Le Syndrome de Jéricho
( scènes de la vie quotidienne sous X)
1ère partie : Guido
Marc Chablas était convoqué dans le bureau du Président à 10heures en ce beau matin de Juin de l’an 2002, ponctuel, droit dans ses bottes, presque bien habillé, il n’y avait pas encore de taches sur son petit gilet noir qui peinait à contenir les résultats de trop de repas d’affaires, il se fit annoncé à 10 heures précises par l’hôtesse de l’étage de la présidence et fut immédiatement introduit dans le grand bureau de Mr Martin de la Rambière, le président du groupe d’Entreprise Générale T.W. s.a. ( Total Works) Bonjour Marc, mes félicitations pour ton dernier job, les Sud-Af . ont bien été obligés de lâcher sur les réclamations après avoir reçus le dossier que tu avais préparé. Oui mais ils sont très durs en affaires comme tu as pu le constater lorsque tu as négocié la dernière partie du contrat à Prétoria avec le président de De Beers. Bon ! Passons au sujet du jour, comme tu le sais de gros investissements ont été décidés à Bruxelles par L’ U.E. dans le domaine du transport ferroviaire avec la création de corridors internationaux qui doivent être aménagés pour permettre des échanges rapides et sécurisés à travers toute l’Europe. Il y a beaucoup d’argent en jeu. T.W. doit être dans le coup, je veux que tu t’en occupes. Bon, je commence quand ? Tu as déjà commencé depuis ce matin 8 heures. Bien. Ils se quittèrent sur ces bonnes paroles, le chef avait parlé, Hugh ! « Y avait plus qu’a » Les ordres étaient simples. De toute façon le président, Homopolytechnicus type, ne pouvait pas se tromper, il était dès sa naissance vacciné contre les erreurs de jugement et sa connaissance intime du savoir jouait en toutes circonstances. Marc le savait bien car lui aussi, malgré les apparences, faisait partie de cette race supérieure à laquelle nous devons en France, entre autres, quelques magnifiques fleurons de notre industrie, Le Concorde, le Rafale ou le char Leclerc en sont autant d’ exemples flagrants, invendables et inutilisés ou inutilisables. Tout de même ces élucubrations de petits génies de la belle mécanique et de théories tellement éthérées qu’elles ont du mal à atterrir dans le bas monde des vulgaires humains que nous sommes presque tous, ils nous avaient donné matière à être fier de notre génie Gaulois. Cocorico ! Aucune grande entreprise digne du nom qu’elle portait ne pouvait se passer de la lumière qui provenait de ces cerveaux éblouissants. Il était clair dans l’esprit de tous que cette nouvelle race d’hommes et de femmes devaient faire l’objet d’une étude particulière, en situation dans la vie de tous les jours, avant de savoir s’il fallait rajouter un troisième Sapiens pour caractériser cette branche supérieure de L’Homo Erectus sapiens, sapiens. Nous allons essayer d’apporter quelques éclaircissements à cette question lancinante qui hante les pauvres esprits de nos sociologues , humains… rien qu’humains. Marc porteur du message présidentiel, tel Moïse descendant du Mont Sinaï porteur des tables de la Loi, franchit les portes de l’immeuble de bureaux que la T.W. louait à la Défense, la Tour « Alpha », en conquérant du nouveau monde. Il avait enfin la chance de sa vie, on allait voir comment un « X » allait emporter la T.W. sur les rails du succès dans les nouveaux territoires à l’Est de l’Europe. Il lui fallait d’abord réunir son équipe, en fait ceux qui feraient le travail à sa place, sous ses ordres et qui lui permettraient de ramasser les lauriers …et les primes, au moment de la signature des contrats. Là, il y avait un petit problème et comme une contradiction car il lui fallait des collaborateurs serviles et efficaces ce qui n’allait pas ensemble, et même pas du tout. Installé derrière son bureau de directeur, il contemplait la ville étalée à ses pieds tel Napoléon observant le champ de manœuvres de ses troupes la veille de la bataille d’Austerlitz, il était petit et rondouillard comme l’Empereur mais la comparaison s’arrêtait là, il lui manquait le génie mais ça il ne le savait pas…pas encore, et il était persuadé qu’il en était doté à un point tel qu’aucune mission confiée par son cher président ne pouvait être hors de portée de son intelligence et de sa force de travail. Seulement Marc n’avait pas compris une chose (entre autre), c’est qu’en plus du travail, le métier de commerçant nécessitait un peu de talent, cela ne s’enseigne pas, c’est inné et ça, l’esprit cartésien de l’Homopolytechnicus ne pouvait l’admettre. Marc fit venir le premier de ses futurs serviteurs, un anglais obséquieux et fainéant mais intelligent si bien que sa flemmardise ne se voyait pas trop. Il s’appelait Ted Hutchinson. Salut Ted, je sais qu’en ce moment tu « travailles » sur un projet pour l’Afrique du Sud comment vont les affaires ? Couçi-Coucà ce sont de rudes interlocuteurs ces Sud-Af. Oui ! Est-ce que ça te plairait de travailler pour moi ? Bien sur Marc mais tu m’en dis un peu plus ! Plus tard j’ai seulement besoin de ton accord de principe et je peux t’assurer que tu ne le regretteras pas. La seule chose que je peux te dire c’est que tu auras entre autre à t’occuper de projets en Angleterre. Formidable le retour à la Mère patrie et sous ta direction, le rêve quoi ! Bon on se reverra quand l’équipe sera formée. Marc était satisfait, la parfaite carpette ce Ted ! Celui-là il pourrait toujours lui servir à bien assimiler les subtilités de la langue de Shakespeare et à essayer de déjouer la fourberie latente de la perfide Albion ! Il avait comme cela des idées arrêtées sur tout et sur tous : Les Italiens étaient magouilleurs et vénaux Les Allemands étaient sérieux et travailleurs L es Espagnols et les Portugais étaient combinards Les Roumains et les Bulgares étaient sous-développés et corrompus Les Polonais…. Etc.Etc… Le sens critique n’était pas sa qualité première, il aurait fallut pour cela qu’il accepta de se critiquer lui –même, ce qui bien entendu n’était pas imaginable. Toutes ces qualités ou défauts, ainsi attribués à priori à nos voisins Européens, s’avérèrent, bien sur, complètement inappropriés à l’usage, mais si vous aviez le tort d’exposer une analyse de situation qui à priori ne respectait pas ces principes au départ, il vous traitait aussitôt d’incompétent du haut de ses talonnettes et vous renvoyait piteusement à vos chers dossiers. C’est cela, la puissance de la connaissance intime de la nature humaine, il était persuadé qu’il pouvait déjouer les rouages secrets des machinations ourdies par ses adversaires sur la base de ses simples principes. Ses collaborateurs apprirent vite à ne pas enfreindre cette première règle, il leur fallait à chaque fois biaiser, prendre un angle subtil, pour l’amener à envisager une solution qui ne venait pas directement de son cerveau qui soudain s’emballait vers des directions imprévisibles, il avait alors une activité protéiforme incontrôlable. Revenons aux collaborateurs ; il avait choisi de s’adjoindre les services d’un italien un peu particulier, un certain Guido Fratellini. Celui-ci n’avait pas de fonctions particulières mais il était malléable à souhait. Introduit dans les milieux de la finance, Marc pensait qu’il pourrait être utile, là où les circuits officiels ne pouvaient ou ne voulaient pas agir, c’est-à-dire, là où des émoluments discrets et privés devaient être proposés dans la discussion pour faire avancer les affaires. Ce que Marc ne savait pas c’est que le fameux Guido avait des liens particuliers avec un milieu peu recommandable : la mafia sicilienne ; il l’apprendra plus tard à ses dépens. Sur sa liste il comptait plusieurs autres spécialistes soit d’un pays spécifique, soit d’un métier que la T.W. voulait exporter en Europe. Vint pour lui le moment de proposer ou pas à un élément particulier de rejoindre son équipe : Jacques Peltier. Ingénieur atypique, doté d’une forte personnalité, remarquablement efficace, mais à l’esprit critique redoutable et totalement indépendant ; Marc savait qu’avec Jacques Peltier il ne pourrait contrôler à sa guise ni ses faits et gestes, ni ses écrits, ni ses déclarations mais il savait aussi qu’il s’assurait des résultats commerciaux remarquables. Dilemme !
En fait il n’y avait pas d’alternative car des éléments comme Jacques Peltier ne courraient pas les rues. Il décida de faire les manœuvres d’approche nécessaires pour séduire et s’accaparer cet élément brillant mais dangereux. Comme toutes les « Divas » du commerce international, Jacques avaient de l’appétit et il n’était jamais insensible aux propositions sonnantes et trébuchantes que l’on pouvait lui faire c’est ainsi que Marc s’attira les bonnes grâces du fameux Jacques Peltier. Il rejoignit l’équipe de Marc avec un salaire de Directeur et une certaine liberté d’action qui lui permettrait de s’épanouir dans ces nouveaux territoires. Ceux-ci n’étaient pas vraiment parfaitement définis mais en gros ils représentaient l’Europe du Nord et du centre à l’exception de l’Allemagne mais avec l’Italie, comme on le voit, Jacques avait de quoi s’occuper.
L’équipe de Marc représentait, avec les secrétaires, environ 15 personnes, il lui fallait prouver vite que cet investissement était rentable, faute de quoi d’autres petits Homopolytechnicus carnassiers, l’attendaient au tournant, certains s’en léchaient déjà les babines et s’aiguisaient les dents, en attendant les premiers échecs, prêts à ne pas respecter le fameux adage qui voulait que les loups ne se dévorent pas entre eux. Marc allait donc présenter son plan et les moyens mis en œuvres au comité de direction dont faisait parti de plein droit le Président, le D.G. et le D.R.H., ce dernier n’était curieusement pas de la même race que les autres, lui, il était plutôt du genre « politique », assez redoutable dans ses analyses de profils et maniant la critique avec précision et efficacité, il avait du génie pour trouver « le mot qui tue ». Le D.R.H., Jean Florentin, était H.E.C., dans certain milieu on le surnommait « Le Cardinal ». La réunion se passa bien et le plan de Marc fut approuvé, on était entre gens d’intelligence supérieure, la compréhension allait de soi, les explications trop détaillées, inutiles et ennuyeuses. Cependant à la sortie de cet échange sur le mode « je vous ai compris » Jean Florentin se senti un peu mal à l’aise, il avait eu la désagréable impression au cours de cette réunion que les discours tournaient parfois dans le vide comme un moteur en roue libre, comme une machine en auto-alimentation qui se nourrissait de ses propres rejets. Il y avait quelque chose qui rappelait le mouvement universel dans le flot d’aphorismes dont se nourrissait la prose verbeuse de Marc. Le contraire de la démarche dialectique qui devait alimenter normalement ce type de réunions où les éléments critiques aidaient à construire la bonne stratégie comme autant de pierres venant consolider la conviction que le plan présenté était assez solide pour résister aux attaques des concurrents. Ce sentiment troublait d’autant plus Jean Florentin qu’il avait la conviction qu’il était le seul dans cette docte assemblée à se rendre compte de la platitude du discours, les autres semblaient sous le charme comme si cette langue creuse leur parlait personnellement. Y avait-il un code uniquement accessible aux « X » ? En fait il n’y avait pas de code seulement une conviction qu’ils détenaient collégialement une évidente source de savoir qui ne saurait être partagée par des non-initiés. Un tel orgueil ne se partageait pas ! Pendant les six premiers mois l’équipe de Marc tourna à plein régime, ramenant de nombreux appels d’offres que les services techniques se virent d’en l’obligation d’étudier. Jacques, lui, ne ramena aucun dossier, il se contenta d’abord d’étudier le paysage des affaires potentielles et passa beaucoup de temps à essayer de comprendre quels rouages il fallait actionner pour que les appels d’offres soient en quelque sorte joués d’avance. Dans ses pérégrinations au pays de la Fogash( poisson du lac Balaton) et du Tokay ( la Hongrie), il lui arrivait parfois de croiser dans les couloirs de son hôtel, Guido Fratellini sans qu’il sache très bien ce qu’il magouillait sur ses terres ; il suivait parait-il un dossier de rénovation d’hôtel ! Budapest bruissait de bruits divers et la mafia russe y avait investi dans de nombreux casinos et autres affaires plus ou moins légales avant d’étendre son empire sur la totalité de l’Europe. Marc Chabas trépignait d’être présenté aux nombreux officiels, ministres ou directeurs de cabinets que Jacques fréquentait, en fait il voulait montrer que, du haut de ses 1m60 avec semelles compensées, c’était bien lui le patron et qu’il fallait passer par lui pour les choses importantes comme les contre-parties à valoir en cas de contrats, son adjoint n’était là que pour déblayer le terrain. Jacques n’était pas dupe et retardait ces entretiens dévastateurs. Un jour de Juin 2003, Marc Chabas convoqua Jacques Peltier et lui annonça qu’à la fin du mois, il irait à Budapest avec Guido et comptait sur la présence de Jacques pour lui organiser les rendez-vous tant réclamés. Jacques était coincé, il présenterait donc celui qu’il appelait en privé « Zébulon »en référence à une marionnette sautillante de la télévision, à quelques sous fifres qui seraient rehaussés du prestige de personnages liges des ministres et autres présidents de sociétés locales. Les rendez-vous furent promptement organisés et par un beau Lundi matin de l’été 2003, Marc Chabas débarqua de l’avion d’Air France sur l’aéroport de Budapest comme le Rastignac des temps modernes à la conquête de la Hongrie ! A tout seigneur tout honneur, le premier rendez-vous fut pour les services du Poste d’Expansion Economique près l’Ambassade de France. Marc Chabas monopolisa l’entretien, marquant ainsi sa défiance envers celui qui œuvrait discrètement mais efficacement auprès du représentant officiel français, Jacques Peltier. Le travail de sape commençait bien ! Merci Marc ! A la fin de l’entretien, le Diplomate voulut se renseigner sur le dossier suivi par Guido en posant des questions qui pour le moins parurent étranges à Jacques. Il mit en garde Marc Chabas sur la provenance des financements et sur l’utilisation de cet hôtel où les Russes semblaient vouloir loger leur famille venant passer leurs cures thermales en Hongrie, à l’abri des querelles meurtrières qui agitaient souvent les milieux brumeux de Moscou, bénéficiant ainsi des bienfaits réparateurs de ces sources chaudes, connues depuis les Romains. Mr Chabas avec suffisance et mépris affirma que la situation était sous contrôle. Puis vint quelques réunions arrangées donc sans effet négatif sur la notoriété de Jacques ; curieusement Marc Chabas exigea la présence de Guido lors de toutes ces entrevues. Cela étonna Jacques et le contraria quelque peu car cela pouvait signifier qu’un contrôle discret serait demandé à l’italien sur les contacts de Jacques, ce dernier ne laissa rien paraitre de sa désapprobation mais se promis d’être encore plus prudent à l’avenir. Ils dînèrent à l’hôtel d’une Goulasch et d’un veau Strogonoff échangeant des plaisanteries parfois douteuses et pas toujours très discrètes sur la façon dont la grande T.W. allait montrer à ces sous développés comment tirer de l’argent de ces naïfs fonctionnaires qui siégeaient à Bruxelles. Marc étala comme à son habitude sa science et ses certitudes avec autant d’application que la sauce de son veau Strogonoff sur sa cravate, ses interlocuteurs reçurent en prime quantité de postillons témoignant par leur nombre, de la force de ses convictions si ce n’est de ses arguments. Sa parole haute et démonstrative lui tenait lieu des bonnes manières qu’il sied d’avoir en public, mais Mr Chabas faisait partie d’une caste supérieure et il voulait que cela se sache. A la fin du dîner, Guido s’excusa prétextant un rendez-vous avec de riches investisseurs russes dans un bar Topless du centre, laissant Jacques seul, aux prises avec les élucubrations abracadabrantesques de Marc Chabas un peu embrumé par les nombreux verres de Vodka ingurgités « à la russe », pour faire passer un repas un peu lourd.
