il se doutait bien que Marcel serait indisposé plusieurs jours. Les trois compères étaient toujours debout même si quelques désagréments étaient arrivés à l’un d’eux et sa solution finale à lui était bien qu’ils disparaissent. Il s’attaquerait donc comme prévu à La Violette en premier. En flânant dans les rues décorées de Pentoul il se trouva à proximité de la boucherie fermée de ses frères ; caché dans le recoin d’une porte cochère il observa avec un rictus de satisfaction le travail de son frère Clair. Il ne pouvait décoller de sa place tant le résultat de son œuvre de destruction le fascinait. Il pensait aussi à sa prochaine victime. La Violette était l’archétype de la langue de pute ; tout ce qu’il y avait de malfaisant à dire elle le disait en brodant, en amplifiant, en noircissant les faits. Le support principal de la diffusion de ces déjections était son club de bridge et plus particulièrement la petite réunion qui se tenait chez elle tous les Mercredis après midi à cinq heures, avec Mme Le Bouju, Mademoiselle Le Dantec et Mme Pirotais, ses trois partenaires les plus fidèles et les plus constantes dans l’approbation de ses sous-entendus. En ce moment elle était plutôt perplexe car en tant qu’actionnaire de la boucherie Le Calvez elle ne voulait pas réduire par ses propos le moindre petit sous de revenus et pourtant elle avait un sujet en or sur lequel son fiel ne pouvait que triompher, s’affirmer, se développer, mais c’était risqué. Elle réfléchit et décida d’aller consulter son frère Clair ; il devait surement savoir les tenants et aboutissants de l’ « affaire ». Abandonnant sa tenue d’intérieur de soie rouge sombre directement importée du Japon et prenant sa mantille de tulle noir dont elle ne se séparait jamais quand elle était de sortie ,son chapeau type casquette de l’armée sudiste en déroute , son parapluie toujours indispensable au cas ou on en voudrait à sa vertu …ou à son sac, sa houppelande de laine noire bien sur, pour la protéger du froid et de la vue des manants qui voudraient la suivre ; elle prit son pas le plus sec et le plus militaire pour parcourir les 200 mètres qui la séparait de la boucherie . Elle ne vit pas Arthur tapi dans l’ombre qui lui, l’aperçu avec un peu de surprise. Clair était dans tous ses états récurant, balayant, javellisant…maugréant ; il reçu sa sœur le plus sèchement possible lui faisant comprendre que si elle ne participait pas à l’opération nettoyage elle n’avait rien à faire dans ses <pattes>. Mais on ne désarçonnait pas La Violette comme cela, plantée au milieu de la boucherie, elle était là par « la volonté du peuple et n’en partirait que par la force du couteau de boucher à trancher » Bien obligé de céder, Clair l’entraîna dans la petite pièce du fond, et attendit le flot de questions. Violette voulait connaître sa version des évènements et son interprétation de l’attitude de son frère vis-à-vis de Julie. En fait Clair n’attendait que cela, avoir un public qui put écouter ses récriminations et qui peut-être le soutiendrait dans son projet d’indépendance. Violette d’abord méfiante, demanda quand même si sa part serait la même dans cette nouvelle boucherie, présentée comme cela, la question ne pouvait qu’avoir une réponse positive, Clair ne pouvait plus reculer, et surenchérit en lui proposant une place honorifique de conseillère en clientèle (ce n’était surement pas la meilleure idée qui pouvait correspondre aux qualités de La Violette, mais pour l’heure…). Devant le regard triomphant de Violette qui ne pensait qu’à ses gros sous, il se voyait déjà… !Des néons brillaient dans ses yeux et le joyeux bruit de la caisse enregistreuse tintait agréablement à ses oreilles. Il lui faudrait quand même faire preuve de beaucoup de détermination car Marcel même malade et affaibli représentait un obstacle difficile à franchir pour Clair, mais avec l’aide de sa sœur il devrait y arriver. Violette retourna satisfaite dans ses pénates voyant à peine les illuminations de Noel et n’entendant pas les airs de fêtes diffusés par toute la ville, elle pensait à son discours pour ses amies du club et à tout le bénéfice qu’elle allait pouvoir en tirer ; bien sur elle garderait ses parts dans la boucherie de Marcel, on ne sait jamais …et comme cela, elle pourrait peut-être doubler ses revenus ! Bonne opération ! Arthur toujours