Ce fut la dernière fois que Marc et Jacques virent Guido … vivant.
Ils ne s’aperçurent de l’absence de l’italien que le lendemain après midi alors qu’ils devaient se rendre ensemble au Ministère des Transports, mais cette absence n’inquiéta pas tout de suite Marc Chabas, il connaissait d’expérience, l’esprit indépendant de Guido. Il lui semblait quand même un peu étrange qu’il n’eut point donné signe de vie par un moyen quelconque. A la fin de la journée il fut évident qu’un évènement s’était produit, assez grave pour empêcher Guido de prendre contact. Ils furent informés tard dans la soirée, par l’Ambassade, que la police avait retrouvé le corps de Guido, avec ses papiers, échoué sur les bords du Danube un peu en aval de Budapest. Sans argent et sans sa Rolex. Marc Chabas rentra immédiatement à Paris laissant à Jacques Peltier le soin de régler tous les problèmes administratifs relatifs au rapatriement du corps et à l’enquête de police prétextant d’une réunion urgente organisée par le Président Martin de la Rambière. Cette précipitation ne plut pas beaucoup à Jacques, qui y voyait à juste titre la marque d’un courage très particulier de la part de son soit-disant mentor, mais le chef décide ! Les rapports de police indiquaient clairement qu’on avait quelque peu aidé Guido à faire le grand plongeon, quant à savoir qui ? Les policiers étaient discrets sur le sujet, mais il semblait à Jacques que cette affaire avait quelque chose de sulfureux. Il décida d’enquêter personnellement mais discrètement sur cette fin tragique. Le Conseiller économique près l’Ambassade de France lui fournit une première piste en lui indiquant l’adresse d’un studio que Guido louait à Buda sur la rive droite du Danube, dans la vieille ville. Le courrier qui transitait parfois par la « valise Diplomatique »lui était adressé là. Son hôtel étant à Petsch sur la rive gauche du fleuve, il décida de prendre un taxi pour s’y rendre immédiatement espérant que la police ne l’avait pas encore localisé. Au moment ou il monta dans la Skoda jaune de la compagnie de taxi, il nota qu’une Mercédès noire, vitres teintées, décollait du trottoir, juste derrière le taxi pour se placer à sa suite comme si on voulait bien lui montrer que ses faits et gestes étaient sous surveillance. Cela sentait le soufre ! La police n’était pas encore passée mais quelqu’un d’autre, oui, qui avait laissé la porte ouverte ; les assassins sans doute ou leur complice. Tout était retourné sans ménagement, il n’y avait sans doute plus rien d’intéressant à découvrir, Jacques Peltier resta assis sur l’unique chaise du studio le regard dans le vide réfléchissant à la situation qui avait pu conduire à un tel désastre. La police arriverait d’un moment à l’autre, il ne pouvait se permettre d’être repéré par elle ; au moment de partir son regard tomba sur un papier à en tête de la T.W. qui dépassait d’une notice publicitaire sans importance, il le ramassa par réflexe. C’était une liste d’entreprises du second œuvre toutes d’origine russe, une note signée Marc Chabas y était attachée, elle donnait son accord pour inclure des sociétés référencées dans une autre note, dans le contrat de base pour la rénovation de l’hôtel Pouchkine, il y était également fait mention de pourcentages qui pouvaient indiqués des versements illégaux ou…tout autre chose. Les visiteurs précédents avaient probablement été dérangés car ce papier portait la signature de l’origine du crime mais ce n’était pas cela qu’il cherchait car il l’aurait surement récupéré, à moins qu’il n’ait été déposé intentionnellement pour détourner l’attention vers une autre direction . Cela sentait le blanchiment d’argent sale à plein nez !
Ou alors c’était un simple cambriolage qui avait mal tourné. Mais comment expliquez le sac de l’appartement après le bain forcé de Guido ? Il fallait partir avant l’arrivée de la police, Jacques emporta les deux notes et quitta l’immeuble. Il était convoqué à 14 heures par les policiers chargés de l’enquête, il se dirigea vers le centre, pour prendre un déjeuner moins lourd que le dîner qu’il avait tenté de prendre seul, hier soir, dans un restaurant typique. La cuisine traditionnelle hongroise n’était pas des plus légère et cette habitude qu’ils avaient de « panés » tous les mets…ou presque, ne rendait pas la digestion facile.
L’enquête de la police s’avéra très formelle, leur conclusion se dirigeait vers un simple Hold-Up commis par quelque malfrat attiré par les beaux habits que portait Guido ce soir là, Jacques pourrait surement procéder au rapatriement dès la semaine suivante. Les policiers semblaient pressés de vouloir conclure comme si c’était leur intérêt…personnel. En quittant les locaux de la police Jacques aperçu de nouveau la Mercédès noire qui l’avait suivie le matin, ils ne se cachaient pas… ils contrôlaient. Il était libre de ses mouvements et décida de quitter le pays, il reviendrait la semaine suivante pour suivre les procédures liées au rapatriement. Il rentra à son hôtel « Le Holiday Inn » avec toujours ses anges gardiens sur les talons. Arrivé dans sa chambre il sut tout de suite que celle-ci avait été visitée, discrètement mais pas assez pour qu’il ne s’en aperçu point. Etait-ce un signe supplémentaire qu’il était sous surveillance ou cherchaient- ils vraiment quelque chose ? Il était plus que temps pour lui de quitter ce pays, mais avant de se présenter à l’aéroport il devait cacher les deux notes portant la signature de M. Chabas, car il se doutait que ses puissants anges gardiens allaient donner quelques instructions au personnel de sécurité de l’aviation civile. Il dissimula les notes dans des notices publicitaires de la T.W. espérant que les fonctionnaires ne seraient pas trop regardants. Comme prévu, la fouille fut exécutée avec beaucoup de zèle mais à sa grande surprise, les fonctionnaires le laissèrent passer sans demander d’explication. Comme si leur rôle consistait à simplement vérifier qu’il avait bien sur lui tout ce qu’il « devait avoir ». La Mercédès noire l’avait accompagné jusqu’à l’aéroport puis elle avait disparue ! Arrivé à Roissy Charles De Gaulle dans la nuit, il poussa un grand soupir de soulagement en foulant à nouveau le sol français . Lorsqu’il franchit les portes de la Tour Alpha le lendemain matin il se demandait toujours qu’elle stratégie il devait employer pour ne pas se faire brûler la peau avec ses informations. « Zébulon » était redoutable dans son domaine. Il devait être très prudent. A peine installé dans son bureau il fut convoqué par Marc Chabas pour un rapport détaillé sur ce qui s’était passé après son départ. Jacques décida de jouer cartes sur tables mais aussi d’écrire un rapport qu’il diffuserait à bon escient. De quelque manière que ce soit , il devait se couvrir. Alors Jacques comment s’est passée la suite des évènements ? J’ai eu l’Ambassade ce matin qui m’a confirmé ce que je pensais, c’est qu’il s’agit d’un crime crapuleux. Mouais !... Moi, je n’en suis pas si sûr, J’ai été suivi pendant toutes mes démarches et j’ai trouvé un document un peu étrange portant ta signature dans les affaires de Guido. Marc Chabas réagit intérieurement en apprenant que Jacques avait découvert que Guido avait un pied à terre discret à Budapest, mais il n’en laissa rien paraître sauf que Jacques avait noté le brusque changement d’attitude de Marc Chabas. Il lui donna le détail de ses découvertes et lui montra ses notes. Mais ce papier est un faux ! C’est bien ta signature en bas cette note, ce n’est pas un faux, je la connais assez pour savoir distinguer une imitation, d’une vrai. Bien sûr, mais cette liste d’entreprises russes n’a jamais existé nous avons traité avec des Hongrois, rien qu’avec des Hongrois. Tu penses bien que l’on ne va pas faire venir un peintre, même de talent, de Russie ; c’est grotesque ! Donc tu admets avoir donné ton accord pour des magouilles douteuses. Cela, c’est toi qui le dis. Il n’y a pas de preuves qu’il y ait un lien quelconque entre cette note de service et cette liste qui par ailleurs est un faux notoire. De toute façon il n’y a plus d’affaire Hôtel Pouchkine ; je viens d’annoncer à nos partenaires hongrois que nous nous retirons de ce montage. Oublie tout cela et passe sur un dossier sérieux comme cette affaire de Métro à Prague. O.K. Mais je trouve que tu passes vite aux oubliettes un projet qui pouvait s’avérer intéressant. Quoi ! Tu ne trouves pas qu’il y a eu assez d’ « accident » comme cela. En disant cela Marc venait de se trahir car il admettait implicitement qu’il y avait un lien entre l’affaire de l’hôtel et la mort de Guido. Estimant que l’entretien prenait une tournure dangereuse pour lui, Jacques se retira en approuvant les conclusions de son chef. L’affaire était close…. Mais beaucoup de questions restaient sans réponse. Jacques rédigea une note de synthèse sur les derniers évènements en n’omettant pas de mentionner les documents trouvés dans le studio mais en les présentant sous un jour qui ne mettait nullement en cause une quelconque manœuvre délictueuse de Marc Chabas et qui en minimisait l’importance. Il était couvert au cas où… Dès le lendemain il fut convié à déjeuner par « le Cardinal », Jean Florentin, le D.R.H..Ce Florentin avait bien l’allure d’un malicieux « Homme d’Eglise » qui aurait remplacé la lecture de la Bible par la lecture du Prince de Machiavel. Onctueux, manipulateur, d’apparence très doux, c’était un félin qui ne sautait sur sa proie qu’au dernier moment, alors, elle n’avait plus aucune chance de lui échapper. Ils allèrent déjeuner à la porte Maillot Chez George loin des regards et des oreilles indiscrètes. Que diriez-vous d’un Gevrey Chambertin avec ce coq au vin. C’est une bonne idée mais je ne serais pas très productif cet après midi. Vous l’avez été au début de cette semaine avec cette triste histoire qui est arrivée à Guido, bien triste fin pour cet épicurien et ce Casanova. Toutes les femmes en étaient folles. J’ai lu votre rapport, il m’intrigue, vous ne dites pas tout n’est ce pas ? Si, l’essentiel en tout cas. Mais dites-moi Marc Chabas était il au courant pour le studio ? Je crois oui. Mais encore ; n’y avait-il pas d’autres implications…. Moins avouables dirions-nous. Je ne vois pas ce à quoi vous faites allusion mais je vais y réfléchir et je vous tiendrais au courant. Ils continuèrent sur le même ton, jouant au chat et à la souris pendant le reste du repas, Jacques était de plus en plus mal à l’aise et il vit arriver avec soulagement le café et l’addition. Mission accomplie sans trop de dégâts se dit-il. En fait, sans qu’il s’en rende compte il était entré dans la nasse, et Jean Florentin ne l’en libèrerait que lorsqu’il sera devenu inutile à l’accomplissement de son dessein. Avachi dans son fauteuil directorial, fumant un Havane Partagas No 2 , Jean Florentin réfléchissait. Ces Homopolytechnicus l’emmerdaient, ils poussaient comme du Chien-Dent, à tous les postes clés du groupe T.W.. Vous en nommez un quelque part et il appelle ses copains arguant du fait que ses coreligionnaires étaient les seuls ingénieurs en lesquels il pouvait avoir confiance, cet envahissement semblait inexorable, il y en avait déjà plus de soixante à la T.W. trop c’est trop, il avait l’impression d’être pris dans les tentacules d’une pieuvre. Il ne devait son maintien en place qu’à son amitié indéfectible avec Martin de la Rambière, qui était devenu le beau père de son fils après que celui-ci eut épousé la belle Françoise de la Rambière, sa fille. Mais tout de même il se sentait encerclé et il n’aimait pas cela du tout. Il devait se donner un peu d’air… et pour ce faire, il allait contre attaquer. Jean Florentin sentait que le maillon faible de cette muraille d’ « X » était sans doute Marc Chabas, non pas que son caractère était fragile ou que son travail laissait à désirer ou qu’il manquait de charisme ; non il avait toutes ces caractéristiques à revendre ; mais il était pétri d’orgueil et voulait à tout prix prendre sa revanche sur un père qui méprisait son diplôme. Il pendrait donc beaucoup de risques pour se faire valoir aux yeux du pater familias, et le premier objectif de ce frustré de reconnaissance filiale était d’asseoir sa position sociale avec l’épaisseur de son compte en banque et le nombre de m2 de sa maison. Le défaut de la cuirasse était logé dans ses origines et ses relations familiales. Jean Florentin savait que Marc Chabas allait commettre des erreurs et lui, serait là pour enfoncer le poignard de la mise à mort. Mais d’abord il fallait l’affaiblir lui faire couler un peu de sang comme le Picador dans l’arène affaiblit le taureau avant le travail du Matador. Il mit en place une stratégie qu’il appela lui-même Le syndrome de Jéricho. Les juifs firent tomber les murailles de la forteresse après avoir entamer une longue procession d’encerclement, et battant tambours et chantant les louanges du Seigneur. Il allait faire de même mais ce ne seront que surlignages de défauts et médisances appuyées qu’il chantera à l’oreille de ses interlocuteurs, une attaque frontale du personnage ne servirait à rien, bien au contraire elle renforcerait ses défenses, il lui semblait plus efficace qu’il est de multiples ennemis, de multiples causes à sa chute, même si aucune en elle-même n’avait la force suffisante pour l’abattre. Il commença immédiatement par téléphoner à un homme qu’il savait particulièrement écouté de son Président, c’était un camarade de promotion d’H.E.C. actuellement Président de la banque du Crédit à l’exportation. Bonjour Président comment vas-tu en ces temps agités ? Arrête de m’appeler comme cela je vais me croire plus important que je ne le suis, nous sommes tous de pauvres mortels tu le sais bien. Les affaires vont bien grâce aux performances de la T.W. Oui c’est vrai nous nous défendons assez bien, sauf peut-être en Europe où les orientations prises ne donnent pas pour l’instant les résultats attendus, et puis cette histoire de Budapest ne va pas arranger les choses. Je pense d’ailleurs que notre manager Europe n’a pas assuré sur ce coup. Tu veux dire que nos engagements avec la T.W. sont en danger ? Non pas du tout ! Le gestionnaire des affaires, Jacques Peltier est un homme très fiable. Non, je parle de son directeur, Marc Chabas, il a eu une attitude assez surprenante dans cette affaire, il a quitté la Hongrie comme un voleur au début de la tourmente, laissant Jacques représenter les intérêts de la T.W.sur place alors que son rôle en tant que responsable était de rester sur place. Oui, je vois mais ce sont vos salades internes. Je ne te parle de cela que parce que nous sommes amis depuis longtemps, garde bien sur ces infos pour toi . Bien sûr, bien sûr. Voila le vers est dans le fruit se dit Jean Florentin. Il y aura d’autres cibles qui recevront le même message et d’autres informations toujours vraies, mais pas forcément relatives à des attitudes professionnelles. Par exemple il l’exclurait de sa table au club des entrepreneurs, faisant savoir à ses autres interlocuteurs que son attitude grossière n’était pas admissible entre gens de bonne éducation etc. etc. Cela prendra du temps et nécessitera de la pugnacité, Jean Florentin n’était pas pressé. Pendant ce temps Marc Chabas reçut un mail qui l’inquiéta singulièrement. Les Hongrois avaient retrouvé sa trace, et même s’il se sentait plus en sécurité à l’abri des lois françaises qu’en Hongrie, il connaissait les méthodes radicales de la mafia hongroise. Le rendez-vous était fixé au lundi matin 9 heures au bar du Sofitel de Vienne. Il n’avait pas beaucoup de temps pour se retourner et vérifier que l’argent était toujours disponible. Cette fois il ne pouvait pas envoyer quelqu’un d’autre à sa place, dommage, il aurait bien mouillé ce prétentieux de Jacques Peltier, mais les Hongrois exigeaient sa présence. Il demanda un rendez vous urgent avec le Président. Celui-ci au courant de la transaction ne fut pas particulièrement satisfait de voir comment les évènements tournaient et surtout comment Marc Chabas semblait ne pas maîtriser la situation. Toutefois il donna son accord mais informa Marc qu’il ne le couvrait pas en cas de problèmes… espérant bien sûr qu’il n’y en n’eut point. En résumé les hongrois réclamaient les sommes versées à titre d’avance sur les surfacturations des marchés d’études, passées dans le cadre de la rénovation de l’hôtel Pouchkine puisque la T.W. se retirait du projet. Cela représentait quelques 10 Millions de dollars, une goutte d’eau pour la T.W. mais un manque à gagner important pour le « transitaire ». Prétextant la présence d’un intermédiaire, il s’était arrangé avec Guido pour être l’intermédiaire et donc empocher quelques 500 000 dollars qu’ils devaient partagés. Heureusement il avait aussi accès au compte numéroté qu’ils avaient ouvert pour cette opération, pas trop loin de Vienne , au Lichtenstein. Il passerait à Vaduz après son entrevue et aviserait pour la suite des opérations. Heureusement pour Marc Chabas, tout se passa presque bien, Il dut abandonner sa commission et compris que Guido avait probablement dû opposer quelques résistances à la méthode Hongroise de blanchiment des résultats de leurs trafics en tout genre… ce qui avait entraîné le châtiment immédiat et violent. Ceci expliquait le sac de l’appartement, ils cherchaient les numéros des comptes, car leurs instincts brutaux de tueurs, les avaient mis dans le pétrin sans accès autre que Marc aux dollars de la transaction, le reste n’était que mise en scène pour l’impressionner, ils avaient réussi. L’affaire Guido fut donc soldée en perte pour tout le monde. Guido perdit la vie Marc un peu de crédibilité et d’image auprès de son président Jacques du temps et quelques nuits sans sommeil et un peu de respect vis-à-vis de Marc.
2ième partie : Jacques
Jacques Peltier revenait de Prague lorsqu’il reçut un mail de Marc lui demandant de passer dès son retour à son bureau. Celui-ci l’attendait de fort bonne humeur : Bonjour Jacques les affaires vont bien et Bravo ! pour ce contrat sur la centrale nucléaire de Temelin. J’ai justement une petite prime à te remettre. Merci, cela sera une affaire très juteuse si les services techniques savent travailler avec les italiens je me suis arrangé dans le libellé des limites de fournitures pour que ce soit eux qui prennent le maximum de risques. Le responsable des centrales nucléaires près le Ministre de l’énergie vient à Paris la semaine prochaine est ce que tu veux le voir. Il a rang de secrétaire d’état. Mais comment ! bien sûr, et si c’est possible je l’inviterais à dîner à la maison. Aie ! Aie ! se dit jacques, « Zébulon » allait se pavaner sur ses terres, ce serait une soirée à hauts risques. Gare à la casse ! Jacques revenait de Prague avec toujours un peu de nostalgie, il adorait cette ville, son coté suranné, son atmosphère romantique, ses gens comme sorti du siècle dernier, déambulant dans les rues étroites de Mala Strana, la vieille ville, la lumière filtrant au travers de la brume enveloppant le Pont Charles,… avec le temps, il était tombé sous le charme de Prague et de ses habitants. Jacques avait beaucoup d’amis dans les brasseries de la ville, au Tigra où planait encore le sourire malicieux et épicurien de Bohumil Hrabal, à U Flechu où la bière brune était si forte qu’après deux ou trois pintes il avait l’impression de parler Tchèque couramment, et bien d’autres endroits encore où il prenait en pleine face la chaleur des rires et de l’humeur malicieuse de ces tchèques toujours entre deux blagues, toujours entre deux histoires à rire d’eux-mêmes, l’anti héros Tchèque était bien vivant. Jacques était tombé amoureux de cette ville. Au retour de ses voyages dans la capitale Tchèque, il se sentait toujours dans un état second à la fois heureux d’être revenu dans son univers parisien et triste d’avoir à quitter un état de rêve où il se sentait bien. Marc Chabas s’était chargé de le réveiller aux basses contingences de ses obligations professionnelles. Les relations entre eux s’étaient quelque peu distendues depuis l’affaire de l’Hôtel Pouchkine, il le sentait maintenant plus tendu et moins enclin à étaler ses états d’âme comme il en avait l’habitude en fin de journée quand il le convoquait autour d’un verre de Pur Malt. Ce que Jacques ignorait c’est que le lent travail de sape mené par Jean Florentin, avait commencé à faire de l’effet sur les relations que Marc Chabas entretenaient avec ses pairs. On commençait à trouver le personnage déplacé dans les cercles intimes des hauts lieux de la stratégie industrielle, il n’était plus aussi souvent invité au restaurant du T.C.F.( Le Touring Club) place de la Concorde, ni ne participait plus régulièrement à certaines réunions privées du Racing où les « affaires » étaient « évoquées » entre gens de connaissance ; il sentait bien cette distance que certains de ses anciens collègues mettaient entre eux et lui mais , incapable de se mettre en cause, il n’en attribuait les raisons qu’à l’ignorance qu’avait les « autres » de son incommensurable talent. Le dîner se tint donc chez Marc Chabas, un pavillon de bonne facture dans la banlieue Ouest mais totalement dépourvu de caractère. La décoration était à l’image du personnage, des milliers de livres orgueilleusement étalés sur un mur, avec un escabeau de bibliothèque pour pouvoir attraper ou ranger les derniers opus à la mode. Des séries reliées cuirs des œuvres complètes de St Simon, probablement jamais lues mais belles à regarder, et puis quelques ouvrages très à l’image de ce qui se lit dans les salons parisiens signés : Beigbeder, le très élitiste Georges Pérec, Pancol, N’Daye etc.etc. Evidemment devant un Ministre Tchèque il ne pouvait évoquer que ses références modernes comme Kundera ou le plus célèbre, le Président Vaclav Havel, dont il avait vu la dernière pièce au théâtre de l’Athénée. Mme Chabas timidement, approuvait ou essayait d’entamer une conversation en anglais avec Mme La ministre mais celle-ci le parlait fort mal. Mme Chabas semblait sous cloche quoique cette frèle et insignifiante femme d’un si envahissant mari se révéla d’une énergie insoupçonnée lors de la conversation à bâtons rompus qui se déroula lors de l’apéritif, elle raconta qu’elle avait appris les rudiments du Karaté pour se défendre dans les villes exotiques, que la profession de son mari l’avait obligée de fréquenter et quelquefois cela l’avait sortie de situations embarrassantes, elle s’entraînait toujours au club de St Germain où ils habitaient. Chabas Junior donnait dans l’approbation systématique et pédante des théories étalés par son Polytechnicien de père, seule Melle Chabas semblait doté d’un cerveau indépendant et quelque peu rebelle, elle apportait une brise fraîche et légère dans ce monde annihilé sous la férule intransigeante et dictatoriale du Maître de maison. Tout ce beau monde, l’interprète, Jacques Peltier, le sus nommé Ministre et les Chabas and Co. passèrent à table tout en ayant l’attention attirée par les commentaires du maître de maison à propos d’une affiche représentant un diplôme des compagnons du tour de France, décerné à l’entreprise familiale pour un ouvrage métallique réalisé de façon remarquable, d’après le texte inscrit en exergue, par l’entreprise du « Papa »… toujours ce besoin incontrôlable de reconnaissance du père ! Seul Jacques décrypta le message, mais pour un Ministre qui construisait des centrales nucléaires …la belle affaire . Le repas fut banal. Le vin d’origine local était à la limite buvable mais venait d’une toute petite région vinicole du Sud de la Loire qui avait eu l’insigne honneur d’être visitée par la famille Chabas au grand complet lors de ses pérégrinations éducatives à travers le terroir français. La vaisselle très originale mais d’un style enfantin et grossier avec des couleurs plutôt criardes, dans l’esprit de ce vin de pays au caractère si acide qu’il devait faire des trous dans les chaussettes quand par malheur on laissait tomber quelques gouttes de l’urinoir ! Les mets, sans faute de goût car sans goût, on aurait pu dîner d’un Hamburger de chez Mac Do, cela aurait eut le mérite de l’originalité. Afin de rompre avec cette banalité tristounette, Jacques qui connaissait par ailleurs l’érudition du Ministre Brabeck et sa passion pour les armes anciennes sauva l’ambiance morose qui commençait à devenir assez pesante, en lui offrant au moment du dessert une magnifique « Jambia » ramenée du Yémen, cette arme honorifique lui avait été offerte par un chef de village lors d’un séjour professionnel dans ce pays aux mœurs tribales et quelque peu guerrières. Tout de suite l’atmosphère changea, le Ministre Brabeck fut transformé et enfin il participa à la soirée. Marc ne laissa pas filtrer sa jalousie mais Jacques venait de se faire un ennemi qui pourrait s’avérer très dangereux dans le futur. Afin de regagner de l’attention, Marc Chabas montra au ministre son « antre », reproduction exacte de son bureau, où s’élaboraient, avec son D.G. dans la tranquillité du Dimanche matin, les décisions de la semaine ; édifiant ! Il n’y avait aucune marque d’une quelconque recherche de style, aucun tableau original dénotant un goût recherché vers un style ou vers un artiste particulier, tout avait été récupéré à la boutique IKEA du centre commercial le plus proche, le ministre devait être surpris de ce manque évident de raffinement, lui qui avait décoré les murs de son bureau d’œuvres originales de maîtres Tchèques et qui l’avait meublé avec goût de beaux secrétaires et d’une bibliothèque magnifique réalisés par les meilleurs artisans ébénistes de la grande époque des années 30. Il ne laissa rien paraître de son mépris pour ce « petit fonctionnaire » selon ses propres termes lorsqu’il s’en ouvrit plus tard dans l’intimité de sa datcha sur les bords de la Valtava, lors d’un dîner privé avec Jacques. Jean Florentin au courant de ce dîner, convoqua Jacques dès le lendemain pour avoir un compte rendu détaillé de la soirée. Il ne fut pas déçu. Il savait que certaines décisions s’élaboraient entre confrères Homopolytechnicus mais il fut quand même contrarié d’en avoir une confirmation aussi directe, ainsi donc il devrait aussi se méfier de son D.G., Paul Henri Mathieu de Saint Renan. Pourtant celui-ci était un homme raffiné et discret qui n’avait rien à voir avec les manières de petit goret de Chabas. Etrange association ! Ils devaient partager un intérêt commun, un but secret, cela ne pouvait s’expliquer autrement tant la différence de style était flagrante. Il était de la plus haute importance qu’il découvre ce que ces deux là mijotaient dans leurs réflexions dominicales. « Le Cardinal » continuait son travail de sape façon Jéricho mais il était désormais relayé par les membres du C.C.E. qui se posaient beaucoup de questions sur le décès de Guido. Il les avait reçu