invisible, compris en observant les deux visages de son frère et de sa sœur qu’ils venaient de faire alliance pour quelque méfait dont Marcel pourrait bien faire les frais. Les absents ont toujours torts ! Il rentra chez lui et dans le secret de sa cuisine prépara son plan. Il savait la tendance immodérée de sa sœur envers tout ce qui venait d’Asie. Son salon particulier n’avait pour décor que des laques et des estampes, les meubles venaient tous des importateurs spécialisés dans ce type de produits aux décors de dragons et de paysages de lacs et montagnes chinois, sa dextérité à manipuler les baguettes n’avait d’égale que son habileté à préparer les sushis et autres pâtés impériaux dont elle raffolait. En bref elle adhérait totalement à cette tendance qui trouvait dans toute chose asiatique un raffinement inégalé et un motif d’élévation vers les hauteurs suprême de l’art de vivre. Grand bien lui fasse ! Elle aurait bientôt la surprise de constater que le raffinement asiatique a aussi ses cotés pervers. Arthur avait fait venir du fugu de l’un de ses fournisseurs de Paris ,il ne savait pas comment il avait pu avoir ce célèbre poisson, le poisson lune ou le poisson porc épic selon la région , le délice des amateurs nippons mais aussi le plus dangereux car à moins de pratiquer une excision très savante de la glande toxique ,le TTX ,en d’autre terme la Tétrodotoxine, se répandait sur le poisson menant à une mort certaine, l’éventuel consommateur, dans les trois heures, il n’y avait pas d’antidotes ; un gramme de TTX suffisait pour entraîner la mort de 500 personnes ! En y pensant Arthur avait des frissons dans le dos, quelle horrible fin pour son adorable petite sœur ! Il continua sa préparation de sushis comme on le lui avait enseigné. Il pris un handaï ,sorte de grand bac en bois, dans lequel il disposa un fond de riz cuit à la vapeur et plaça délicatement dessus ses feuilles de shiso vert bien souples( salade spéciale sushis) le saumon préalablement mariné dans le saké et dégraissé à la poêle ,haché en petits dés, mélangé au fugu et au riz au sésame fut préparé en rouleau entouré d’une feuille de shiso coupée en lamelles . Les sushis ainsi préparés furent disposés délicatement dans le handaï , une tombée d’ikura ( œufs de saumon) paracheva la décoration . C’est alors que commença le délicat travail de préparation psychologique à l’issu duquel Violette serait seule victime d’une indélicate préparation culinaire. Arthur savait que le Mercredi était jour de papotages chez sa très chère sœur, avec ses consœurs du club de bridge, mais comme il le supposait fortement la gourmandise de Violette guiderait sa main dans le secret de son frigo, vers le sushis du dessus, en surnombre d’ailleurs, par rapport à ses invités, il suffisait d’en imprégné un seul du redoutable TTX, astucieusement placé bien en évidence, pour que trois heures plus tard Violette s’écroula au milieu de ses invitées. Il fit donc porté les délicats sushis à l’appartement de Violette à deux heures de l’après midi très exactement, par porteur spécial, avec un Bristol apocryphe de la part de Clair, en signe d’alliance pour une future et fructueuse collaboration. Toute à la préparation de son petit en-cas<précieux> avec ses colporteuses attitrées de ses informations « de premières mains » , elle porta dans son frigo avec un gloussement de satisfaction la délicate attention de son boucher de frère .C’est en posant une feuille de cellophane alimentaire sur le handaï qu’une onde d’envie la parcourue ,elle remarqua vite qu’un sushis de moins ne se verrait pas, elle consomma goulument et rapidement celui qui se tenait si ostensiblement en évidence comme pour la narguer . Hum ! Ce frère était vraiment doué, elle le féliciterait plus tard ! Elle retourna à ses préparatifs pensant bien surprendre ses collègues par la finesse des mets préparés par Clair . Arrivées avec quelques minutes d’avance ses amies du club papotaient sur des sujets mineurs comme la faim dans le monde ou le problème de la couche d’ozone avant de s’intéresser au sujet important du jour : la création de la nouvelle boucherie de Clair dont on dégustait en ce moment les sushis absolument merveilleux C’est alors que se levant de façon surprenante et subite tel un automate, La Violette resta un moment comme suspendue à des mots qui ne pouvaient sortir de sa