discrètement dans son bureau et avait émis quelques doutes « of record » sur l’efficacité des méthodes employées par Marc Chabas, laissant même germer l’idée que Guido en avait été directement victime et que si …etc…Le travail était fait par d’autres que lui maintenant. Il y aurait quelques questions embarrassantes pour le Président De la Rambière lors du prochain C.C.E. Jacques retourna à Prague dès la semaine suivante et prépara les termes d’un autre contrat intéressant pour la T.W. dans le domaine du Transport Ferroviaire. Il fit le voyage à coté d’une journaliste de la presse économique tchèque, Tatiana Kourilinka. Ils discutèrent tout au long du voyage et se découvrirent une approche de la vie sur des bases communes. Ils appréciaient tous les deux les écrits érotiques et gourmands de Hrabal, partageaient le même enthousiasme pour les vieilles stations Thermales de Karlsbad( Karlovy Vary) et surtout de Marienbad, Marianské Lazné en tchèque. Tatiana avait un petit chalet au dessus de cette station, elle invita Jacques à venir partager un déjeuner avec elle et quelques amis le Dimanche suivant. Ce qu’il accepta sans trop réfléchir. La semaine fut fertile en rebondissements pour Jacques car le contrat qu’il croyait prêt à être signé, dut être réécrit à la demande exprès de son chef, Marc Chabas exigeait que la T.W. partage les risques avec une autre société Autrichienne, la société de Génie Civil : Dillinger, plus au fait des conditions de travail en République Tchèque que la T.W. Il fallut donc réécrire le contrat pour faire de la place à ces nouveaux venus. Ce que jacques ignorait, c’est qu’à nouveau le compte privé de Vaduz allait être utilisé pour d’occultes transactions ne figurant bien sûr nulle part. Paul Henri Mathieu de Saint Renan, ami personnel de la famille Dillinger depuis fort longtemps, se chargea de cette partie du contrat avec toute la discrétion nécessaire. La séance de signature fut reportée d’une semaine ce qui permit à Jacques Peltier d’honorer l’invitation qui lui avait été faite de venir passer quelques heures en agréable compagnie dans la Datcha de Melle Kourilinka. Jacques Peltier était ce que d’aucun aurait pu appeler dans un autre siècle, un Gentleman. Célibataire par vocation, trop indépendant et amoureux de sa liberté, il avait quelques relations féminines qui ne refusaient pas de l’accompagner dans quelques mondanités qu’il se devait parfois d’accepter, mais ces relations occasionnelles, si elles lui permettaient de satisfaire sa libido, n’en restaient pas moins sur le pas de la porte de son jardin intime. Il jouait au golf, faisait un peu de voile en Corse avec des amis aussi indépendants que lui, montait à Chantilly, mais jamais ne sacrifiait sa liberté sur l’hôtel d’une exigence féminine ni d’une règle qu’il n’aurait pas fixée lui-même ; il aurait pu faire sienne la Devise de Lyautey : « Ne pas subir ». Cette attitude posait quelques problèmes à sa hiérarchie mais celle-ci s’en accommodait car il était dans son métier ; un Maître. Grand, 1m87, bel homme au teint éternellement hâlé, la démarche assurée, il ne pouvait pas plaire à Marc Chabas mais celui-ci avait besoin de ses succès commerciaux pour asseoir sa main-mise sur la Direction des Exportations de la T.W. but ultime de sa campagne Européenne. C’était un gros morceau qui représentait 40 % du chiffre d’affaires et 50 % du bénéfice de la T.W. Jacques Peltier n’était pas dupe de l’utilisation que Marc faisait de ses propres résultats mais il n’en avait cure du moment que ce dernier le payait bien et qu’il respectait son indépendance. En ce Week-end de printemps Jacques était de fort bonne humeur lorsqu’il gravit la pente caillouteuse du chemin forestier qui menait à la petite maison de Tatiana. La Datcha apparue au bord d’un petit lac, au fond d’une clairière, entourée de fleurs aux couleurs chatoyantes. Quelques voitures étaient stationnées sur le coté, Jacques rangea la sienne et se dirigea vers un groupe de gens qui semblaient apprécier le vin de Moravie distribué à même le tonneau qui trônait au milieu d’une table de ferme. Tatiana se précipita au devant de jacques l’accueillant bras ouverts, avant de le présenter à la bande de joyeux lurons qui entonnaient déjà les chansons « à boire » locales. Jacques se mit dans l’ambiance avec ce brin de retenue inhérent à sa façon de se comporter dans une assemblée où il ne connaissait personne. Il lui était difficile de partager la subtilité de l’humour Tchèque surtout au travers une traduction approximative en anglais. Voyant sa gène, Tatiana se leva et l’entraîna dans une promenade champêtre autour du lac. L’atmosphère devint soudain plus léger, il se sentit plus détendu, Tatiana lui prit la main pour le guider sur le chemin étroit et coupé de grosses racines qui auraient pu le faire tomber, ils parlèrent de choses et d’autres sans importance et pourtant ils se sentirent en communion, une amitié qui ne demandait qu’à se développer était en train de naître entre ces deux grands indépendants, épris de leur propre liberté. Ils débouchèrent sur une clairière au bord du lac en face de la Datcha de Tatiana, ils firent une pose en s’asseyant sur une souche et contemplèrent l’eau en silence. Le calme et la sérénité de l’endroit imposait le silence, les oiseaux avaient réduit leur babillage et seul le bruissement d’un petit ruisseau troublait le silence. Tatiana ne dit rien, ne fit rien, elle buvait la nature par tous les pores de sa peau. Il se laissa pénétrer par toutes les senteurs de la forêt. En d’autre temps ils auraient pu faire une sieste réparatrice. Soudain Tatiana se leva, déposa un petit baiser rapide sur les lèvres surprises de Jacques et dit qu’il était temps de rejoindre les amis. Jacques prit congé de l’assemblée et retourna à sa voiture accompagné par Tatiana, un autre baiser rapide, une promesse de se revoir et la route de Prague avec les affaires à venir absorbèrent à nouveau les pensées de Jacques. Paul Henri Mathieu de St Renan désirait donner quelque solennité à la séance de signature, il demanda au Ministre et à ses partenaires autrichiens s’ils ne voyaient pas d’inconvénients à ce que celle-ci se déroule dans les salons de l’Hôtel Intercontinental, en présence de quelques journalistes de la presse économique et financière. C’est ainsi que Jacques rencontra Tatiana pour la deuxième fois de la semaine. Elle fit une interview très professionnel de Jacques et de Paul Henri Mathieu de St Renan, fit prendre quelques photos par son accompagnateur du journal et lança discrètement une invitation à Jacques pour le lendemain soir. Tout le monde était ravi, le D.G. de la T.W. était semblait-il aux anges d’avoir été l’objet de l’attention de tous les journalistes et demanda à Jacques de lui présenter cette belle femme aux questions si pertinentes qui avaient eu l’intelligence de le mettre en avant sous les flashes de ses collègues. La fête se termina tard dans la soirée, le D.G. reprenait l’avion de Paris tôt le lendemain matin et Jacques devait finaliser quelques accords de sous- traitance avant de rejoindre la capitale… et le rendez-vous avec Tatiana. A Paris en découvrant la presse du matin Marc Chabas ne décolèrait pas. Il voyait son factotum se mettre en avant, la presse française et internationale reprenant l’article de Tatiana soulignait le rôle majeur de Jacques Peltier dans le développement des relations économiques entre les trois pays, précisant la création d’une nouvelle alliance entre la T.W. et le groupe Dillinger pour offrir des services complets pour la modernisation des pays de l’Est. La déclaration de Paul Henri Mathieu de St Renan était pratiquement reprise dans son intégralité, ce qui comblait ce dernier d’aise et lui fit rajouter quelques commentaires élogieux sur Jacques Peltier au compte rendu qu’il fit en Comité de Direction devant le Président de la Rambière. Marc Chabas se sentait floué. Il n’en récupéra pas moins la prime associée à l’obtention de cette affaire arguant du fait que Jacques Peltier, sous ses ordres, n’avait agit que sur ses directives, sans aucune initiative qui aurait pu lui être attribuée. Non seulement Marc Chabas était jaloux et rancunier en plus il était mesquin et perfide. Pendant ce temps de querelles inutiles et vaines Jacques partageait dans l’intimité d’un restaurant de Mala Strana ( la vieille ville) la douceur de vivre de cette étrange cité ,à peine sortie du 19ème siècle, avec la douce Tatiana Kourilinka. On était bien loin de ces escalades oratoires enflammées dont Marc Chabas assénaient ces interlocuteurs. Là, dans ce restaurant du vieux Prague, la beauté avait accompagné la grâce et l’intelligence, Jacques était sous le charme. La soirée se passa comme s’ils étaient hors du temps, hors des contingences matérielles qui entouraient leurs vies de tous les jours, ils parlèrent littérature, théâtre, cinéma, vacances, toute chose qui font partie de l’essentiel, ils se retrouvèrent sur le chemin délicat de leurs choix personnels, ils se laissèrent embarquer sur le terrain glissant et magique des douces nuit de l’été où tout semble possible, où tout semble à porter de mains, à porter de lèvres, au bout d’un baiser. Ce ne fut pas le baiser rapide des premières fois, ce ne fut pas un baiser comme un « au revoir », il vint doucement se poser sur les lèvres de l’autre, il vint doucement boire les derniers mots, les premiers soupirs, les premiers silences, il s’arrêta dans les frissons du vent de la nuit à l’extrémité du Pont Charles où, seuls, dans les bras l’un de l’autre, ils se retrouvèrent en route vers une intimité plus grande encore. Tatiana le guida dans les rues tortueuses de la ville basse vers l’immeuble où elle avait aménagée son deux pièces. Jacques ne vit rien des élégantes sculptures qui ornait la façade du bâtiment, il était tout à l’instant présent ne voulant pas se distraire du sentiment délicat qui l’habitait. Ils se déshabillèrent en silence et plongèrent dans une communion qu’ils savaient tous les deux, unique et fragile. La surprise de s’être trouvé, l’accord de leurs réactions, de leurs aspirations, le sentiment étrange de s’être toujours connus, vinrent en bribe, meubler les silences de la nuit dans les rares moments que la fougue de leurs ébats laissait à la confidence chuchotée sur l’oreiller. Jacques rentra dès le lendemain à Paris habité par un sentiment, étrange chez lui, d’être au début d’une histoire dont il ne maîtrisait pas les tenants et les aboutissants. En d’autre temps il en aurait éprouvé une certaine répulsion et aurait mis fin rapidement à cette histoire, maintenant il en éprouvait une certaine jouissance. La prochaine rencontre était prévue, sauf incident, le week-end suivant à Prague. Marc Chabas le rencontra dans la matinée de son retour pour le féliciter mais aussi pour lui demander malicieusement depuis quand avait il changé de job pour être aussi chargé de la stratégie en Europe Centrale, allusion faite à l’article des Echos qui reproduisait celui de Tatiana, mettant en avant son rôle dans le rapprochement avec la société Dillinger ? Cela sentait la préparation d’un coup bas ! Jacques s’en ouvrit à Jean Florentin qui lui annonça que des manœuvres internes étaient en cours pour le transférer vers une branche moribonde de la T.W. qui parait-il avait besoin d’un service commercial musclé pour se sortir de l’ornière, mais Jean Florentin veillait et cela ne se fera pas dans l’immédiat. Il ne fallait pas faire de l’ombre à Zébulon, il ne supportait ni la concurrence ni que l’un de ses subordonnés lui vole la vedette auprès de qui que ce soit. Jean Florentin réfléchissait, l’idée lui prit soudain de vérifier discrètement auprès de ses services, les billets d’avions pris par la direction générale, en particulier par Paul Henri Mathieu de St Renan et par Marc Chabas. Il découvrit non sans peine car les billets avaient été modifiés à la dernière minute, que les deux compères avaient plusieurs fois faits des arrêts discrets dans la capitale du Lichtenstein, Vaduz. Il y avait là matière à réflexion ! Il vérifierait tout maintenant qu’il était sûr que des manœuvres secrètes étaient engagées (temps de parcours, séjours à l’hôtel, locations de voitures , kilométrages…) Mais le Président était-il au courant ? Couvrait-il cette opération ? La question était d’importance et la prudence s’imposait. Comment aborder la question avec « Dieu le père » ? Car des petits enfants en commun n’avait pas fait entrer Jean Florentin dans le club des confidents pour ce qui relevait de la stratégie commerciale du groupe ; il n’était pas Homopolytechnicus mais il était teigneux et disposait de moyens d’enquête discrets qu’il utilisait parfois lorsqu’il devait recruter un cadre de haut niveau. Mr. De St Renan venait justement de prendre une réservation sur le vol Paris- Budapest du lendemain matin, il était urgent de mettre en place ces moyens auxquels il pensait depuis un certain temps déjà. Toujours dans ses réflexions, il cherchait une méthode pour aborder le sujet en interne sans trop se dévoiler. Il eut alors l’idée de consulter un de ses pairs, un Homopolytechnicus Vénérabilis, un vieux directeur qui en mal d’activité hantait toujours les couloirs de la T.W. après qu’il eut été mis en retraite d’office à 65 ans. Victor Mathéus ne pouvait, ni se passer de son bureau, ni de prodiguer ses conseils, ni de téléphoner toute la journée aux quelques anciens qui comme lui étaient toujours plus ou moins au fait des affaires. La T.W. lui avait laissé l’usage de son bureau et le consultait parfois car il représentait l’histoire vivante du groupe des 30 dernières années. Jean Florentin lui avait toujours témoigné du respect et avait insisté pour qu’il garde un statut spécial au sein de la Direction. C’était l’occasion de vérifier que ces bonnes attentions avaient été appréciées. Il sollicita un rendez-vous pour la fin de la semaine, après qu’il eut reçu les premiers éléments sur le voyage du D.G., auprès du vénérable Victor Mathéus. Le Vendredi matin suivant il fut immédiatement introduit dans le domaine de Mr Mathéus, toujours très austère, sans décoration personnelle, bien dans le style de ce personnage qui se prenait toujours pour le Deus ex machina de la T.W. Jean Florentin s’enquit d’abord poliment de sa santé et : J’ai besoin de votre avis sur un problème assez délicat relatif aux comportements de deux de nos éminents Directeurs. Vous m’étonnez Florentin se pourrait-il que deux membres de la famille se soient fourvoyés dans un sens interdit ? Je ne sais pas encore, mais force est de constater qu’il y a matière à réflexions dans les relations un peu particulières que semblent entretenir MMrs Chabas et De St Renan avec la banque Jetstream de Vaduz au Lichtenstein. Avez-vous des preuves de ce que vous sous-entendez ? Pas vraiment sur la nature réelle des opérations mais j’ai des preuves qu’ils se sont bien rendus tous les deux dans cet établissement. Ecoutez Florentin, ce sont là des suppositions sans fondements réels. Cela m’étonnerait fort qu’un membre de notre Direction Générale dont j’ai assuré moi-même le recrutement ce soit fourvoyé dans une opération délictueuse quelle qu’elle soit. Je vous prie de cesser de vous tourmenter pour ce qui doit être une opération d’ordre strictement privée. Mais quand même il s’agit de la banque qui avait été utilisée par ce malheureux Mr Fratellini et Mr Chabas lors de cette opération très contestable en Hongrie Justement, il serait trop dangereux d’utiliser les mêmes canaux, non croyez moi ceci est d’ordre privé n’y voyez pas autre chose. L’entretien était bel et bien terminé. Si Jean Florentin avait besoin d’une preuve que les loups ne se mangent pas entre eux cette discussion lui en fournissait un exemple flagrant. Il n’allait surement pas en rester là, mais le terrain était maintenant miné par son intervention auprès de Mr Victor Mathéus, cette initiative, qu’il croyait intelligente, s’était en fait retournée contre lui, il devait continuer sa propre enquête dans la discrétion la plus totale. Mais ce que Jean ignorait c’est que le Vénérable était devenu très soucieux à propos des faits rapportés par ce dernier. Il allait s’informer de son coté, à sa manière, dans l’entourage professionnel et relationnel de ces deux membres du club et si matière à délit il y avait, ils règleraient cela en famille comme d’habitude sans qu’un trublion qui n’avait qu’un diplôme d’H.E.C. en poche, fut il de la maison, vienne y semer son grain de sable. Il ne supportait pas les critiques sur un autre Homopolytechnicus, qui pouvaient être émises par un membre extérieur à la famille, il ne pouvait pas accéder aux mêmes subtilités des manifestations du savoir ni du bien fondé des actions qui, pour le commun des mortels, semblaient répréhensibles, en résumé il ne pouvait pas y avoir de langage commun avec un non-membre, seulement dans le domaine des échanges conventionnels. A cause de sa suffisance congénitale il allait lui aussi sans le savoir contribuer à l’efficacité du « syndrome de Jéricho » Pendant que les prémices d’une fracture au sein de la T.W. commençaient à se faire sentir dans les milieux proches de l’entreprise, jacques Peltier vivait une histoire étrange pour lui mais qui pour d’autres semblaient somme toute assez classique : il était tombé amoureux de la belle Tatiana. La distance n’était pour lui qu’une façon supplémentaire de ne pas admettre l’évidence, sa fameuse indépendance y trouvait son compte… pour l’instant. Cependant, au lieu de partir à Prague pour le Week-End, il invita Tatiana à Rome où ses affaires l’appelaient pour la semaine suivante… il lui semblait de plus en plus difficile de ne pas vivre pleinement cette relation si prometteuse ! Les milieux d’affaires italiens les accueillirent avec un plaisir certain, eux qui savaient si bien faire l’alliance de la culture, du savoir vivre raffiné, de la beauté et… des affaires lucratives. Heureusement Marc Chabas ne s’était pas annoncé et ils purent pleinement profiter du charme particulier de la Capitale italienne, tout en nouant des relations qui dépassaient le stricte cadre des affaires avec quelques grands capitaines d’industrie. Ils avaient acquis un degré de confiance réciproque qui leur permettrait par la suite de monter des opérations sur un simple échange téléphonique. Tatiana avait sa part de responsabilité dans ce succès car sa délicatesse et son raffinement avaient été très appréciés par ses vieux routiers de la finance internationale. Une fois rentré à leur hôtel sur la Via Veneto , il se produisit un évènement qui laissa Jacques très perplexe. L’un des invités de la réception qu’ils venaient de quitter téléphona en s’excusant de les déranger si tard : Bonsoir Mr Peltier, vous pourriez m’accorder quelques minutes d’attention mais j’ai quelque chose d’important à vous demander. Vous savez que ma société Ital Works avaient été consulté pour des travaux de sous traitance pour votre contrat en Hongrie. Oui c’est moi qui ait demandé aux services techniques de vous consulter. Nous avions remis une offre et nous savons que nos prix étaient inférieurs de 20% à ceux de la société Dillinger. Nous savons que ce marché était assorti de conditions particulières. Nous avions rencontré votre D.G. à ce sujet et pourtant nous n’avons pas eu la possibilité de discuter sérieusement ni avec Mr De St Renan ni avec Mr Chabas. C’est vraiment dommage. Je ne voudrais pas que nos rapports soient entachés d’un tel manque de confiance pour d’éventuels contacts à venir. Vous me comprenez bien ! Oui, bien sûr ! Je vais me renseigner pour voir si une possibilité pourrait s’offrir pour vous sur ce marché. Sachez que nous sommes très souples, et qu’en Hongrie nous avons des possibilités d’intervention très importantes… dans tous les domaines ! Pour preuve de mes assertions je vous fais parvenir dès ce soir, sous plis cacheté, un exemplaire de notre offre transmise à votre Directeur Mr Chabas. Jacques raccrocha en se demandant ce qu’il devait faire de cette information ; en attendant, il se retourna vers la belle Tatiana qui avait profité de l’interruption de leur solitude intime pour lui montrer un aspect très érotique de sa personnalité qui eut le don d’enflammer sa libido à un point tel que la bouche pulpeuse de sa belle ne put à elle seule le calmer. Nuit d’ivresse ! Au retour sur Paris, Jacques demanda à voir Jean Florentin de toute urgence. Celui-ci étant absent il dut attendre le lundi suivant pour lui faire part de ses informations. Entre temps le vénérable Victor Mathéus avait récupéré quelques informations sur son collègue et néanmoins ami P.H.M.de St Renan et ce n’était pas joli, joli ; il est vrai qu’on pouvait lui donner le bénéfice de circonstances atténuantes si on connaissait Mme de St Renan. Celle –ci avait de quoi repousser un régiment de légionnaires au retour d’une année complète au milieu du Sahara. Elle était grande, sèche et cassante au point que l’on croyait entendre ses os craqués dès qu’elle se déplaçait, éternellement habillée de gris, portant tailleur stricte ou pantalon large on remarquait surtout son air revêche caché derrière d’épaisses lunettes d’écailles. Mme de St Renan prétendait protéger ses pauvres en leur fournissant des kgs de pâtes achetés à vil prix au Lidl du quartier, agrémentés parfois de fruits ou de légumes que son épicier lui refilait lorsqu’il ne pouvait plus les écouler. Bien entendu elle passait des heures avec ses amies, anciennes élèves de la Légion d’Honneur, comme elle, à critiquer tous et toutes et notamment la gougeaterie masculine et les mauvaises manières qui envahissaient son quotidien. Madame de St Renan était une chieuse ! Et en plus elle était moche ! Pauvre PHM se dit Victor Mathéus en pensant combien les soirées en tête à tête avec ce « tue l’amour » devait être tristes, longues et dénuées d’intérêt. Mais quand même, aller jouer au Poker et surtout y perdre des sommes considérables, au lieu de rester au chaud dans cette belle demeure bourgeoise du quartier du Marais…. Quelle irresponsabilité flagrante ! Quelle stupidité ! Là où ses informateurs semblaient surpris c’est que Paul Henri Mathieu de St Renan avait la réputation d’être une valeur sure n’engageant jamais plus d’argent qu’il n’en avait à sa disposition ! Et, il en avait semble t-il beaucoup. Il y avait donc de la classe chez ce débauché et de la prudence. Ce n’était pas la passion du jeu qui le faisait sortir de chez lui mais son épouvantail à moineaux qui lui tenait lieu de compagne ; on ne divorçait pas chez les de St Renan ! Le rapport de ses informateurs s’arrêtait là pour ce qui concernait St Renan, mais, cerise sur le gâteau, on lui signalait l’achat d’un magnifique terrain surplombant une baie magnifique de la mer des Antilles, aux Saintes, par son ancien collaborateur , Marc Chabas ! Victor Mathéus devait-il en parler au Président ? Devait-il garder cette information pour lui, jusqu’à…. ? Pour l’instant, l’absence de dettes de jeu du D.G. ne mettait pas son intégrité en péril, il pouvait y avoir un problème dans le futur proche si… il dépassait ses limites. Quant au terrain de Marc Chabas, chacun était libre de faire ce qu’il voulait avec son fric. A moins que le fric ne vienne de quelque transaction douteuse ! Mais il n’avait pas de preuve … pour l’instant. L’occasion se présenta lors d’un cocktail organisé par le club des Anciens Homopolytechnicus des Ponts et Chaussée. Un bel agrégat de suffisance congénitale et d’auto satisfaction acquises à force de mimétisme dans les cercles de la pensée unique. Trônant fièrement au milieu des jeunes rapaces de la dernière couvée, le Vénérable Victor Mathéus diffusait une véritable ondée d’aphorismes comme autant de paroles messianiques, sur les apôtres, de la nouvelle cohorte de dirigeants éclairés, porteurs du message sur la bonne façon de diriger le pays… Ou Le Monde. Il en était à sa cinquième coupe de Champagne, et il avait de plus en plus soif ! Apercevant Martin de la Rambière, il se dirigea d’un pas mal assuré vers lui : Dites moi cher président cette réunion est fort sympathique ne trouvez-vous pas ? Oui bien sûr, mais il me semble que vous y avez surtout apprécié les à cotés gustatifs…et liquides. Oh Vous savez à mon âge ce sont les plaisirs sains de la bonne chère et du bien boire qui me restent. Ce n’est pas comme ce pauvre P.H.M. qui me semble glisser sur la pente savonneuse du Poker ! Comment êtes vous informé de sa drogue je lui avais recommandé la plus grande discrétion ? Oui mais il se trouve que je le sais et cela me semble très dangereux pour la T.W. J’en conviens quoiqu’il m’ait certifié n’avoir aucune dette. Oui justement ne trouvez vous pas étrange que compte tenu des sommes engagées et de la fortune personnelle des St Renan, principalement de Mme devrais je dire, il ne soit pas endetté ? Où trouve t’il les ressources nécessaires pour couvrir les besoins de son …passe temps ? J’avoue que cela m’a quelque peu intrigué mais je surveille et croyez moi au moindre doute je le vire ! D’ailleurs j’attends un rapport pour les prochains jours. Pour Victor Le Vénérable, la soirée se termina dans les brumes alcoolisées et les discours éructés d’une voix pratiquement inintelligible, il se retrouva, passé minuit, dans le confort de son appartement rue du Bac sans savoir à quelle bonne âme il avait dû son viatique. Lundi matin après les réunions du début de semaine, d’usage, à tous les niveaux décisionnels de la T.W. Jacques Peltier se retrouva dans le bureau du D.R.H. Jean Florentin. Il lui remit les documents reçus de son correspondant Italien en lui expliquant dans quelles circonstances il les avait obtenus et le contexte de l’affaire en objet. Enfin se dit Jean Florentin, le début d’une preuve, il prit les documents les compulsa rapidement en émettant des petits gloussements de satisfaction et l’assura qu’il en ferait bon usage quand le moment sera venu. Il donnait à Jacques le sentiment d’être comme une souris avec laquelle le gros chat de D.R.H. jouait en le manipulant dans tous les sens. En fait dès cet instant, Jacques se désintéressa du combat des chefs, il ressentit un profond écœurement de constater que ces grands directeurs n’étaient en réalité attirés que par leur position et par le fric, qu’ils se bouffent entre eux, il avait mieux à faire ! Désormais il se retirerait de ces luttes byzantines pour uniquement se consacrer à ses préoccupations amoureuses du moment, la vie est si courte, il faut savoir saisir sa chance par les cheveux lorsqu’elle passe devant vous, après c’est trop tard, vous n’avez plus que le reste de votre vie pour vous lamenter sur votre sort. Jacques n’avait pas du tout l’intention de faire partie du cortège des pleureuses ni du concert des envieux de tout poil qui passe leur temps à dire « Si j’avais su ».