bouche et dans un grand fracas de vaisselle cassée, de laques brisées et de projection de sushis et autres bols de saké chaud elle s’étala comme une limande sur le présentoir du poissonnier du marché de Noel entre Mme Le Bouju et Mme Pirotais, projetant par sa chute une deuxième couche de collagène alimentaire en moins d’une semaine sur les rides de cette pauvre Mme Le Bouju. Ce cataclysme provoqua un concert de cris et de hurlements porcins de la part d’une Mme Le Bouju complètement estomaquée d’être ainsi par deux fois la cible des expectorations stomacales de la famille Le Calvez. Les autres ; Mademoiselle Le Dantec et Mme Pirotais, restèrent 10 secondes sans voix et se joignirent au concert improvisé comme les deux parties d’un chœur de vierges folles. C’est au milieu de cette mascarade macabre que les voisins alertés par le bruit les trouvèrent et firent venir les services compétents de la ville . Clair maugréait toujours dans sa boucherie tandis qu’il terminait le nettoyage des dégâts du Samedi précédent , intrigué par le bruit incessant des véhicules de police et des voitures de pompiers il sorti pour se renseigner sur la cause d’un tel raffut, se rapprochant de l’immeuble de sa sœur il blêmit en comprenant que celle –ci se trouvait parmi les éventuelles victimes . Il suivit les pompiers jusqu’aux urgences de la clinique Ste Marie et attendit dans le hall les premiers résultats du diagnostique des médecins . Le corps médical était perplexe, ils ne connaissaient pas le type d’empoisonnement dont était victime Violette ,le lavage d’estomac ne donnait rien, les tests montraient que le système nerveux étaient profondément atteint, l’hypotension persistait , les prédictions étaient très pessimistes . Ils craignaient le pire…Elle mourut à 7 heures du soir. Clair sentit une chape de plomb lui tomber sur le crâne, c’est vrai qu’il n’aimait pas beaucoup sa sœur mais quand même, mourir comme cela ,la veille de Noel ! Au moment où ils avaient fait alliance pour une nouvelle carrière, c’était trop bête ! Il se leva et erra désemparé dans les couloirs de la clinique, comme il déambulait d’un pas incertain dans le hall d’accueil ; il se rappela soudain que son frère Marcel était en convalescence dans l’établissement, n’ayant personne d’autre à qui se confier il monta au 1er pour le voir … et lui annoncer la nouvelle. Leur retrouvailles furent émouvantes , empreintes d’une sincère hypocrisie et d’un déluge de larmes de crocodiles ; les deux pachydermes comprirent vite dans leur malheur, que libérés d’une actionnaire encombrante, ils devaient faire front ensemble contre l’adversité et pour le meilleur de leurs porte feuilles respectifs. Les cloches de la ville sonnèrent au dessus des toits annonçant 8 heures et la renaissance de La boucherie Le Calvez….accessoirement le début des fêtes de Noel. La ville, qu’ils dominaient de la clinique, semblait prête à les accueillir ,là-bas sur le port, le marché de Noel attirait les chalands de tout le département, et la joie communicative donnait un air de fête aux façades austères en granit gris des anciennes demeures des pirates et autres armateurs qui firent au siècle passé, la richesse de Pentoul. Dans une chambre du 2eme étage, le cadavre à peine refroidit de Violette attendait …paisiblement. Toujours attentif à la réussite de ses méfaits, Arthur sut très vite que l’opération Fugu avait été couronnée de succès. Au lieu de la satisfaction que tout artiste devrait ressentir devant son œuvre terminée, Arthur se sentit fatigué et triste . Il ne comprit pas tout de suite que l’énormité de son geste allait lui peser et qu’il aurait à gérer tout seul la disparition de sa sœur . Il rentra dans sa belle maison qui pour la première fois lui apparue lourde , massive, inhospitalière et vide de sens ; comme toute sa vie d’ailleurs .Qu’avait-il jamais fait de gratuit ? Qu’avait-il jamais fait dont il put être vraiment fier ? Sa Réussite était pavée de dénonciations calomnieuses, de filouteries et de prise très illégale d’intérêts ! Sa fortune n’était pas, loin s’en faut, le fruit d’un travail honnête. Il n’avait pas d’amis seulement des complices quant à sa famille, il était en train de la détruire …après avoir lui-même été détruit par elle ! Le désastre dans toute son horreur ! Soudain il ne put rester dans sa grande maison, l’œil de Caïn, le