3ième Partie : Jean, Marc, Paul Henri Mathieu, et les autres.
C’était exactement le jeu que jouait en ce moment même, le vieux Victor Mathéus « Le Vénérabilis » qui avait compris que par le biais de cette histoire, il pouvait revenir au devant de la scène, être à nouveau, le faiseur de rois, le conseiller suprême, le sage qui dirige dans l’ombre ! Ce sentiment lui procura un immense plaisir, une dernière jouissance avant la vraie retraite. Marc Chabas reçu avec étonnement le petit mot de Victor Mathéus lui demandant de passer le voir dès que son emploi du temps le lui permettrait. Qu’est ce que ce vieux hibou avait bien à lui dire ? Un de ses nombreux conseils sans doute ! Il attendrait que l’occasion se présente, il avait autre chose de plus urgent à faire. L’entrepreneur de La Guadeloupe attendait son feu vert et le transfert des fonds pour commencer les travaux de la magnifique villa avec piscine à débordement qu’il se faisait construire sur les hauteurs de l’archipel Des Saintes , son jardin secret. Il devait opérer quelques manipulations pour transférer les fonds du Lichtenstein via un compte off shore aux îles Caïmans, sur le compte, lui aussi off shore, de l’entrepreneur Guadeloupéen. Ni vu, ni connu, au moins le croyait-il. Dans 6 mois il irait lui-même constater l’avancement des travaux et dans un peu plus d’un an, il prendrait son premier bain avec un Ti punch glacé qui l’attendrait sur le petit bar aménagé au milieu du bassin, en contemplant pour son plaisir égoïste la beauté de la mer des Caraïbes. Le paradis semblait à portée d’une aile d’avion. Il sorti brusquement de sa rêverie lorsque son téléphone sonna . C’était un appel privé de son banquier à Paris. L’homme de la B.N.P. l’informait qu’une enquête était en cours sur ses comptes, diligentée par la brigade financière des services fiscaux, rien de bien inquiétant, tout était en ordre mais quand même un peu étrange que cela soit lancé au moment où il transférait ses fonds du Lichtenstein vers les îles Caïmans. Il n’y avait pas de danger car le Lichtenstein avait une pratique qui assurait une totale protection pour tous les fraudeurs de la planète. Dans son bureau il avait les plans et le logiciel en 3 D de son petit palais des Antilles, c’était bon de rêver et de s’imaginer s’y prélasser avec le vert turquoise de la mer devant les yeux, une jolie et douce antillaise à son service, quelques amis joyeux fêtards venant partager la pêche du jour, une magnifique Dorade Coryphène. Oui ! Des amis… il ne pouvait partager son secret avec personne ici, il devrait tout reconstruire sur place, ce ne serait pas si facile. Mais c’était bon quand même d’y penser, peut-être pourrait-il prendre sa retraite dès que les travaux seront terminés ; il avait mis assez d’argent de coté pour cela et ses besoins, une fois la villa construite, seraient, somme toute, limités ? Marc Chabas referma son dossier personnel et se dirigea vers le bureau de Victor Mathéus. Comment allez vous cher ami ? C’est gentil de passer voir la vieille croûte que je suis devenu maintenant. Vous m’avez intrigué avec ce mot. Qu’avez-vous donc de si urgent à me dire ? Oh ! ce n’est pas si urgent mais je me demandais comment marche cette nouvelle équipe que vous avez mis en place il y a un an pour attaquer les marchés à l’Est ? Cela marche très bien, au-delà de nos prévisions. Et P.H.M. ? Je crois qu’il vous aide avec les contacts que les St Renan ont depuis longtemps avec les Autrichiens de la famille Dillinger. Oui bien sûr, mais ce sont des appuis occasionnels, le gros du travail est réalisé par mon équipe. Jacques Peltier ? Qu’en pensez-vous ? Justement il est très efficace mais sa liberté de parole peut mettre en porte à faux la T.W. cela peut être dangereux. Ah ! Oui vraiment ! Il me semble au contraire qu’il emploie le ton juste lorsque par chance ses déclarations passent dans la presse internationale. Cela nous fait une bonne Pub gratuite. Oui mais il est incontrôlable, je vais étudier une possibilité de le transférer. Oh ! attendez plutôt qu’il se fourvoie car si vous opérer un transfert maintenant, beaucoup de gens ne comprendront pas pourquoi ? Les vacances approchent ce n’est pas le bon moment. A propos de vacances j’espère que vous m’inviterez à passer vous voir aux Antilles quand votre maison sera construite, j’adore Les Saintes. Marc Chabas accusa le coup, sans broncher… c’était donc cela le message important , il savait… comment ? Jusqu’où ? D’où venait la fuite ? Quel Vieux Renard ! Ils se séparèrent sur les banalités d’usage et Victor avec un petit sourire carnassier coincé au bord des lèvres mit à exécution la deuxième partie de son plan, il téléphona à Paul Henri Mathieu de St Renan. Si Jean Florentin avait pu l’apercevoir en ce moment il aurait été envahi par une onde de satisfaction chaleureuse, la technique du Syndrome de Jéricho fonctionnait à merveille. Victor Mathéus invita le D.G. de la T.W. pour parler de divers sujets d’ordre commercial ! Ils se retrouvèrent chez Sébillon Lieu qu’affectait particulièrement Victor toujours amateur de bonnes tables à l’ancienne. Il avait toujours été très méfiant par rapport aux nouvelles tendances culinaires et préférait ces valeurs sures comme « Le gigot d’Agneau » à la Sébillon. Paul Henri Mathieu arriva tout pimpant comme à son habitude lorsqu’il se sentait honoré par ses pairs : Comment allez vous Mr Mathéus ? Cela fait une éternité que je n’ai pas eu le plaisir de vous voir. Les affaires sont si prenantes. Oui je sais bien, en particulier en Europe centrale n’est ce pas ? Vous avez traité il n’y a pas si longtemps avec vos amis de Dillinger je crois. Ah Oui ce sont des valeurs sures dans la région. P.H.M. se demanda lui aussi, comment ce vieux grigou était au courant et jusqu’ou allaient les informations qu’il semblait posséder. Le repas continua sur le même ton, Victor lâchant de ci, de là des informations qui mettaient de plus en plus mal à l’aise P.H.M. à la fin, la dernière goutte de café avalée, Victor fit une demande qui semblait très anodine : Dites moi, cher ami, vous fréquentez toujours le club de la rue de Rivoli ? Vous savez que je suis aussi un amateur de Poker, j’aurais grand plaisir à ce que vous m’invitiez un de ces soirs. Pour le coup P.H.M. changea de couleurs, Jusqu’ou Victor avait il pu remonter dans les méandres compliqués de sa vie en parallèle de l’allure de grand bourgeois qu’il se donnait dans l’exercice de sa fonction. ? Il y avait-il danger immédiat ? Quel lièvre avait-il levé ? Toutes questions qui nécessitaient que P.H.M. s’entretienne au plus vite avec son compère L’Homopolytechnicus Vulgaris Marc Chabas. Il essaya de le joindre et lui laissa un message qui frôlait la panique, sur son téléphone mobile. C’était vraiment le moment le plus mal choisi, il avait anticipé ses rentrées d’argent et devait une somme conséquente à ses partenaires de Poker. Pendant ce temps, ignorant les manoeuvres indépendantes de Victor Mathéus, Jean Florentin fourbissait ses armes en vue de l’estocade. Il avait pris l’initiative de demander aux services fiscaux d’enquêter sur les mouvements de fonds autour Marc Chabas et de la famille De St Renan. Dangereuse initiative il est vrai mais au cas où les mouvements de fonds s’avéreraient délictueux, il devait absolument se couvrir vis-à-vis de l’entreprise et bien sûr des lois françaises. Les informations tardaient à venir et cela n’arrangeait pas ses affaires car il lui fallait monter un dossier sans faille, si, il voulait avoir une chance d’éliminer son premier Homopolytechnicus. Ils ne se faisaient pas de cadeaux entre eux mais il suffisait que l’un d’eux se fasse attaquer par un élément extérieur à la famille aussitôt la troupe se ressaisissait et faisait front face à l’intrus. Sans les informations qu’il attendait, il n’avait pas assez de munitions pour lancer son attaque ; encore eut il fallut qu’il fut certain que ces informations soient de nature à faire tomber l’Homopolytechnicus visé. Jean Florentin, « Le Cardinal », avait la patience des grands fauves à l’affut et la pugnacité des grand inquisiteurs ! Marc Chabas et Paul Henri Mathieu de St Renan convinrent de dîner ensemble dans un restaurant discret de la Place Dauphine au bout de l’île de la cité. Tout de suite Marc Chabas senti la nervosité de P.H.M. celui-ci suait la peur car il redoutait plus que tout que l’on put porter atteinte à sa réputation et par ricochet à celle de sa femme…si riche et si soucieuse de paraître au-dessus de tout soupçon. Marc plus serein avait bien protégé ses arrières, il ne pensait pas que l’on puisse facilement remonter jusqu’à lui ; leur deux comptes étaient séparés, il passait toujours par un compte écran pour toutes ses transactions, personne n’était au courant de ses investissements immobiliers… sauf l’entrepreneur qui par ailleurs était sous contrôle car dans la combine et ce chien de Victor ! Les virements étaient effectués sous le nom d’une société qui avait son siège aux îles caïmans, aussi opaque que les comptes qu’elle utilisait. Il se sentait parfaitement à l’aise dans ses bottes. Ce n’était pas le cas de P.H.M. Pas du tout son cas !!! Le magret de canard à l’orange passait mal malgré le Côte Rôtie qu’ils avaient choisi pour accompagner cette viande onctueuse et savoureuse, les fromages qui suivirent : St Nectaire fermier, Camembert A.O.C.et petit crottin de chèvre bien sec furent aussi copieusement arrosés avant le fameux Baba au Rhum maison dégoulinant de sucre et de vieux Rhum qui n’était pas sans rappeler à Marc les saveurs et les odeurs de son petit paradis secret. P.H.M. se leva de table faussement rassuré et tout guilleret, cette affaire ne semblait pas si grave après tout, à travers le prisme déformant d’une bonne soirée entre complices. Le réveil du lendemain fut beaucoup plus difficile d’autant que la sonnerie stridente du téléphone lui résonna dans le crane comme une dizaine de marteaux piqueurs qui auraient démarré en même temps sous ses fenêtres. Un inspecteur de la brigade financière souhaitait qu’il passe le voir… le plus vite possible ! A 10 heures il était dans le bureau du juge Le Garrec, spécialiste des malversations financières, qui lui demandait moult informations sur… Marc Chabas. Ouf ! se dit il. Mais ce qu’il ignorait c’est qu’à 14heures ce même juge Le Garrec, devait auditionner Marc Chabas sur Pierre Henri Mathieu de St Renan !. Ce petit jeu dura 2 jours, et suprême humiliation ; dûment muni de la mission rogatoire correspondante la brigade financière vida de tous papiers personnels et commerciaux divers, les bureaux et domicile de Paul ,Henri, Mathieu de St Renan et de Marc Chabas. Marc Chabas gardait une sérénité remarquable, il semblait sûr de son système de protection et ne paraissait pas affecté par les vicissitudes de l’enquête policière qui était pour le moins fort intrusive et perturbante. Pour la T.W. il subissait simplement les aléas risqués de la fonction et n’en méritait que plus de respect, il jouissait d’un véritable halo de déférence obséquieuse de la part de ses collègues et néanmoins ennemis. Jean Florentin bouillait d’impatience en constatant l’effet positif produit sur ses confrères du Comité de Direction, par l’acharnement policier à l’encontre de Marc Chabas , il attendait la réunion du prochain Comité pour jeter son pavé dans la marre aux canards. Jean Florentin ne reçut aucune information de la part de la brigade financière, ces Messieurs les inspecteurs opposaient toujours un « L’enquête suit son cours » à ses demandes, il en fut fort déçu et décida qu’il était temps pour lui d’agir. Par précaution il informa le vieux Victor Mathéus de ses intentions, lui demandant par là même son avis sur la façon de présenter la chose, le Comité était un endroit particulièrement miné, il valait mieux s’assurer du résultat avant de lancer une telle opération. Le Cardinal n’avait pas assez d’alliés au sein de la docte assemblée qui n’était qu’à de rares exceptions près , peuplée que de vénérables Homopolytechnicus . La partie sera difficile, même avec des preuves aussi tangibles que celles que détenait Jean Florentin. Victor Mathéus se proposa d’approcher certains de ses anciens collègues et de les amener à un vote favorable à la cause du grand nettoyage que le D.R.H. s’apprêtait à lancer. Victor jouissait secrètement de ce rôle de l’ombre que les circonstances lui avaient servis sur un plateau. Il retrouvait son oxygène de « Deus ex machinus » de couloirs et d’antichambres. On reconnaissait enfin son vrai pouvoir ! Jean Florentin n’eut pas le loisir de présenter son réquisitoire, il fut retrouvé mort, la tête fracturée, dans son appartement de célibataire qu’il occupait seul après le décès de sa femme 5 ans auparavant, par sa femme de ménage le matin du jour où devait se réunir le Comité de direction où il devait présenter son fameux réquisitoire. Le Conseil fut informé en pleine séance. L’enquête fut confiée au commissaire Yves Le Huédé. 4ième Partie : Maïté.
A première vue Jean Florentin était mort suite à une chute sur le coin de sa table basse en verre épais qui trônait au milieu du salon. Pas de traces de lutte, pas de verres indiquant la présence d’une tierce personne, et pourtant on ne tombe pas comme cela si lourdement que l’on en a le crâne fracassé sans l’aide d’une main agressive ou d’un geste violent vous repoussant brusquement en arrière. Bizarre, Bizarre ! Le Commissaire Yves Le Huédé s’aperçut assez vite qu’il y avait une ambiance un peu particulière autour de la vie professionnelle de feu Jean Florentin, on était dans un champ de bataille un peu spécial où tous les coups étaient permis du moment que la famille des grands ingénieurs ne perdait pas sa réputation.
C’est ainsi qu’il apprit rapidement qu’une enquête sur les revenus de deux membres de cette assemblée de faux-culs avait été diligentée sur demande expresse de Mr Florentin lui-même. Bon début pour son enquête criminelle.
C’est ainsi qu’il apprit que le matin où le pauvre corps meurtri du « Cardinal » fut découvert, celui-ci devait faire une communication très importante au Comité de Direction. D’ailleurs le dossier objet de cette communication avait été récupéré sur son bureau, bien en vue, sans pièces manquantes. Bizarre ! C’est ainsi qu’il s’aperçut assez vite que le Vénérable Victor Mathéus jouait un jeu de taupe dans cette jungle où on aimait les effets de manches comme les grands maîtres du barreau que le Commissaire fréquentait souvent dans l’exercice de sa fonction. Il apprit beaucoup de choses sur le monde des grandes entreprises mais rien qui puisse faire avancer ses réflexions sur ce qui apparaissait de plus en plus comme étant un fâcheux accident. Pourtant il était convaincu que cette histoire n’était pas aussi claire qu’elle semblait l’être, à priori. Il y avait trop de coïncidences étranges. Qui avait intérêt à ce que « Le Cardinal » se taise ? La réponse était évidente, Trop évidente. Qui manipulait qui ? Deux suspects trop nets, un monde où l’Omerta poli était la règle de conduite non écrite, une vie trop courte et trop lisse pour qu’il ne s’y soit rien passée. Rien dans les papiers du mort qui ne soit pas tout simplement évident, un morceau de glace pure, sans tâches, sans petites faiblesses comme il les aimait tant. Yves Le Huédé en était là de ses réflexions lorsqu’il fit le point avec le Juge d’instruction récemment nommé pour diriger cette enquête, Le juge Marcel Le Tilleux. Le Commissaire lui dressa un tableau lisse et sans tâche ; il était au point mort ! Alors dans ces moments là, il n’y avait que la routine policière qui lui permettait de sortir de cette situation. La procédure, rien que la procédure, mais toute la procédure. Enquête de voisinage, interrogatoire des proches, examen minutieux des affaires personnelles (comptes bancaires, courrier, mémoire de l’ordinateur, numéros de téléphone appelés etc..etc.) Les policiers sous la conduite du Lieutenant Erwan Le Port, le fidèle et indispensable adjoint du commissaire, se mirent au travail avec la force et le poids d’un rouleau compresseur. Le Commissaire s’était réservé la partie qui concernait l’enquête financière en cours et le contact avec le pointilleux Juge Le Garrec. Heureusement pour lui, les deux Juges, Le Tilleux et Le Garrec avaient fait l’Ecole supérieure de la Magistrature à Bordeaux dans la même promotion, ils se fréquentaient en dehors du Palais et partageaient parfois en famille, les maigres loisirs que leur laissaient l’exercice harassant de leur fonction. Le système mis en place par Marc Chabas semblait hermétique, et même si ce n’était ce dossier que s’apprêtait à dévoiler Jean Florentin, on avait aucune preuve qu’il fut mouillé dans une affaire de commissions occultes. Mr Chabas pouvait fort bien réfuter toutes les accusations de favoritisme en faveur du Groupe Dillinger, en donnant des arguments techniques pour expliquer son choix, personne ne serait assez téméraire pour contredire « le Grand Ingénieur » dans ses œuvres, surtout pas maintenant. Le seul élément sur lequel le Juge Le Garrec pouvait espérer faire éclater la vérité était ce plan de maison, qu’ils avaient saisi dans les affaires personnelles de Marc Chabas, il semblait avoir beaucoup d’intérêt pour lui. Ils avaient une adresse, une perspective ludique de la construction !!! Mais il faudrait au juge un peu de temps supplémentaire pour en savoir plus sur cet aspect du problème. De son coté Marc Chabas sentant que le moment était mal choisi pour se lancer dans ces travaux de construction, avait fait arrêter le chantier et avait obtenu de son entrepreneur local qu’il disparaisse du paysage des Saintes jusqu’à nouvel ordre. Prudence ! Prudence ! La partie était à peine commencée, il fallait jouer serré ! Du coté de Mr Paul Henri Mathieu de St Renan, les choses semblaient beaucoup plus avancées, on se dirigeait à grand pas vers une interpellation, il manquait juste une preuve supplémentaire qui devait arriver d’un moment à l’autre et son dossier serait bouclé. Le D.G., tout à sa passion du jeu, avait négligé certaines règles élémentaires de prudence et les limiers du Juge Le Garrec n’avaient pas tardés à découvrir l’origine, très suspecte, des fonds qu’il utilisait. Ses allers et retours dans la capitale du Lichtenstein avaient fait l’objet d’une surveillance assidue ainsi que ses soirées au club de Poker, les confidences de Marc Chabas sur son « ami » et quelques indiscrétions de sa part dûment enregistrées, plusieurs dépôts en liquide qui ressemblaient fort à un transfert de fonds ; tout cela constituait un ensemble de fortes présomptions de preuves suffisantes pour le faire tomber de sa condition de grand bourgeois au-dessus de tout soupçon et le mettre un peu à l’ombre pour soigner son addiction. Le Juge attendait seulement un P.V. de l’entretien qu’avait eu son homologue autrichien avec le Président du groupe Dillinger … qui promettait d’être, selon ses propres termes, très intéressant et surprenant. Yves Le Huédé attendrait. Les interrogatoires diverses n’avaient rien donné, tout le monde avait un alibi, les deux suspects principaux, Marc Chabas et P.H.M. avaient été vus avec d’autres personnes dignes de foi, au moment supposé de l’ « accident ». Personne dans le voisinage n’avait noté un bruit de bagarre quelconque ni une visite d’une personne étrangère à l’immeuble. Rien, il n’avait rien. C’était trop parfait, trop incroyable pour être vrai ! Yves Le Huédé réfléchissait. Que connaissait-on de ce Jean Florentin ? Qui étaient ses fréquentations ? Qui étaient sa famille ? En fait on ne connaissait pas grand-chose de ce personnage secret. Délaissant la T.W. et sa fange grouillante de petits ingénieurs qui se prenaient tous pour le nombril de l’univers, Yves Le Huédé retourna à ses dossiers et à son ordinateur et commença à remplir les cases vides du portrait de la victime. Yves Le Huédé adorait ce travail de fourmis solitaire. La pêche ne s’avéra pas fructueuse tout de suite, mais les pièces du puzzle commencèrent à s’emboiter les unes dans les autres pour former un ensemble cohérent, et l’expérience accumulé durant toutes ces années de flic, rompu à toutes les ficelles du métier, lui servit pour compléter les quelques cases vides qu’il ne put remplir. La nuit était passée d’une traite, il ne sentait pas sa fatigue. Yves Le Huédé fouillait le passé avec une certaine délectation. Jean Florentin était né quelque cinquante deux ans plus tôt dans un modeste foyer de la banlieue de Lille, d’un père Gendarme et d’une mère Institutrice. Il eut une enfance sans histoire notable, mais ses capacités intellectuelles brillantes, mises en exergue par son institutrice de mère, furent la fierté de cette humble famille de gens simples. On se saigna les quatre veines, il bénéficia d’une bourse et le petit Jean parti « Aux Ecoles » dans la grande ville pour suivre le cursus qui allait l’amener à tenter le concours d’entrée à H.E.C. A ce moment on peut facilement suivre la carrière étudiante du petit Jean en lisant les rapports de police. D’abord ce fut une rafle dans un café bruyant du quartier latin « La Méthode », en face de l’Ecole Polytechnique, curieuse coïncidence déjà, puis quelques mois plus tard alors qu’il était en fin de première année à H.E.C. un passage au commissariat du cinquième pour une soirée où le cannabis circulait de bouche en bouche, on ne put rien prouver mais il passa la nuit au frais avec les autres fêtards. Plus tard beaucoup plus tard, en fin de troisième année, il fut interpellé sur dénonciation, à la frontière franco espagnole en compagnie d’une certaine Marie Thérèse Perruchot, pour transport de cannabis, toujours le chanvre indien ! Les policiers ne trouvèrent rien… il s’en était surement débarrassé avant, mystérieusement prévenu par un complice bien informé. En fait Jean Florentin finançait ses études en dealant de l’herbe, il compensait ainsi les disparités sociales dont il devait souffrir dans ce milieu qui était plutôt fréquenté par les fils des grands bourgeois que par les fils de gendarme. Habile à échapper aux limiers de la brigade des stups, il ne fit plus parler de lui jusqu’à l’obtention de son diplôme. Marie Thérèse Perruchot ? Ce nom, Yves Le Huédé l’avait déjà vu dans le dossier mais il ne l’avait pas noté, cela allait lui revenir après une des nombreuses poses café qui avaient ponctué sa nuit d’investigation. Marie Thérèse Perruchot était le nom de jeune fille de celle qui était maintenant devenue Maïté Chabas. La boucle commence à se serrer autour d’un suspect ou d’une suspecte, mais il avait besoin de preuves tangibles et pour l’instant il n’avait que des coïncidences. Il n’avait toujours pas de mobile, seulement une question sans réponse de plus. La nuit de farfouilles du Commissaire avait été longue et fatigante, Yves Le Huédé avait besoin de prendre un peu de repos et une bonne douche avant de repartir sur la piste, satisfait de son travail il appela son chauffeur pour rentrer chez lui où sa femme lui servirait un bon déjeuner avec toute la tendresse et la compréhension qu’elle savait manifester dans ces moments intenses d’une enquête. Il passait par la rue du Marché juste devant l’immeuble où habitait Jean Florentin, le Commissaire ressentit le besoin de se ré-imprégner de l’atmosphère de cet immeuble bourgeois autrefois si paisible et de vérifier une intuition. Il fit arrêter la voiture et se dirigea vers le hall, ses pas résonnaient sous le porche majestueux qui eut jadis l’insigne honneur de recevoir les calèches de ces Messieurs les propriétaires au début de l’époque que l’on qualifiait de « belle », les boites aux lettres de l’immeuble étaient alignées à côté de la porte qui menait aux étages supérieurs par un ascenseur moderne ou par un bel escalier doté d’une rampe en fer forgé dans le plus pur style « Art nouveau ». Incidemment Il lut les noms affichés en lettres noires sur les boites respectives, marquées de l’étage et du Numéro de chaque appartement, c’est ainsi qu’il découvrit qu’une certaine Mme Perruchot habitait un studio au 5ème et dernier étage, juste au dessus de l’appartement de Jean Florentin. Le Commissaire prit son courage à deux mains et gravit les cinq étages, il aurait pu prendre l’ascenseur, mais son besoin de « voir » était le plus fort. Arrivé devant la belle porte en chêne clair du studio, il appuya sur la sonnette, en vain, il redescendit un étage et refit le chemin qu’il ou elle avait dû faire, discrètement … bien sûr, sans que personne ne le remarque.