poursuivait dans toutes les pièces ; il s’habilla et sorti par les rues de la ville se faisant bousculer, sans y prendre garde, par les passants affairés, lourdement chargés de victuailles et de cadeaux ; il se dirigea vers le port. Le tourbillon de la fête allait le distraire pour un temps et lui faire peut-être oublier son geste et ses remords. Comme il passait par la rue étroite « des boucaniers » il entendit les premières mesures d’un chant de Noel venant de la chapelle St Yves toute proche. Les choristes préparaient selon la tradition « la Messe des pauvres » avec les enfants de l’orphelinat, Il n’y avait plus d’orphelinat depuis longtemps mais les pauvres étaient de plus en plus nombreux, ils se pressaient à cette cérémonie pour recevoir quelques cadeaux distribués par le Secours Catholique ; c’étaient les enfants des familles d’accueil de la DASS qui avaient formé cette chorale un peu particulière ; une façon pour eux de participer à la fête à leur manière. Arthur s’approcha lentement, le chant avait par magie sorti Arthur de sa sombre mélancolie et lui avait fait faire un saut en arrière de presque 50 ans. Il se revoyait à l’époque où il était l’oublié du collège St Martin, dans la petite chapelle où il se réfugiait parfois pour échapper aux mains baladeuses du frère André, un redoutable prof de Maths libidineux qui le poursuivait sans cesse dans les couloirs vides, lors des périodes de vacances scolaires. Il se revoyait lui aussi à la chorale, dans les envolées lyriques de cette poésie biblique porteuse d’une foi de charbonnier dans la justesse du dessein de la puissance divine à son égard. Arthur entra silencieusement dans la chapelle, choisi une chaise du premier rang et écouta …. Il était ailleurs ,il n’était plus le frère vengeur ,il était redevenu , Arthur le petit gamin sans soucis qui courait dans les rues de Pentoul, vers la maison familiale pour trouver refuge dans les jupes de sa mère , il écouta jusqu’à la fin de la répétition et dût même être tiré de sa torpeur par un bedeau pressé de vouloir fermer les portes de la chapelle. Abandonnant son projet de promenade sur le port , Arthur retourna dans sa grande maison . Il frissonna dès qu’il eut passé la lourde porte du vestibule, il se réfugia immédiatement dans l’intimité sécurisante de son bureau et commença une longue lettre à son Notaire, Maître Jeantet. Pendant ce temps Le Capitaine Yves Le Huédé se demandait quelle tuile lui était tombée sur la tête avec cette histoire d’empoisonnement accidentel de Mme Violette Le Calvez. Il n’écartait pas pour autant la thèse de l’empoisonnement volontaire mais, qui pouvait en vouloir à cette vieille pie caquetante ? Pourtant le fait de recevoir d’un inconnu- Le frère n’était pas un suspect crédible- des sushis préparés avec un réel savoir faire, avait quelque chose de troublant, mais pas forcément inhabituel. L’expéditeur était surement une connaissance du club de Bridge , on trouvera rapidement son nom. Pour les toubibs, il s’agissait surement d’un accident, fréquents avec ce type de poisson, du à une préparation peu respectueuse des règles de l’art . Il est évident que l’inconnu ne devait surement pas se vanter de son travail ! Yves Le Huédé aurait préféré rejoindre la belle Younna sa femme et leur fille Soisic, dans la douce chaleur de sa chaumière des bords du Golfe ? L’arbre de Noel était prêt et les cadeaux posés en coroles multicolores au pied du sapin, demain soir ce sera La Fête ! Il était tard et toujours scotché à son P.C. à rédiger son rapport pour le Proc. Et basta ! Demain est un autre jour, il ferma son P.C. et décida de rentrer chez lui. La vie est courte et les moments comme celui-là, il ne devait pas les laisser passer. La nuit était bien avancée lorsqu’Arthur cessa d’écrire , il avait rédigé plusieurs documents qu’il posterait demain. Quoique fatigué il n’entra pas dans sa chambre pour s’allonger. Il prit dans sa réserve une bouteille de Fine Napoléon Rémy Martin, alluma un bon feu dans le salon et se reposa dans le fauteuil préféré de son oncle, un verre de cognac dans une main, son doudou dans l’autre. Arthur était satisfait, il s’apprêtait à faire pour une fois une chose dont il ne rougirait pas, une chose bien, au moins une dans sa chienne de vie. Il s’endormit doucement devant le feu et passa une nuit paisible, la première