Trop fatigué pour rentrer au bureau et pour exploiter sa découverte, il remit à l’après midi la convocation de Mme Chabas, qu’il demanda au Lieutenant Erwan Le Port d’aller lui-même porter à son domicile. Une matinée de repos ne serait pas un luxe !
Le Juge Le Garrec des affaires financières, reçut dans la matinée le rapport de son homologue autrichien. Il convoqua immédiatement les deux Directeurs de la T.W. qui en arrivant dans son bureau avaient toujours cette allure méprisante qu’ils réservaient au commun des mortels qui n’avait pas eu l’honneur de naître avec un Q.I. supérieur à 120. Ils s’aperçurent très vite que le Q.I. n’était pas une échelle universelle de reconnaissance et que devant un Juge, cette soit-disant supériorité ne leur serait d’aucun secours. Hans Dillinger le Président du groupe éponyme, avait déclaré dans un rapport circonstancié comment il avait été convaincu par Paul Henri Mathieu de St Renan, que sa famille tenait en haute estime depuis fort longtemps, qu’il fallait verser 1,5 Millions de dollars sur deux comptes séparés à Vaduz, au nom de Marc Chabas et de Mr de St Renan qui se chargeraient de la transaction vers le Ministre des Transports Tchèque, en vue d’obtenir conjointement avec la T.W. cet énorme marché de la réfection du couloir ferroviaire No 4 Nuremberg- Sofia, financé par l’U.E. Le Président Dillinger se sentait trahi, et ne décolérait pas devant la manipulation dont il se disait la victime, c’était à n’en pas douter une position de replis bien hypocrite qui devrait être examinée plus en détails plus tard. Le Juge avait les dates, les No du compte, le nom de la banque etc… Les preuves étaient accablantes à l’encontre des deux compères qui brutalement perdirent un peu de leur superbe… et leur liberté, ils se retrouvèrent immédiatement en cellule de garde à vue sans avoir pu prévenir qui que ce soit. Adieu la villa, la piscine à débordement, adieu la réputation, adieu la dignité… Ils revivaient dans une version moderne les affres de la bergère de la fable de La Fontaine « Perrette et le Pot au Lait ». Malheureusement pour lui, Jean Florentin n’était pas là pour assister à la déchéance de deux Homopolytechnicus d’un seul coup, lui qui avait tant voulu se donner un peu d’air, il en souriait surement d’une grimace quelque peu sardonique, six pieds sous terre au milieu du Père Lachaise. Le Juge Le Garrec fit prévenir, au début de l’après midi, son collègue le juge Le Tilleux et le Commissaire Yves Le Huédé, des deux interpellations de ses deux suspects dans l’affaire dite « Jean Florentin » Le Commissaire en pris note mais pour l’heure il s’intéressait davantage à Mme Chabas assise devant lui dans son petit bureau du Quai des Orfèvres. Il avait le sentiment que cette trop effacée Mme Chabas allait tout de suite lui révéler la clé de l’histoire. Ce ne fut pas aussi simple qu’il pouvait le penser à priori. Elle ne savait pas encore que Marc avait été interpellé aussi restait-elle sur une réserve prudente comme elle avait appris à le faire au bout de tant d’années auprès de son étouffant mari. Maïté n’était pas bavarde et son mari qui avait pris l’habitude de toujours répondre tout sur tout et à la place de tous, n’était pas là. Son inquiétude grandissait devant les questions de plus en plus précises du Commissaire, elle sentit très vite qu’elle avait besoin de l’aide d’un avocat. Il se faisait tard et Marc ne donnait pas signe de vie ! Dans ces locaux peu avenants de la P.J. elle se sentait perdue et pourtant, elle ne disait rien, s’enfermant dans un mutisme qui pour l’instant lui donnait le sentiment de la protéger. Yves Le Huédé comprit que pour débloquer la situation il lui fallait lui procurer une aide psychologique que jusqu’à présent seul son mari lui prodiguait. Il fit chercher l’avocat de la famille Chabas, malheureusement celui-ci avait été mandé d’urgence par Marc, il ne fut pas disponible avant le lendemain matin, en conséquence, Maïté fut placée en garde à vue. Elle fit donc l’amère expérience de passer sa première nuit en cellule. Où était passé Marc ? Pourquoi la laissait-il seule face à ce Commissaire soupçonneux ? L’inquiétude grandissant, elle passa la nuit à imaginer le pire des scénari. Après une nuit blanche, le petit matin humide et froid la trouva épuisée et prête à avouer n’importe quel crime dont on l’aurait accusée en échange d’un bain moussant chaud dans sa baignoire jacusi.
Son avocat, arrivé dès huit heures, avec le Commissaire, lui apprit que son mari avait de son coté aussi, connu les affres de la garde à vue ce qui bien évidemment ne calma pas son inquiétude. Après un premier entretien en privé, Maïté et l’avocat convinrent qu’il n’y avait pas d’autre stratégie possible que d’expliquer ce qui s’était réellement passé dans l’appartement de Jean Florentin au cours de cette fatale soirée, en fait elle avait passée une partie de la nuit à mettre au point sa propre version des évènements. Elle admit tout avec un naturel désarmant ; qu’elle avait bien connu Jean Florentin autrefois, qu’elle avait utilisé son nom de jeune fille pour acheter un studio pour sa fille dans l’immeuble de Jean dès qu’elle sut qu’il y en avait un à vendre, qu’elle l’avait revu une fois ou deux mais que leurs relations étaient restées au niveau qu’il sied entre une femme mariée et une vieille connaissance du temps où ils étaient étudiants et insouciants. En bref, tout était normal dans leur situation si ce n’était ce pauvre Jean qui avait fait une bien mauvaise chute !
Maïté Chabas n’avait pas remarqué l’étonnement du Commissaire lorsque celle-ci avait parlé d’une chute ! Comment savait-elle ce qui n’était mentionné dans aucun document public que celui-ci avait pu être victime d’une chute ? Délaissant le ton bon enfant qui avait présidé aux échanges précédents, le Commissaire décida de bousculer son témoin… lui rappelant son passé pas aussi calme qu’elle le prétendait, sa liaison probable avec Jean Florentin et l’étrange coïncidence qui l’avait amené à acheter un studio pour sa fille dans l’immeuble habité par son ancien amant, de là à supposer que celui-ci n’était peut-être pas si ancien que cela, et que le soir de cette fameuse chute elle n’était peut-être pas si loin qu’elle l’avait prétendue lors du premier interrogatoire mené par le Lieutenant Erwan Le Port… il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi par le Commissaire. Devant le feu roulant des questions, l’énigmatique Maïté Chabas s’effondra et raconta dans le détail, l’histoire vraie de cette rencontre, en se gardant comme on le lui avait appris un rôle de bonne mère, éprise contre sa volonté d’un encore séduisant amour de jeunesse, alors que son mari… la laissait se morfondre dans son appartement devenu soudain trop grand, il avait toujours été complètement absorbé par l’appât du gain et les obligations de sa carrière. Sa version des faits se résumait ainsi : Maïté n’accompagnait pour ainsi dire jamais Marc dans les soirées que donnait parfois la T.W. pour fêter tel ou tel contrat ou un évènement comme la publication du bilan ou les fêtes de fin d’année. Cependant, il y a de cela deux ans, elle avait cédé sur l’insistance pressante de son mari et l’avait accompagné au cocktail offert pour les vœux du Président. C’est alors qu’elle revit pour la première fois depuis l’époque de ses études, Jean Florentin. Elle comprit immédiatement que sa passion pour lui était toujours intacte. Prétextant le besoin qu’aurait bientôt leur fille d’avoir un studio pour prendre une certaine indépendance par rapport au giron familial, elle sauta sur l’occasion qui se présentait d’en acheter un, justement dans l’immeuble ou habitait Jean. Ils se revirent plusieurs fois par semaine en toute discrétion.
Mais le jour même de cette soirée qui devait si mal se terminer, Marc avait été alerté par une « bonne âme », un ancien cadre de la T.W. un certain Victor Mathéus, que Jean Florentin, s’apprêtait à faire un scandale en Comité de Direction, au sujet d’un marché passé dans des conditions douteuses avec une société autrichienne. Marc semblait très perturbé par cette histoire. Maïté se sentit très mal à l’aise car elle soupçonnait que Jean avait des intentions inavouables de faire du tord à Marc. Sous prétexte de prendre des mesures pour un futur aménagement du studio, elle passa dans la soirée, voir son amant pour lui demander de mettre fin à ce qu’elle considérait comme un règlement de compte personnel dont elle était l’objet, plus qu’une histoire d’honneur bafoué de la T.W.
La discussion dégénéra très vite, des noms d’oiseaux furent échangés, ils en vinrent aux mains. C’est alors que l’ancienne championne de karaté lança par réflexe un coup au plexus qui non seulement coupa le souffle de son amant mais le précipita violemment sur le coin de la table de verre du salon. Il s’effondra brutalement avec une horrible plaie à la tête. Maïté sut tout de suite qu’il était mort. Fin de l’histoire ! Maïté Chabas quitta précipitamment l’appartement de son amant en effaçant les traces de son passage et joua parfaitement son rôle de femme de l’ombre… jusqu’à ce qu’un Commissaire pugnace ne remarque dans les archives poussiéreuses de la police une vieille histoire oublié de tous. Yves Le Huédé avait fait du bon travail, il informa le Juge d’Instruction, Le Tilleux, des conclusions de l’affaire « Jean Florentin » referma son dossier et sorti sur les quais pour prendre un peu d’air. En cette fin de journée du mois de juillet, il y avait toujours beaucoup de touristes à regarder passer les bateaux mouches mais il savait trouver le calme à la terrasse du Caveau du Palais à l’ombre des platanes de la Place Dauphine. Yves commanda un verre de Muscadet et rechercha dans « L’Equipe » les résultats des matchs de foot du Stade Rennais et des Merlus de Lorient. Puis tranquillement il marcha jusqu’au bout de l’île de la cité et là il se laissa pénétrer par le calme de la Seine qui s’écoulait lentement sous les ponts de Paris, le soleil couchant peignait d’or tout le gris des murs de la ville, il était ailleurs. Yves respira à grande goulée le vent d’ouest, en rêvant à une longère perdue au milieu des Landes de Lanvaux, là-bas au pays, en Bretagne. A quelque temps de là sur les bords du lac Balaton, regardant les eaux tranquilles sur lesquelles se promenaient toute une famille de cygnes noirs, Jacques Peltier et Tatiana prenaient un peu de repos allongés sur un « transat ». Il avait abandonné les affaires de la T.W. pour s’orienter vers le commerce international d’exportation des produits caractéristiques de la région : • Les cristaux de Bohème • Les porcelaines bleues • Le Tokay • Etc… La liste ne demandait qu’à s’allonger au gré de ses trouvailles ! Il s’était beaucoup dépensé pour lancer son entreprise et s’accordait un moment de calme avec la douce Tatiana qui de son coté avait beaucoup réduit ses activités de Journaliste pour rester au coté de celui avec qui elle partageait tout, maintenant, pour le meilleur… et pour cette vie future dont ils parlaient de temps en temps. Jacques venait de lire la presse française qui relatait les derniers évènements autour de la T.W. Les deux Directeurs, Marc Chabas et Paul Henri Mathieu de St Renan avait été condamnés à deux ans de détention dont un avec sursis et à une forte amende, quand à la pauvre Maïté, elle avait seulement eut à subir les affres d’un procès d’assise et une condamnation à un an de prison avec sursis. Triste fin pour un rêve avorté et une ambition mal contrôlée. Cela sembla à Jacques, très loin, c’était pour lui la chronique d’une autre planète. Ils se levèrent, Tatiana passa tendrement le bras autour de la taille de Jacques et ils firent leur promenade quotidienne autour du lac réveillant de çi de là quelques poules d’eaux qui s’envolèrent sur leur passage pour se reposer quelques mètres plus loin.
Larmor Baden le 12 Avril 2010

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