depuis bien longtemps . Le 24 Décembre Marcel et Julie sortirent de leur convalescence, Clair alla les récupérer à la sortie de la clinique et tous les trois décidèrent de passer la soirée de Noel dans l’intimité du salon de Julie devant un feu de bois loin des bruits de la foule avinée de la place de l’hôtel de ville où ils avaient pourtant leurs habitudes. En raison des circonstances ; ils préviendraient Arthur qu’ils ne pourraient se rendre à son invitation de la soirée. Arthur était en train de déjeuner lorsqu’il fut informé par un coup de fil de son frère Marcel de cette décision, à vrai dire, il était déjà dans ses pensées à Mille lieues d’une soirée avec ses frères …ou plutôt à Mille miles. Il termina tranquillement son repas, fit une petite sieste d’une heure, à deux heures et demie il sorti pour poster son courrier, il rentra ensuite pour préparer sa maison. Arthur se sentait très calme et habité d’une paix intérieure qu’il n’avait jamais connue de toute sa vie depuis son départ du collège St Martin. Il s’habilla chaudement et après avoir mis une dernière fois de l’ordre dans ses affaires, il ferma sa maison et se rendit au Port. Le White Shark était amarré sur la panne No 2, Arthur savait que le plein était fait et que le bateau était prêt au départ. Il monta à bord enfila une combinaison étanche, lança les deux moteurs à injection directe de 150cv, dégagea les amarres, leva les pare-battages, largua et battit en marche arrière pour se mettre dans l’axe du chenal, il prit quelques tours pour atteindre les 5 nœuds règlementaires de vitesse autorisée et se dirigea vers la sortie du port. Il faisait beau et frais par cette après midi de veille de Noel mais la météo prévoyait un coup de vent de noroit dans la soirée avec l’arrivée d’une dépression venant d’Irlande. Le White Shark marchait au ralenti, tout était calme à bord, seul le grésillement de la V.H.F. venait rompre par instant le doux ronronnement des puissants moteurs hors bord , il laissa Boëdic sur babord , puis les Logodens, et doublant la tourelle de la Truie d’Arradon sur tribord, il laissa la perche des Réchauds sur babord et se dirigea vers la passe entre l’île de la Jument et l’île de Berder ; la sortie du golfe était droit devant. L’étrave du bateau négocia bien le clapot devant Port Navalo, le bateau prit de la vitesse et se dirigea vers le Phare de la Teignouse puis la Pointe des Poulains au Nord de Belle-Ile. Le bateau marchait bien mais les vagues forcissaient et le vent faisait de plus en plus sentir son ardeur. Qu’importe, Arthur se sentait enfin libre de tout son passé, libre comme le goéland qui se posa sur l’étrave du bateau pour se reposer de son combat contre le vent, Libre, enfin Libre ! Il ne se passa rien de remarquable à Pentoul en cette après-midi là. Maître Jeantet ne savait pas encore qu’il aurait à distribuer en parts égales la totalité de la fortune d’Arthur entre les petits choristes de la chapelle St Yves ni qu’il devrait s’assurer de la bonne exécution des dernières volontés d’Arthur qui léguait sa maison et tout son contenu en indivision à ses deux frères. Le Capitaine Le Huédé ignorait que la solution de son problème allait lui être fournie par le facteur dans une lettre signée A.Audic par laquelle celui-ci s’accusait de l’assassinat de Violette avec moult détails qui ne laissaient aucun doute sur la sincérité de l’auteur. Non rien de tout cela n’était connu à l’avance ! Pentoul était en Fêtes ; les choristes de St Yves s’apprêtaient dans leurs aubes blanches à entonner leurs airs de Noel au delà des toits gris de la ville, au dessus des îles du golfe, vers le large, vers la pointe des Poulains où Arthur négociait avec de plus en plus de difficultés le passage des déferlantes . Le bateau roulait, plongeait dans les vagues, Arthur n’en n’avait cure, il avait mis les gaz, trop de gaz, mais il respirait à pleins poumons l’air pur du large, l’air pur de la liberté. Il attendait La Vague, la belle et terrible vague, sa vague. Il la vit venir de loin, elle semblait immense ,effrayante ,majestueuse, Le White Shark plongea dans l’aspiration avant le retournement ,le mur d’eau s’abattit sur le bateau et dans un fracas épouvantable celui-ci se retourna pour ne jamais devoir se redresser.

                                                              Larmor Baden le 25/12/2009